‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 5)Chapitre 76 sur 79 · D'UN BOUQUET DE VIOLETTES · texte numérisé non relu

D'UN BOUQUET DE VIOLETTES

Je fus un bou|uet de deux sous A l'étal d'une bouquetière ; Et pendant la journée entière, J'exhalai mon souflle humble et doux.

La fraîche brise vagabonde Emportait mon âme de fleur ; Et j'avais presque la couleur Des yeux bleus d'une fille blondes

Ou plutôt d'un pâle saphir La nuance particulière ; Et ma collerette de lierre M'allait, je vous jure, à ravir.

Dans les bois, où le hasard sème Les violettes au sentier, Un gamin, dont c'est le métier.

M'avait cueilli, le matin même.

J'attendais, pur et délicat, Gardant sur mes feuilles posée Une étincelle de rosée.

Que le passant me remarquât.

Et que, de l'odeur printanière Et du reflet d'azur charmé.

Compagnon de route embaumé, Il me mit à sa boutonnière.

lÉlOIIŒS DT5 BOT l'FET VL ^ iC'LETTLS. âffî

En effet, un jeune élêganl.

Atteint par mon haleine douce, Panni les autres, dans la mousse.

Me choisit, du bout de s«jn gant.

Lorsque m'effleurait sa moustache.

Je sentais un petit frisson.

— C'était bien le joli garçon Sur qui l'œil des femmes s'attache.

Paré de mes fleurs, il gravit Deux grands étages, quatre à quatre, Si vite, que j'entendais battre Son cœur sous son revers d'habit.

En peignoir rose, à sa toilette,

Une brune, à l'œil provocant.

Dit, joyeuse, en me remarquant :

— € Ah ! c'est pour moi, ta violette? »

30i FEUILLES VOLANTES.

L'homme heureux que je fleurissais Satisfit l'innocent caprice; Et j'eus le baiser d'une actrice , Tout comme un auteur à succès.

Mais, quand j'eus parfumé l'haleine, L'amant réclama le parfum, Et me jeta, moi, l'importun, Dans une coupe en porcelaine ;

Et, tandis qu'ils riaient de voir

— Le beau jeune homme et sa maîtresse Leur double sourire d'ivresse

Se refléter dans le miroir,

Je m'étonnais de l'amalgame Des choses avec qui j'étais :

Un collier d'or, quelques protêts, Et des faux cheveux dans un drame.

— Le jeune homme, à la fin, partit, Avec mon odeur sur les lèvres.

Moi, dans ma coupe de vieux Sèvres, Je languissais, pauvre petit,

Page 1