ONZIÈME LETTRE
p. J. PROUDHON A F. BASTIAT.
Maintien de Timputation d'ignorance. — Définition du capital substituée aux définitions inexactes des économistes. — Appel à l'autorité de la tenue des livres en partie double. — Comptabilité des classes sociales. — Preuve qui en dérive. — Concession conciliante sur le risque des capitaux. — Révolution politique, économique et scientifique.
21 janvier 1860.
Vous ne m'avez pas trompé : le ton de bonne foi et d'extrême sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en est une preuve. Aussi est-ce avec une joie bien franche que je rétracte mes paroles.
Je ne vous ai pas trompé non plus; je n'ai pas manqué, comme vous dites, au devoir de rhospilalilé. Toutes vos lettres ont été, comme je l'avais promis, religieusement insérées dans la Voix du Peuple, sans réserves, sans réflexions, sans commentaires. De mon côté, j'ai fait les plus grands efforts pour donner à la discussion une marche régulière, me plaçant, pour cela, tantôt dans la métaphysique, tantôt dans l'histoire, tantôt, enfin, dans la pratique, dans la routine même. Vous seul, et nos lecteurs en sont témoins, avez résisté à toute espèce de méthode. Enfin, quant au ton général de notre polémique, vous reconnaissez que la manière dont j'en ai usé avec vous défenseur du capital, a fait envie à ceux de mes coreligionnaires qui soutiennent en ce moment contre moi une cause plus malheureuse encore que celle de l'intérêt, et qui, par malheur, ont à défendre, dans cette cause^ quelque chose de plus que leur opinion, qui on^ à venger leur amour-propre. Si, dans ma dernière réplique, mon style s'est empreint de quelque amertume^ vous ne
devez Tattribucr qu'à Timpatience, certes bien naturelle, oti j'étais de voir mes efforts se briser sans cesse contre celte obstination, cette force d'ineftie intellectuiîlle qui, ne faisant compte ni de la philosophie, ni du progrès, ni de la finance, se borne à reproduire éternellement cette question puérile : Quand j'ai épargné cent écus, et que pouvant les utiliser dans mon industrie, je les prête moyennant intérêt ou part de bénéfice, est-ce que je vole?...
Je rends donc pleine justice à votre loyauté; j'ose dire que ma courtoisie vis-à-vis de vous ne s'est pas démentie un instant. Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forcé d'insister sur mon dernier jugement : Non, monsieur Bastiat, vous ne savez pas l'économie politique.
Laissons de côté, je vous prie, la loi de contradiction^ à laquelle, décidément, votre esprit répugne; laissons l'histoire, ou plutôt le progrès, dont vous méconnaissez la tendance, dont vous récusez l'autorité; laissons la Banque, au moyen de laquelle je vous prouve que Ton peut, sans y rien changer, réduire instantanément l'intérêt des capitaux à i /2 pour 100. Je vais, puisque tel est votre désir, me renfermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette notion; j'en ferai, au point de vue de l'intérêt, la déduction théorique et mathématique; après avoir établi ma thèse par la métaphysique, par l'histoire et par la Banque, je l'établirai une quatrième fois ; je justifierai chacune de mes assertions, parla comptabilité, cette science modeste et trop dédaignée, qui est à l'économie sociale ce que l'algèbre est à la géométrie. Peut-être, cette fois, mon esprit parviendra-t-il à saisir le vôtre : mais qui me garantit que vous n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la quatrième fois, de méthode ?
Qu'est-ce que le capital ?
Les auteurs ne sont point d'accord de la définition : à peine s'ils s'entendent même sur la chose.
J. B. Say définit le capital : La simple accumulation des produits,
Rossi : Un produit épargrt^, et destiné à la reproduction,
J. Garnier, qui les cite : Du travail accumule ; ce qui rentre dans la définition de J. B. Say, accumulation des produits.
Ce dernier, toutefois, s'exprime ailleurs d'une façon plus explicite : On entend, dit-il, par capital, une somme de valeurs consacrées à faire des avances à la production.
