‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 3)Chapitre 68 sur 125 · MOISSON D'ÉPÉES · texte numérisé non relu

MOISSON D'ÉPÉES

Dans un bourg sur la Loire, on conte que naguère La Pucelle passa sur sa jument de guerre £t dit aux habitants :

€ Armez-vous et venez, i Vn échevin, suivi de vieillards consternés, Lui répondit :

€ Hélas ! pauvres gens que nous sommes !

Les Anglais ont tué les meilleurs de nos hommes.

Hier ils étaient ici. Le cheval de Talbot Dans le sang de nos fils a rougi son sabot.

Seuls, nous leur survivons, vieux, orphelins et veuves* Et notre cimetière est planté de croix neuves. »

Mais la brave Lorraine, aux regards triomphants, S'écria :

« Venez donc, les vieux et les enfants ! >

L'homme reprit, les yeux aveuglés par les larmes :

« Hélas! les ennemis ont pris toutes nos armes, La dague avec l'estoc, les flèches avec l'arc. Nous voudrions vous suivre, ô bonne Jeanne d'Arc ! Mais nous n'avons plus même un couteau. »

La Pucelle Joignit alors les mains, tout en restant en selle, Et quand elle eut prié :

a: Tu m'as bien dit, je crois, Que votre cimetière était rempli de croix?

— Je l'ai dit.

— Eh bien donc, allons au cimetière. >

MOISSON D'ÉPÉES, 2i3

El la vierge, entraînant la foule tout entière

Où déjà plus d'un front rougissait de remords,

Piqua sa jument blanche et vint au champ des morts.

Or, monsieur saint Michel exauça la prière

Que murmurait tout bas la naïve guerrière ;

Et, quand elle arriva dans le lieu du repos,

Les croix que Ton avait, pour ses nombreux tombeaux,

Faites hâtivement de deux branches coupées,

Par miracle et soudain devinrent des épées.

Et le soleil brillait sur leurs gardes de fer.

Si bien qu'en ce moment chaque tombe avait Tair,

Avec Tordre du ciel étant d'intelligence.

De présenter une arme et d'implorer vengeance.

Alors, Jeanne aux chrétiens ù ses pieds prosternés Répéta simplement :

« Armez-vous et venez!

Car Dieu fera cesser par moi votre soudrance Et la grande pitié du royaume de France. >

A GUSTAVE FLAUBERT

Le fils du grand Moncad, le sultan Mahomet, Quand il .veillait le jour; la nuit quand il dormait; N'avait-.qu'une pensée et qu'un rêve : Byzance! Parfois, dans un léger caïque de plaisance Qu'emportaient sur la mer vingt robustes rameurs, Pensif, il écoutait les confuses rumeurs De la ville, et voyait, mais de trop loin encore, Ses dômes se mirer dans Tazur du Bosphore.

A GUSTAVE FLAUBERT

Le fils du grand Monirad, le sultan Mahomel, Quand il .veillait le jour; la nuit quand il dormait, N'avait- qu'une pensée et qu'un rêve : Byzance! Parfois, dans un léger caîque de plaisance Qu'emportaient sur la mer vingt robustes rameurs, Pensif, il écoutait les confuses rumeurs De la ville, et voyait, mais de trop loin encore. Ses dômes se mirer dans l'azur du Bosphore.

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A GUSTAVE FLAUBERT

Le fîls!du grand Moncad, le sultan Mahomet^ Quand îLvèillait le jour; la nuit quand il dormait; N'avait: qn'une pensée et qu'un rêve : Byzance! Parfois, dans un léger caïque de plaisance Qu'emportaient sur la mer vingt robustes rameurs, Pensif, il écoutait les confuses rumeurs De la ville, et voyait, mais de trop loin encore, Ses dômes se mirer dans l'azur du Bosphore.

(lomme un noble étalon irrité par un taon

Ayant toujours au cœur ce désir, le sultan

Savait que les soldats lui seraient nécessaires,

El souvent il jetait de Tor aux janissaires.

Mais ceux-ci, par la paix trop longue corrompus,

N'étaient jamais assez abreuvés ni repus,

Et réclamaient de lui toujours plus de largesse.

Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse.

De leur plainte vénale un jour se fatigua.

Furieux, il avait souffleté leur aga,

Et s'était enfermé dans son harem de Brousse.

Oimme la soldatesque aisément se courrouce.

Bientôt Témeute, avec ses cris et ses sifflets, S*agita sourdement autour du vieux palais Oui demeurait toujours clos, muet et terrible. Devant le mur roussi que Tardent soleil crible, La foule des soldats mutins, qu'on reconnaît A la cuiller de bois pendue à leur bonnet.

