‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 3)Chapitre 116 sur 125 · SUR LA PLAGE · texte numérisé non relu

SUR LA PLAGE

La pleine mer moutonne, au loin, sur les brisants.

Dans les rocs qu'ont usés les flots et les jusants,

La lame écume et bout, au pied de la falaise;

Et, debout dans le vent, la jeune Granvillaise,

Un bras devant les yeux, regarde à Thorizon;

Car Téquinoxe approche, et voici la saison

Où la côte normande a le plus de naufrciges;

Et les gens sont au largo; et, par ce temps d'orages,

Le brave matelot auquel elle a permis

De l'embrasser, un soir de printemps, son promis,

Est parti, ruisselant sous sa cape cirée,

Pour pêcher le hareng, dans un chasse-marée ; Et pas un seul bateau n'est encor revenu !

Anxieuse, elle attend, le roc sous son pied nu, Et laisse son jupon se tordre au vent. La bise Fait saillir ses seins durs sous la cretoone bise Et palpiter aussi, blanches dans un rayon, Les ailes du bonnet qui semble un papillon.

Une main sur les yeux, l'autre sur l'encolure. Elle est vraiment superbe ainsi : sa chevelure A le reflet luisant des ailes du corbeau, Et ses yeux, en dépit du hâle de la peau El des lourds cheveux noirs tordus comme des cAbles, Ses yeux sont bleus, ainsi que le chardon des sables. Belle enfant, que je vis sur la plage, un malin. Je suis las de Paris et du quartier d'Antin, Des sentiments d'album, des beautés de keepsake. A mes amours passés qui, lorsque les dissèque Mon souvenir, s'en vont en cendres sous mes doigts, Je préfère le rêve heureux que je te dois, Car il m'a transporté, pendant une minule, En pleine mer, là-bas, sur la barque qui lutte, Et j'ai cru que j'étais le rude matelot Qui, pour te revenir, va profiter du flot.

Oui, de ma voile au loin lu vois la silhouette ; crains que ce ne soit, d'abord, une mouette;

SUR LA PLAGE. 3<>l

Mais notre mât bientôt au soleil a relui,

Et tu sens ton cœur battre , et tu dis : c C'est bien lui ! »

Bas les voiles ! Le flux nous prend comme une épave.

J*aborde ; le galet a craqué sous Tétrave ;

Et je saute dans Teau, tout joyeux, et d'abord,

Avant que de courir au cabestan du port,

Pour haler le bateau, comme les camarades,

Je te prends par la taille et, malgré tes bourrades,

J'applique sur ton cou, dont frissonne la chair.

Un gros baiser, salé par la brise de mer.

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