Suivant vous enfin, le capital est un excédant ou reste de produit non consommé, et destiné à la reproduction, — C'est ce qui résulte de votre apologue de l'ouvrier qui gagne 1,500 fr. pçir an, en consomme i,200, et réserve les 300 fr. restants, soh pour les mettre dans son fonds d'exploitation, soit, ce qui revient, selon vous, au même, pour les prêter à intérêt.
Il est visible, d'après cette incertitude des définitions, que la notion de capital conserve quelque chose de louche, et la grande majorité de nos lecteurs ne sera pas peu surprise d'apprendre que l'économie politique, science, suivant ceux qui font profession de renseigner, et vous êtes du nombre, positive, réelle, exacte, en est encore à trouver ses définitions I
J. Garnier désespérant, par la parole, de donner l'idée de lacbosé, essaye, comme vous, de la montrer : « Ce sont « produite, dit-il, tels que marchandises, outils, bâtiments, a bestiaux, sommes de monnaie, etc., fruits d'une industrie « antérieure, et qui servent à la reproduction. »
Plus loin il fait observer, tant il y a d'hésitation en son esprit, que dans la notion de capital entre celle d^avance. « Or, qu'est-ce qu'une avance? — Une avance est une va- « leur employée de telle sorte qu'elle se trouvera rétablie plus «tard. » Aiusi dit M. Garnier ; et je pense que le lecteur, après cette explication, n'en sera lui-même guère plus avancé.
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Essayons de venir au secours des économistes.
Ce qui résulte jusqu'ici des définitions des auteurs, c'est qu'ils ont tous le sentiment d'un quelque chose qui a nom capital; mais ce quelque chose, ils sont impuissants à le déterminer, ils ne le savent pis. A travers le fatras de leurs explications, on entrevoit l'idée qui leur est commune, mais cette idée, faute de philosophie, ils ne savent p.^nt la dégager, ils n'en trouvent pas le mot, la formule. Eh bien, Monsieur, vous allez voir que la dialectique, môme hégélienne, peut être bonne à quelqu»3 chose.
Vous remarquerez d'abord que l'idée de produit se trouve implicitement ou explicitement dans toutes les définitions qu'on a essayé de donner du capital. C'est déjà un premier pas. Mais à quelle condition, comment et quand le produit peut-il se dire capital? Voilà ce qu'il s'agit de déterminer. Reprenons nos auteurs, et, corrigeant leurs définitions les unes par les autres, nous viendrons peut-être à bout de leur faire nommer ce que tous ont dans la conscience, mais que l'esprit d'aucun d'eux ne perçoit.
Ce qui fait le capital, suivant J. B. Say, c'est la simple AGGOiiDLATiON des produits.
L'idée d'accumulation, comme celle de produit, entre donc dans la notion de capital. Voilà un second pas. Or, tous les produits sont susceptibles d'accumulation; donc tous les produits peuvent devenir capitaux; donc Ténumération que M. Joseph Garnicr a faite des différentes formes que prend le capital, est incomplète, partant inexacte, en ce qu'elle exclut de la notion les produits servant à la subsistance des travailleurs, tels que blé, vin, huile, provisions de bouche, etc. Ces produits peuvent être réputés capitaux aussi bien que les bâtiments, les outils, les bestiaux, l'argent, et tout ce que Ton considère comme instrument ou matière première.
Rossi : Le capital est un produit épargné, destiné à la
BEPRODUGTION.
La reproduction, c'est-à-dire la destination du produit, voilà une troisième idée contenue dans la notion de capital. Produit^ accumulation^ reproduction : trois idées qui entrent déjà dans la notion de capital.
Or, de même que tous les produits peuvent être accumulés, de même ils peuvent servir, et servent effectivement, quand c'est le travailleur qui les consomme, à la reproduction. Le pain qui sustente l'ouvrier, le fourrage qui alimente les animaux, la houille qui produit la vapeur, aussi bien que la terre, les chariots et les machines, tout cela sert à la reproduction, tout cela, au moment où il se consomme, est du capital. Tout ce qui se consomme, en effet, se consomme, du moins est censé se consommer reproductivement. Ce qui sert à entretenir ou à faire mouvoir l'instrument, aussi bien que l'instrument même ; ce qui nourrit le travailleur, aussi bien que la matière même du travail. Tout produit devient donc, à un moment donné, capital : la théorie qui dislingue entre consommation productive et improductive, et qui entend par celle-ci la consommation quotidienne du blé, du vin, de la viande, des vêtements, etc., est fausse. Nous verrons plus bas qu'il n'y a de consommation improductive que celle du capitaliste même.
