LES DEUX TOMBEAUX
Timour» parmi les cris et les lueurs d'épées. Sans daigner regarder le lugubre décor, Monté sur un cheval caparaçonné d'or, Passait, l'esprit plongé dans quelque rêve austère, Allait au champ des morts, et mettait pied à terre. Au milieu des tombeaux longtemps il errait, seul. Et, quand il rencontrait celui d'un grand aïeul. D'un iman, d'un poète ou d'un guerrier célèbre, Comme Timour avait la piété funèbre Des sages qui souvent se disent qu'ils mourront, Il s'inclinait, louchant le sépulcre du front.
Le chef des cavaliers aux longs bonnets de feutre Voulut qu'on épargnât Thous comme ville neutre, Après qu*on l'eut forcée, un jour du Ramazan, Parce que Firdousi, le poète persan, Avait jadis passé dans Thous sa vie entière.
Il alla visiter sa tombe au cimetière, Kl, comme un charme étrange attirait son esprit Vt-rs cette sépulture, il voulut qu'on l'ouvrit.
Le cercueil du poète était jonché de roses.
Timour se demanda quelles métamorphoses, Après que le dernier de ses jours aurait lui,
roÉsii. — II. 14
ÎIO RÉCITS ÉPIQUES.
Pourrait subir le corps d'un héros tel que lui ;
Et, regagnant les hauts plateaux de sa patrie,
Il passa par Cara-Koroum, en Tartarie,
Où Djinghiz-Khaa repose en un temple d'airain.
On souleva devant l'illustre pèlerin,
Tombé sur les genoux et courbant son échine,
Le marbre qui couvrait le vainqueur de la Chine ;
Mais Timour détourna la tête en frémissant.
La tombe du despote était pleine de sang.
Pn»s de la vieille Égra, dans la Bohùme noire, Rude et sombre contrée à la sanglante histoire, Le pâtre au voyageur désigne encor du doigt Un très ancien moutier des sœurs de Saint-Benoit, Kcroulé sous l'assaut des lierres parasites.
Du temps que Sigismond fit contre les Hussites L'épouvantable gueiTe où tant de sang coula.
Cette maison avait pour abbesse Thécia, Qu'on honore à présent comme une bienheureuse.
Fleur délicate éclose en cette époque affreuse, Thécla, dès sa première enfance, avait été Un modèle d'ardente et douce charité.
Au ciel noir de ce temps on voyait cette étoile. Noble et belle, elle avait k vingt ans pris le voile Et portait le bâton pastoral et l'anneau, Gomme saint Dominique et comme saint Bruno. Trouvant toute faiblesse aux autres naturelle. Elle n'était jamais assez dure pour elle, Voulait qu'on l'éveillât dans son premier sommeil Et portait sur la chair un cilice pareil A la robe de crin des vieux anachorètes.
Mais ces austérités, qu'elle tenait secrètes Et que lui reprochait parfois son confesseur. N'altéraient point l'exquise et charmante douceur De son commandement sur ses bénédictines.
Goûtant la poésie et les lettres latines.
Elle expliquait le sens des textes les moins clairs, Au grand étonnement des lettrés et des clercs ; Mais l'abbesse était bonne encor plus que savante, Des pauvres elle était la très humble servante Et parfois, dans la rue, embrassait un lépreux. Elle avait accompli des miracles nombreux.
Un jour, au lever-Dieu, devant tous les fidèles, Elle avait imposé silence aux hirondelles
Qui, dans la nef gothique ayant fait leurs abris, Troublaient en ce moment roffice de leurs cris ; Et, sur Tordre sorti de ses lèvres naïves, S*envolant aussitôt sous les vieilles ogives, Jusqu'au Benedicat les oiseaux s'étaient tus. Au loin se répandait Todeur de ses vertus, Ainsi qu'un vent du sud tout parfumé de roses. Ses deux mains pour donner étaient toujours décloses ; Et quand elle passait, grande sous le froc blanc. Ses beaux regards baissés, le chapelet au flanc. Sa personne unissait dans un divin mélange La grâce de la femme et la force de l'ange.
Dans ce cœur tout céleste, il n'était donc resté Aucun attachement pour la terre, excepté Le vif amour des fleurs qu'avait la bonne sainte; Elle les adorait. Devant une jacinthe, Une pervenche, un lys, une rose, un œillet.
Son regard attendri tout à coup se mouillait. Ainsi que d'un penchant coupable à la mollesse, Elle s'en accusait; mais c'était sa faiblesse. Elle avait dans son cœur, tout bas interrogé. Comme le sentiment d'un amour partagé Devant ses chères fleurs. Autour de sa fenêtre Un églantier grimpait, qui semblait la connaître ;
21i RÉCITS ÉPIQUES.
Comme si de la voir le jasmin fût charmé.
Pour elle il exaltait son arôme embaumé
Et doux comme une voix qui murmure : c Je t'aime ! >
Quand venait la Toussaint, le pâle chrysanthème
Lui souriait encor sous les feuillages bruns;
Et les fleurs lui rendaient son amour en parfums.