Se rassemble et s'indigne en tumultueux groupes Car on a répandu ce bruit parmi les troupes Que celui qui les traite avec tant de dédain. Dans un kiosk enfoui sous Tombre d'un jardin Où, même en plein midi, le jour à peine filtre, Accablé de langueur et charmé par un philtre,

rocstc. — 11. 10

Fatigue de son poids les coussins d'un sopha ; On dit qu'une Épirote aux yeux bleus triompha De ses anciens désirs de guerre et de victoire, Et que Mahomet deux, au mépris de sa gloire, Ne veut plus désormais que vivre par les sens Et, la guitare en main, chanter des vers persans. Et la révolte croît comme la mer qui monte.

<c Honte au sultan lascif et lâche! cent fois honte!

Répète en menaçant le murmure irrité,

Comme un bourdonnement de mouches en été.

L'argent qu'on réclamait, on n'y songe plus guère.

Nous voulons des combats, du sang et de la guerre.

Le grand sabre d'Othman se rouille. Prétend-on

Nous engraisser pour rien de riz et de mouton?

On s^ fût contenté de trois aspres de paie ;

Mais malheur au sultan qu'un candjiar effraie

Et que deux yeux pervers tiennent en leur pouvoir!

Qu'il vienne ! Nous voulons lui parler et le voir.

Et nous n'attendrons pas plus longtemps sa réponse.

Ouvrez-nous sur-le-champ la porte, ou qu'on l'enfonce!

Nul de nous n'est un chien qu'on lui dise : c Va- t'en! >

Le sultan I le sultan ! nous voulons le sultan! »

Ainsi, montrant le poing, la sédition gronde;

Mais la porte mauresque aux clous d'or, lourde et ronde,

Reste close, et toujours le sérail est fermé.

Pourtant Khalil-Pacha, le vizir bien-aimé, Le seul des courtisans qui puisse se permettre De frapper au harem et d'approcher du maître. Insiste pour le voir et veut ôtre entendu.

Sur un large divan mollement étendu

Et coiffé du turban d'où jaillit son aigrette,

Mahomet le reçoit dans la chambre secrète

Oii fument des parfums sur quatre trépieds d'or.

Voluptueux et veule, il laisse errer encor

Son indolente main sur la guzla d'Épire;

Et celle qui commande au maître de l'empire

Et cause contre lui tant de rébellion,

Presque nue à ses pieds sur la peau d*un lion,

De ses longs cheveux noirs voile ses formes blanches.

Khalil, courbant le front et les mains sous ses manches, Attend que de parler il obtienne loisir.

• Que veut, dit le sultan, mon fidèle vizir?

Pour venir me troubler ici sans (|u'on l'appelle. L'instant est mal choisi... Car ma sultane est belle, Et je lui récitais des vers dignes dllafiz.

— Par Allah! lui répond Khalil, ô noble fils

Du grand Mourad, cette heure est bien plus mal choisie

Pour rivresse amoureuse et pour la poésie.

Tes soldats révoltés vont forcer le palais.

Par ton aspect sublime, ô maître, apaise-les.

Hautesse, montre-toi. Fais-les, par ta présence,

Rentrer dans le devoir et dans l'obéissance.

Ils se rappelleront quels respects te sont dus;

Mais il faut te montrer, ou nous sommes perdus! »

Pendant que le vieillard parle d'une voix grave, Mahomet deux sourit toujours à son esclave.

Qui, prise d'un pudique et charmant embarras, Contre lui s'est glissée et le tient dans ses bras, L'effroi dans ses beaux yeux de pervenches fleuries. Et meurtrissant sa gorge aux rudes broderies Du caftan de drap d'or où brillent des rubis.

« Je rendrai ces mutins doux comme des brebis, Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères Le respect et l'amour de mes vieux janissaires. Je boudais, voilà tout. . . On veut me voir. . . C'est bien. » Puis, faisant signe à Djem, l'eunuque nubien Qui goûte à tous ses plats et qui lèche la pierre Sur laquelle on étend son tapis de prière,

El déliant, avec un doux geste d'amant, Los bras qui le tenaient dans leur enlacement, il dit tout bas deux mots au nc^gre qui se penche ; Kl«. suivi de son vieux vizir à barbe blanche, Sans que par sa hautaine et sombre majesté L' murmure lointain paraisse être écouté, Allant droit au danger et certain d'y sufTire, Il descend le superbe escalier de porphyre Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds ; Et, dans la brume d'or d'un grand soleil oblique, Apparaît brusquement, sur la place publique.

Le flot bariolé des fez et des turbans; Et cette multitude aux milliers d'yeux flambants Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre Le sultan radieux debout sous l'arche sombre.

Khalil, le vieux vizir, le suit h pas discrets; Et Djem, l'eunuque noir, quelques instants après, Snment, et derrière eux, dans une morne pose. Il so place, cachant dans un sac quelque chose.