Ainsi le capital n'est point chose spéciGque et déterminée, ayant une existence ou réalité propre, comme la tef^re, qui est une chose; le travail, qui en est une autre; et le produit, qui est la façon donnée par le travailaux choses de la nature, lesquelles deviennent par là une troisième chose. Le capital ne forme point, comme l'enseignent les économistes, une quatrième catégorie avec la terre, le travail et le produit : il indique simplement, comme j'ai dit, un état, un rapport; c'est, de l'aveu de tous les auteurs, du produit accumulé et destiné à la reproduction.
Un pas de plus, et nous tenons notre définition.
Gomment le produit devient-il capital ? Car il ne suffit pas, il s'en faut bien, que le produit ait été accumulé, emmagasiné, pour être censé capital. Il ne suffit pas même qu'il soit destiné à la reproduction : tous les produits ont cette destination. N'entendez*vous pas dire tous les jours que l'industrie regorge de produits, tandis qu'elle manque de capitaux? Or, c'est ce qui n'aurait pas lieu si la simple accumulation de produits, comme dit Say^ ou la destination reproductive de ces produits^ comme le veut Rossi, suffisait à les faire réputer capitaux. Chaque producteur n'aurait alors qu'à reprendre son propre produit, et à se créditer luimême de ce que ce produit lui coûte, pour être en mesure de produire encore, sans fin et sans limite. Je réitère donc ma question : Qu'est-ce qui fait que la notion de produit se transforme tout à coup en celle de capital? Voilà ce que les économistes ne disent pas, ce qu'ils ne savent point, je dirai même, ce qu'aucun d'eux ne se demande.
C'est ici que se place une idée intermédiaire dont la vertu particulière est de convertir le produit en capital, comme, au souffle du vent d'ouest, la neige, tombée à Paris ces jours derniers, est passée à l'état de liquide : cette idée est l'idée de valeur.
Voilà ce qu'entrevoyait Garnier, quand il définissait le capital vne somme de valeurs consacrées a faire des avances à la production; — ce que vous sentiez vous-même, quand vous cherchiez la notion de capital, non pas simplement, avec J. B. Say, dans Yaccumulation des produits^ ni, avec Rossi, dans Vépargne destinée à la reproduction, mais dans la partie non consommée du salaire de l'ouvrier, c'est-àdire, évidemment, dans la valeur de son travail ou produit.
Cela veut dire que le produit, pour devenir capital, doit avoir passé par une évaluation authentique, avoir été acheté, vendu, apprécié ; son prix débattu et fixé par une sorte de
convention légale. En sorte que l'idée de capital indique un rapport essentiellement social, un acte synallagmatique, hors duquel le produit reste produit.
Ainsi le cuir, sortant de la boucherie, est le produit du boucher : quand vous en empliriez une halle, ce ne serait jamais que du cuir, ce ne serait point une valeur, je veux dire une valeur faite; ce ne serait point capital, ce serait toujours produit. — Ce cuir est-il acheté par le tanneur, aussitôt celui-ci le porte, ou, pour parler plus exactement, en porte la valeur à son fonds d'exploitation, dans son avance, conséquemment la répute capital. Par le travail du tanneur, ce capital redevient produit; lequel produit, acquis à son tour, à prix convenu, par le bottier, passe de nouveau à l'état de capital, pour redevenir encore, par le travail du bottier, produit. Ce dernier produit n'étant plus susceptible de recevoir une façon nouvelle, sa consommation est dite, par les économistes, improductive, ce qui est une aberration de la théorie. La chaussure faite par le bottier, et acquise par le travailleur, devient, par le fait de cette acquisition, comme le cuir passant du boucher au tanneur, et du tanneur au bottier, de simple produit valeur : cette valeur entre dans l'avance de l'acheteur, et. lui sert, comme les autres objets de sa consommaiion, comme le logement qu'il habite, comme les outils dont il se sert, mais d'une autre manière, à créer de nouveaux produits. La consommation est donc toujours production ; il suffit, pour cela, que le consommateur travaille. Ce mouvement, une fois commencé, se perpétue à l'infini.
