‹ OEuvres complètes de Frédéric Bastiat, mises en ordreChapitre 31 sur 58 · MARCHANDISES GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

MARCHANDISES GÉNÉRALES

Avoir,

10,890 fr.

Débit de ce compte Crédit de ce compte

au 31 décembre.

au 31 décembre. . .

Restant en magasin

des marchandises

inventoriées au l«'

9,900 fr.

Janvier dernier. . . .

Perte sur ce compte. .

10,890 fr.

Somme égale.

10,890 fr.

GRATUITÉ ÏÏV CRÉDIT. id?

Maintenant que nous avons établi notre double comptabilité, rapprochons les comptes, et notons les diflorences :

1* Sous le régime de l'usure, le compte de chaque travailleur se solde par une perle de iOO Tr., soit pour les 10: 1,()00rr.

En môme temps, celui de A, propriëtaire-capita liste-entrepreneur, se solde par un bénéfice de 1,000 fr.; ce qui prouve que dans la société capitaliste le déficit, soit la niiaèrvj est en raison de l'agio.

2* Sous le régime du crédit gratuit, au contraire, le compte de chaque travailleur se solde par un boni de 99 fr. , soit pour les dix, 990 fr.; et celui de A, propriétaire-capitaliste, par un déficit de 890 fr.^ qui, avec les iOO fr. de marchandises restant en magasin et venant en couverture du déficit de l'année, font bien les 990 fr. dont la fortune des dix travailleurs s'est augmentée. Ce qui prouve que, dans la société mutuelliste, c'est-à-dire de l'égal échange, la fortune de l'ouvrier augmente en raison directe de son travail, tandis que celle du capitaliste diminue aussi en raison directe de sa consommation improductive, et qui détruit le reproche que m'adressait Pierre Leroux, qu'il n*a cessé depuis deux mois de reproduire dans sa polémique, savoir, que le crédit gratuit, la Banque du peuple, la mutualité ne sont aussi que du proprié larismej du bourgeoisisme, de l'exploitation, enfin, comme le régime que la Banque du peuple avait la prétention d'abolir.

Dans le régime mutuelliste^ la fortune de l'ouvrier aug^ mente en raison directe de son travail^ tandis que celle du propriétaire-capitaliste diminue en raison directe de sa consommation improductive : — cette proposition, mathématiquement démontrée, répond à toutes les divagations de Pierre Leroux et de Louis Blanc, sur la communauté, la fraternité et la solidarité.

Renversons maintenant la formule :

Sous le régime de Vusure^ la fortune de l^ouvi^ier décroît en raison directe de son travail^ tandis que celle du propriétaire-capitaliste augmente en raison directe de sa consommation improductive : — celte proposition, démontrée comme la précédente, mathématiquement, répond à toutes les divagations des jésuites^ malthusiens et philanthropes, sur l'inégalité des talents, les compensations de l'autre vie, etc., etc.

Comme corollaire à ce qui précède, et en nous basant toujours sur la logique des chiffres, nous disons encore :

Dans la société capitaliste, Touvrier ne pouvant jamais racheter son produit pour le prix qu'il Ta vendu, est constamment en déficit. D'où, nécessité pour lui de réduire indéfiniment sa consommation, et, par suite, nécessité pour la société entière de réduire indéfiniment la production ; partant, interdiction de la vie, obstacle à la formation des capitaux, comme des subsistances.

Dans la société mutueliiste, au contraire, l'ouvrier échangeant, sans retenue, produit contre produit, valeur contre valeur, ne supportant qu'un droit léger d'escompte largement compensé par l'excédant que lui laisse, au bout de l'année son travail, l'ouvrier profile exclusivement de son produit. D'où, faculté pour lui de produire indéfiniment, et, pour la société, accroissement indéfini de la vie et de la richesse.

Diriez-vous qu'une pareille révolution dans les rapports économi(|ues ne ferait, après tout, que déplacer la misère ; qu'au lieu de la misère du travailleur salarié, qui ne peut racheter son propre produit, et qui devient d'autant plus pauvre qu'il travaille davantage, nous aurions la misère du propriétaire-capitalistc-entreprencur, qui se verrait forcé d'entamer son capital, et, partant^ de détruire incessamment, avec la matière du produit, l'instrument du travail môme ?