Au seuil de son palais, le sultan fait trois pas ; Et, >ur le peuple vil qui grouille et hurle en bas.

t30 RÉCITS ÉPIQUES.

Avec taat de mépris son regard se promène Qu'il force à reculer cette marée humaine.

€ Que voulez-vous? » dit-il d'un ton terrible et bref.

Mais les séditieux, à la voix de leur chef.

Sentent s'évanouir toute leur insolence.

Il s'écoule un moment de très profond silence; Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux, Le padischah demande encor :

« Que voulez-vous? *

Alors un vieux soldat, un héros d'aventure,

Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture.

Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha,

Sortit des premiers rangs du peuple; il s'approcha

Du sultan, et, levant sa face balafrée :

a Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée.

Nous t'appartenons tous à jamais, âme et chair.

Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher.

Et mourir pour ta gloire est tout ce qu'on espère.

Mais permets au plus vieux des soldats de ton père,

Qui, sous lui, combattit avec quelque valeur

Scander-beg, Hunyade et Drakul l'empaleur,

De le faire écouler la vérité sévère.

Commandeur des croyants, on t'aime, on te révère ; Et, si tu vois ici tout ce peuple irrité, (Vest que dans la mollesse et dans la volupté On prétend que tu vis, esclave d'une femme.

Ilautesse, prouve-nous que ce bruit te diflTame. Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais, Montre à tes vieux faucons le Grec ou l'Albanais ; Ils te l'apporteront, expirant, dans leurs serres! Et je te parle ici pour tous tes janissaires, Aussi vrai que je suis musulman et hadji!

— Ce pavé de ton sang serait déjh rougi

Si tu n'avais au front ta belle cicatrice.

Cria Mahomet deux. Donc on croit qu'un caprice

Aurait un tel pouvoir sur le fils d'Amuratl

Tu penses qu'un baiser de femme, peuple ingrat,

A fait fondre l'orgueil de ce cœur intrépide!

Vous avez pu le croire aussi, troupe stupide!

Vous avez cru, soldats vantards et querelleurs.

Qu'on domptait le lion avec un frein de fleurs!

Eh bien ! vous allez voir la marque de sa griiïe.

Vous osez m'accuser, moi, sultan, moi, khalife,

Moi, la forme terrestre et visible d'Allah !

Fils de chiens, ma réponse est prête... La voilà! »

Et quand il eut ainsi parlé d'une voix mâle, Mahomet deux plongea sa main royale et pâle Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit; Puis il en arracha brusquement et brandit.

Aux regards stupéfaits de la foule attroupée, Une tête saignante et fraîchement coupée, Celle de la sultane aux yeux couleur de ciel, Que dans son sac immonde et pestilentiel Venait d'apporter là, toute chaude, l'eunuque.

Tranchée atrocement de la gorge à la nuque, Sous le désordre noir des longs cheveux sanglants Où Mahomet crispait alors ses beaux doigts blancs, La tête lamentable et presque encor vivante.

Les dents à nu, les yeux dilatés d'épouvante, Oscillait dans la main ferme qui la tenait Et sur le marbre pur lugubrement saignait ; Et la foule un moment resta comme étouffée Par l'horreur, en voyant ce monstrueux trophée D'où dégouttait sans cesse un gros flocon vermeil.

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil, Qui se couchait alors dans sa majesté lente, A son tour ruissela d'une pourpre sanglante.

D'un sinistre reflet de meurtre il éclaira

Tout rhorizon, jusqu'à la mer de Marmara.

L'astre sembla pleurer du sang, comme un visage;

Et, tout à coup, rimmense et lointain paysage,

Le cirque des coteaux ombragés de forêts,

Le port rempli de mâts confus, les minarets

D*où les grâces d'Allah sont, la nuit, invoquées,

Los coupoles de plomb des massives mosquées.

Les marchés, les quartiers de bruit et de travail.

Et le sultan debout au seuil de son sérail

Où l'étendard aux crins de cheval flotte et bouge.

Et la foule, et le ciel, et la mer, tout fut rouge

Et parut exprimer le présage hideux

I^es flots de sang qu'allait verser Mahomet deux!

Mais, sans voir l'eff^rayant symbole sur la ville,

Déjà la populace abjecte, lâche et vile,

D'un cri d'enthousiasme et d'amour acclamait

Ce prince devenu bourreau, ce Mahomet,

Oui la conviait toute à cette horrible fôte.

Criant : c Allah ! » criant le saint nom du Prophète,

Les soldats, prosternés aux pieds de leur sultan.

Couvraient d'ardents baisers le bas de son caftan

Et vers son front levaient des regards pleins d'ivresse;

Et, lorsque de leur rude et sauvage caresse.

Dédaigneux, il voulut enûn se dégager,

Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger.

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