Tel est le capital. Ce n'est pas simplement une accumulation de produits, comme dit Say : — ce n'est pas même encore une accumulation de produits faite en vue d'une reproduction ultérieure, comme le veut Rossi : tout cela ne répond point à la notion du capital. Pour que le capital existe, il faut que le produit ait été, si j'oi^e ainsi dire, au-
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ihentiqué par l'échange. C est ce que savent parfaitement tous les comptables, lorsque, par exemple, ils portent dans leurs écritures, les cuirs verts achetés par le tanneur, à son débit ^ ce qui veut dire à son capital ; et les cuirs tannés ou corroyés à son crédit ou avoir, ce qui veut dire à son produit; ce que comprennent encore mieux le commerçant et l'industriel, quand, à la moindre émotion de la politique, ils se voient périr à côté des marchandises accumulées dans leurs magasins, sans qu'ils puissent les employer à aucune reproduction : situation douloureuse, que l'on exprime en disant que le capital engagé ne se dégage plus.
Tout ce qui est capital est nécessairement produit ; mais tout ce qui est produit, môme accumulé, môme dostiné à la reproduction, comme les instruments de travail qui sont dans les magasins des constructeurs, n'est pas pour cela capital. Le capital, encore une fois, suppose une évaluation préalable, opération de change, ou mise en circulation, hors de laquelle pas de capital. S'il n existait au monde qu'un seul homme, un travailleur unique, produisant tout pour lui seul, les produits qui sortiraient de ses mains resteraient produits : ils ne deviendraient pas capitaux. Son esprit ni; distinguerait point entre ces termes : produit, valeur, capital, avance, reproduction, fonds de consommation, fonds de roulement, etc. De telles notions ne naîtraient jamais dans l'esprit d'un solitaire.
Mais, dans la société, le mouvement d'échange une fois établi, la valeur contradictoi rement fixée, le produit de l'un devient incessamment le capital de l'autre ; puis, à son tour, ce capital, soit comme matière première, soit comme instrument de travail, soit comme subsistance, se transforme de nouveau en produit. En deux mots, la notion de capital, opposée à celle de produit, indique la situation desc'changistes les uns à Tégard des autres. Quant à la société, l'homme collectif, qui est justement ce travailleur solitaire,
dont je parlais tout à l'heure, la distinction n'existe plus ; il y a identité entre le capital et le produit, de même qu'entre le produit net et le produit brut.
J'ai donc eu raison de dire, et je m'étonne qu'après l'exégèse que vous avez faite vous-même du capital, vous n'ayez su comprendre mei^ paroles :
a Le capitaine se distingue pas du produit. Ces deux a termes ne désignent point, en réalité, deux choses dis- « tinctes; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est <( capital ; capital, c'est produit. »
Et mon ami Duchéne, soutenant la môme thèse comme Louis Blanc, a eu bien plus raison encore de dire :
a Les distinctions de capital et de produit^ retenez-le « bien une fois pour toutes, n'indiquent que des relations « d'individu à individu : dans la société, il y a simplement (( production^ consommation^ échange. On peut dire de toutes u les industries qu'elles créent des capitaux ou des produits, a indistinctement. Le mécanicien est fabricant de capitaux a pour les chemins de fer, les usines, les manufactures ; le (( drapier est fabricant de capitaux pour les tailleurs ; le a taillandier est fabricant de capitaux pour la menuiserie, « la charpente, la maçonnerie ; une charrue est produit a pour le charron qui la vend, et capital pour le cultivateur a qui l'achète. Toutes les professions ont besoin de produits « pour produire^ ou, ce qui revient au même, de capitaux a pour confectionner des capitaux, »
Cela vous semblerait-il donc inintelligible ? Il n'y a pas d'antinomie, cependant.