Or, ce fut dans la paix profonde de ce cloître, Dont le pieux renom ne cessait de s'accroître. Qu'un jour une nouvelle affreuse pénétra.
Après avoir rompu le colloque d'Égra, Procope le Tondu, le chef des Taborites, Relevait l'étendard des doctrines proscrites Que Jean Huss proclama du haut de son bûcher. Et contre l'Empereur s'apprêtait k marcher ; Et Thécla savait bien que, si son monastère Se trouvait sur les pas de l'horrible sectaire. Il l'anéantirait par la flamme et le fer Et n'épargnerait point ces béguines d'enfer Qui relevaient du pape, ainsi que leur abbesse. Et qui communiaient sous une seule espèce.
Sauve qui peut ! Le cri de terreur est jeté.
L'Éger roule à présent un flot ensanglanté Où des cadavres nus s'en vont à la dérive.
Car Procope a quitté Tabor! Procope arrive !
Au rappel de raflreux tambour qu'on fabriqua Avec la rude peau du borgne Jean Ziska, Tous sont venus, Saxons, Bohèmes et Moraves.
Procopo arrive I II marche, avec vingt mille braves, Trente canons de siège et deux cents chariots. Sur Fritz le Querelleur et ses Impériaux.
S'il rencontre un couvent, il le brûle, et massacre Quiconque est tonsuré, moine, abbé, clerc ou diacre. Il est pioux, austère, impassible, inhumain, Atroce; il a toujours l'Évangile à la main.
Parmi des flots de sang et des torrents de larmes II passe. Ses soldats, dans un couvent de carmes, Ont pris ces malheureux, leur ont coupé les pieds, Puis, monstrueux bourreaux, sur ces estropiés Frappant tous à grands coups de gaule et de lanière Les ont martyrisés d'une telle manière Qu'ils les ont fait courir sur leurs moignons sanglants. Aus^i, par les chemins, pauvres fuyards tremblants, Portant leurs vases d'or et leurs saintes reliques. On ne rencontre plus que prêtres catholiques Qui demandent asile et de qui nul ne veut; Car Procope est en route ! Il vient! Sauve qui peut !
Mais plus se rapprochait la sanguinaire armée
Et moins Thécla semblait avoir Tàme alarmée; Elle était sans terreur, comme un ancien martyr; Et, quand un paysan vint, un soir, l'avertir Que des troupes sonnant une marche guerrière Venaient par le chemin qui longeait la rivière, L'abbesse fit ouvrir, contre tous les avis, La grande porte et fit baisser le pont-levis. Puis elle conduisit ses sœurs et ses novices Dans le chœur, éclairé comme pour les offices. Et leur fit réciter les prières des morts.
Sur un bai-brun rétif et qui blanchit le mors.
Voici Procope. Il vient dans un bruit de fanfare;
Et sur le ciel sanglant derrière lui s'effare
Le sombre gonfanon des Frères de Tabor,
Sur lequel est brodé le grand calice d'or.
Les routes du vallon sont toutes occupées
Par un fourmillement de lances et d'épées ;
Et huit bœufs, balayant la terre du fanon,
Traînent auprès du chef un énorme canon
Autour duquel s'enroule une guivre de bronze.
Lourde pièce fondue en mil quatre cent onze
Par Ali, le sorcier de Prague, et dont le son
Était si foudroyant qu'il donnait le frisson
Aux plus vieux batailleurs jusqu'au fond de leurs chausses
Et faisait avorter au loin les femmes grosses. Sous les murs du couvent, juste au milieu du val, Procope le Tondu descendit de cheval Et, se tournant alors vers les gens de sa suite :
c Cage ouverte! dit-il; les oiseaux sont en fuite; Nous arrivons trop tard. >
Et, le sourcil froncé, F'arouche, il s'avança jusqu'au bord du fossé. Mais, après un regard sous le vieux portail sombre, Il recula, voyant une lueur dans Tombre.
r/était Téglise ouverte, et les cierges flambants. L'autel avec sa croix, les nonnes sur leurs bancs ; Et tout à coup Fabbesse et ses bénédictines, Sans aucun tremblement dans leurs voix argentines, Entonnèrent un triste et long Pie Jesu.
Saisi par un émoi qu'il n'avait jamais eu.
L'homme hésita. Très brave, il eslimait les braves. Il fit camper et mettre aux chevaux les entraves, Ota son morion et but un verre d'eau.
Puis, prenant à l'écart Ruprecht de la Moldau :
« Frère, j'ai du penchant pour cette brave abbesse, Lui dit-il . L'huis qu'on m'ouvre et le pont qu'on m'abais se Me gênent. Je serais trop lâchement vainqueur
De vingt filles chantant des prières en chœur. Épargnons-les. »
Ruprecht fut d'un avis contraire :
€ Prends garde d'irriter nos hommes, vaillant frère : Cette nonne les brave; et d'ailleurs sois certain Que ces femmes en blanc qui beuglent du latin A leur premier aspect tomberont en syncope.