Au point de vue des intérêts privés, le capital indique un rapport d¥change, précédé d'une évaluation synallagmadque. C'est le produit apprécié, pour ainsi dire, juridiquement, par deux arbitres responsables, qui sont le vendeur et l'acheteur, et déclaré, à la suite de cette appréciation, instrument ou matière de reproduction. — Au point de vue
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socialy capital et produit ne se distingiiont plus. Les produits s'échangent contre des produits^ ou bien : Les capitaux s Vchangent contre les capitaux, sont deux propositions parfaitement synonymes. Quoi de plus simple, de plus clair, de plus positif, de plus scientifique, enfin, que tout cela.
Xappelle donc capital, (ovte valeur faite, en terres, instru* menti de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et servant ou étant susceptible de servir à la production.
La langue usuelle confirme celte définition. Le capital est dit libre, quand le produit, quel qu'il soit, ayant été seulement évalué edtre les parties, peut être considéré comme réalisé, ou immédiatement réalisable, c'est-à-dire converti en tel autre produit qu'on voudra : dans ce cas, la forme que le capital affecte le plus volontiers, est celle de monnaie. Le capital est dit engagé, au contraire, quand la valeur qui le constitue est entrée définitivement dans la production : dans ce cas, il prend toutes les formes possibles.
La pratique est aussi d'accord avec moi. Dans toute entreprise qui se fonde, l'entrepreneur qui^ au lieu d'argent, GQgAge dans son industrie des instruments ou des matières premières, commence par en faire l'estimation vis-à-vis de lui*même, à ses risques et périls; et cette estimation pour ainsi dire unilatérale^ constitue son capital, ou sa mise de fonds : c'est la première chose dont il soit passé écriture.
Nous savons ce qu'est le capital : il s'agit maintenant de tirer les conséquences de cette notion, en ce qui concerne l'intérêt. Ce sera peut-être un. peu long, quant à l'exposé graphique, mais très-simple de raisonnement.
Les produits s'échangent contre les produits, a dit J. B. Say ; ou bien, les capitaux s'échangent contre des capitaux; ou bien encore, les capitaux s'échangent contre des produits, et vice versa : voilà le fait brut.*
La condition absolue, sine quà non, de cet échange ; ce qui en fait l'essence et la règle, est l'évaluation contradic-
toire et réciproque des produits. Olez de rechange l'idée de prix, et rechange disparaît. Il y a transposition ; il n'y a pas transaction, il n'y a pas échange. Le produit, sans le prix, est comme s'il n'existait pas : tant qu'il n'a pas reçu, par le contrat de vente et d'achat, sa valeur authentique, il est censé non avenu, il est nul. Voilà le fait intelligible.
Chacun donne et reçoit, d'après la formule de J. B. Say, énonciative du fait matériel; — mais, d'après la notion du capital, telle que nous la fournit l'analyse, chacun doit donner et recevoir une valeur égale. Un échange inégal est une idée contradictoire : le consentement universel l'a appelé fraude et vol.
Or, de ce fait primitif que les producteurs sont entre eux en rapport perpétuel d'échange, qu'ils sont les uns pour les autres, tour à tour et tout à la fois producteurs et consommateurs, travailleurs et capitalistes, et de l'appréciation numériquement égalitaire qui constitue l'échange, il résulte que les comptes de tous les producteurs et consommateurs doivent se balancer les uns les autres; que la société, considérée au point de vue de la science économique, n'est autre chose que cet équilibre général des produits, services, salaires, consommations et fortunes ; que, hors de cet équilibre, l'économie politique n'est qu'un mot, et Tordre public, le bien-être des travailleurs, la sécurité des capitalistes et propriétaires, une utopie.
Or, cet équilibre, duquel doivent naître l'accord des intérêts et l'harmonie dans la société, aujourd'hui n'existe pas : il est rompu par diverses causes, selon moi, faciles à détruire, et au nombre desquelles je signale, en première ligne, l'usure, l'intérêt, la rente. Il y a, comme je l'ai dit tant de fois, erreur et malversation dans les comptes, falsification dans les écritures de la société : de là le luxe mal acquis des uns, la misère croissante des autres ; de là, dans les sociétés modernes, l'inégalité des fortunes et toutes les
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agitations révolutionnaires. Je vais, Monsieur, vous v\\ donner, par écriture de commerce, la preuve et la contre preuve.
Constatons d'abord les faits.
Les produits s'échangent contre des produits, on, pour parler plus juste, les valeurs s'échangent contre les valeurs: telle est la loi.
Mais cet échange ne se fait pas toujours, comme l'on dit. donnant donnant; la tradition des objets échangés n'a |)i•^ toujours lieu simultanément de part et d'autre ; souvent, ul c'est le cas le plus ordinaire, il y a entre les deux livraisons. un intervalle. Or, il se passe dans cet intervalle des choses curieuses, des choses qui dérangent l'écpiilibre^ et faussent la balance. Vous allez voir.
Tantôt l'un des échangistes n'a pas le produit qui convient à l'autre, ou, ce qui revient au même, celui-ci, qui consent bien h vendre, veut se réserver d'acheter. Il veut bien recevoir le prix de sa chose, mais il ne veut, pour le moment du moins, rien accepter en échange. Dans l'un et l'antre cas, les échangistes ont recours à une marchandise intermédiaire, faisant dans le commerce rofficc de proxénète, ton jours acceptable et toujours acceptée : c'est la monnaie. Et comme la monnaie, recherchée de tout le monde, man(|U6 pour tout le monde, l'acheteur s'en procure, contre son obligation, auprès du banquier, moyennant une prime pins ou moins considérable, appelée escompte. — L'escompte se compose de deux parties : la commission, qui est le salaire du service rendu par le banquier, et Vintérêt. Nous dirons tout à l'heure ce que c'est que ['intérêt.
Tantôt Tacheleur n'a ni produit, ni argent à donner en échange du produit ou du capital dont il a besoin, mais il offre de payer dans un certain laps de temps, en un ou plusieurs termes. Dans les deux cas sus-menlionnés la vente était faite ar( comptant ; dans celui-ci, elle a lieu à crédit.
ki donc, la condilion du vendeur était moins avantageuse que celle de l'acheteur, on compense Tinégalité en faisant porter au produit vendu, et jusqu'à parfait paiement, un inlérct. C'est cet intérêt compensatoire, origine première de l'usure, que j'ai signalé dans une de mes précédentes lettres comme l'agent coercitif du remboursement. Il dure autant que le crédit ; il est la rémunération du crédit : mais il a surtout pour objet, notez ce point, d'abréger la durée du crédit. Tel est le sens, la signification légitime de l'intérêt.
Souvent il arrive, et c'est l'extrémité oît se trouvent généralement les travailleurs, que le capital est absolument indispensable au producteur, et que cependant celui-ci n'espère pouvoir de longtemps, ni par son travail, ni par son épargne, bien moins encore par les sommes de monnaie dont il dispose, en recomposer l'équivalent,' en un mot, le rembourser. Il lui faudrait 20 ans, 30 ans, 50 ans, un siècle quelquefois ; et le capitaliste ou propriétaire ne veut point accorder un si long terme. Gomment sortir de cette difficulté?
Ici commence la spéculation usuraire. Tout à Theure nous avons vu l'intérêt impoi^é au débiteur comme indemnité du crédit, et moyen de hâter le remboursement : à présent nous allons voir l'intérêt cherché pour lui-même, l'usure pour l'nsure, comme la guerre pour la guerre, ou Tart pour l'art. Par convention expresse, légale, authentique, consacrée par toutes les jurisprudences, toutes les législations, toutes les religions, le demandeur s'engage envers le bailleur à lui payer — à perpétuité^ l'intérêt de son capital, terre, meuble ou argent; il s'inféode, corps et âme, lui et les siens, au capitaliste, et devient son tributaire ad vitam œternam. C'est ce qu'on appelle Constitution de rente, et, dans certains cas, emphytéose. Par cette espèce de contrat, Tobjet passe en la possession du demandeur, qui n'en peut plus être dépossédé; qui en jouit comme acquéreur et pro-
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priéuire; mais qui en doit, à tout jamais, payer le revenu, comme un amortissement sans fin. Telle est rorigine économique du système féodal.
Hais voici qui est mieux.
La constitution de rente et Temphyléose sont aujourd'hui^ presque partout, hors d'usage. On a trouvé qu'mi produit ou capital échangé contre un intérêt perpétuel était encore trop de la part du capitaliste : le besoin d'un perfectionnement se faisait sentir dans le système. De nos jours, les capitaux et immeubles ne se placent plus en ronte perpétuelle, si ce n'est sur l'Ltat : ils se louent, c'est-à-dire si* prêtent, toujours contre intérôt, mais à courte échéance. Cette nouvelle espèce d'usure a nom loyer ou fermage.
Concevez-vous, Monsieur^ ce que c'est que le prêt à intérêt (loyer ou fermage) à courte échéance? Dans l'emphytéosc et la constitution de rente, dont je parlais tout à rheure^ si la rente était perpétuelle, la cession du capital l'était aussi : entre le paiement et la jouissance^ il y avait encore une sorte de parité. Ici, le capital ne cesse jamais d'appartenir à celui qui le loue et qui peut en exiger, à volonté, la restitution. En sorte que le capitaliste n'échange point capital contre capital, produit contre produit : il ne donuc rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, intérêts et usures, comme 4,000, 40,000 et ^00,000 travailleurs réunis ne vivent pas de leur production.
Par le prêt à intérêt, — fermage ou loyer, — avec faculté d'exiger, à volonté, le remboursement de la somme prêtée, et d'éliminer le fermier ou locataire, le capitaliste a imaginé quelque chose de pins grand que l'espace, de plus durable que le temps. Il n'y a pas d'infini qui égale Tinfini de l'usure locative, de cette usure qui dépasse autant la perpétuité de la rente, que la perpétuité de la rente elle-même dépasse le remboursement à terme et au comptant. L'emprunteur à intérêt et courte échéance paie, paie encore,
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paie toujours; et il ne jouit point de ce qu'il paie ; il n'en a que la vue, il n'en possède que l'ombre. N'est-ce pas à cette image de l'usurier, que le théologien a imaginé son Dieu, ce Dieu atroce, qui fait éternellement payer le pécheur, et qui jamais ne lui fait remise de sa dette ! Totffours! Jamais ! Voilà le Dieu du catholicisme, voilà l'usurier !. ..
Eh bien, je dis que tout échange de produits et de capitaux peut s'effectuer au comptant ;
Qu'en conséquence, l'escompte du banquier doit se réduire aux frais de bureaux et à l'indemnité du métal improductivement engagé dans la monnaie.
Partant, que tout intérêt, loyer, fermage ou rente, n'est qu'un déni de remboursement, un vol à l'égard de l'emprunteur ou locataire, la cause première de toutes les misères et subversions de la société.
Je vous ai prouvé, en dernier lieu, par l'exemple de la Banque de France, que c'était chose facile et pratique d'organiser l'égalité dans l'échange, soit la circulation gratuite des capitaux et des produits. Vous n'avez voulu voir, dans ce fait catégorique et décisif, qu'un cas particulier de monopole, étranger à la théorie de l'intérêt. Que me fait, répondez-vous avec nonchalance, la Banque de France et son privilège ? Je vous parle de l'intérêt des capitaux. — Comme si le crédit foncier et commercial étant organisé partout sur le pied de \hl pour 400, il pouvait exister quelque part encore un intérêt !... Je vais vous montrer à présent, à la façon des teneurs de livres, que ce solde particulier, qui vient se placer constamment entre les deux termes de réchange, ce péage imposé à la circulation, ce droit établi sur la conversion des produits en valeurs, et des valeurs ep capitaux, cet intérêt, enfin, ou pour l'appeler par son nom, cet entremetteur {interesse} du commerce, dont vous vous obstinez à prendre la défense, est précisément le grand faussaire qui, pour s'approprier, frauduleusement et sans
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travail, des produits qu'il ne cnJe pas, des porvicos qu'ilne rend jamais, falsi&e les comptes, Tait dos surcharges et des Bupposilions dans les écritures, détruit l'équilibre dcstransactîons, met le dé>or<lro dans les aiïaires, et produit Fatalement dans les nations le désespoir et la misère.
Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la représentation graphique des opérations de la société, exposées tour à tour dans les deux systèmes, le système de r^w^^re/jactnellement régnant, et le système de la gratuité^ qui est celui qae je propose. Tout raisonnement, toute dialectique, toute controverse tombe devant cette image intelligible du mouvement économique.