GnATUITft DU CRÉDIT. 2G9

Hais qui ne V(»it que si, comme cela est inévitable dans le régime de la gratuité, les deux qualités de travailleur salarié d'une part, et de propriêtaire'Capitalistetntreprencur. de l'autre, devieunent égalc^s et inséparables dans la personne de chaque ouvrier, le déficit qu'éprouve A dans les opérations qu'il fait comme capitaliste, il le couvre iminédialement par le bénéGce qu'il obtient à son tour comme travailleur : de sorte que, tandis que, d'un côté, par Tannihîlation de l'intérêt, la somme des produits du travail s'ac- CFoit indéfiniment ; de Tautre, par lesfacilités de la circulation, ces produits se convertiss(>nt incessamment en vai kur, et les valeurs en CAPITAUX ?

Que cbacun, au lieu de crier à la spoliation contre le socialisme, fasse donc son propre compte ; que chacun dresse l'inventaire de sa fortune et de son industrie, do ce (pi'il gagne comme capitaliste-propriétaire, et de ce qu'il peut obtenir comme travailleur; et, je me trompe fort, ou, sur les 10 millions de citoyens inscrits sur les listes électorales, il ne s'en trouvera pas 200,000, 1 sur 50, qui aient intérêt à conserver le régime usuraire et à repousser le crédit gratuit. Quiconque, encore une fois, gagne plus par son travail, par son talent, par son industrie, par sa science, que par son capital, est directement et surabondamment intéressé à Tabolition la plus immédiate et la plus complote de l'usure ; celui-là, dis-je, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est, au premier chef, partisan de la République démocratique et sociale ; il est, dans Tacception la plus large, la plus conservatrice, RÉYOLDTioîîNAiRE. Quoi donc ! Scrait-il vrai, parce qu'ainsi l'a dit Malthus et qu'ainsi le veut, à sa suite, une poignée de pédnnts, que 10 millions de travailleurs, avec leurs enfants et leurs femmes, doivent servir éternellement de pâture à 200,000 parasites, et que c'est afin de protéger cette exploitation de l'homme par l'homme , que l'État existe, qu'il dispose d'une force armée de 500,000 sol-

27 0 PAMIMIIETS.

dats^ d'un million de fonctionnaires et que nous lui payons deux milliards d'impôts?...

Mais qu'ai-je besoin, après tout ce qui a été dit dans le cours de cette polémique, d'entretenir plus longtemps l'opposition purement factice de ti^availleurs-salariés et capitalistes-propriétaires ? Le moment est venu de faire cesser tout antagonisme entre les classes, ei d'intéresser à l'abolition de la rente et de l'intérêt, jusqu'aux propriétaires et aux capitalistes eux-mêmes. La Révolution, ayant assuré son triomphe par la justice, peut, sans manquer à sa dignité, s'adresser aux intérêts.

N'avons-nous pas vu que l'intérêt est né des risques de l'industrie et du commerce, qu'il s'est manifesté d'abord dans les contrats plus ou moins aléatoires de pacotille ei à la grosse f Or, ce qui fut au commencement l'effet inévitable de l'état de guerre, ce qui devait, de toute nécessité, apparaître dans une société antagoniste, se reproduira encore et toujours, dans la société harmonique et pacifiée. Le progrès, dans l'industrie comme dans la science, est sans fin ; le travail ne connaît pas de bornes à ses aventureuses entreprises. Mais qui dit entreprise, dit toujours chose plus ou moins aléatoire, par conséquent, risque plus ou moins grand du capital engagé, partant nécessité d'un intérêt compensateur.

Au loyer, au fermage, à la rente, au prêt sur hypothèque, à l'agio mercantile, aux spéculations de bourse, à la spoliation bancocratique, doit succéder pour le capital, dans des conditions de plus en plus heureuses, la Commandite. Alors le capital, divisé par actions et fourni par les masses ouvrières, au lieu de spolier le travail, produira pour le travail; alors le dividende ne sera qu'une manière de faire participer la société tout entière aux bénéfices des spéculations privées : ce sera le gain légitime du génie contre la fortune. Que les capitalistes actuels, au lieu de s'en-

GRATUITE Dt CRÉDIT. 271

tasser à la Bourse^ de comprimer la rcvoliitioii et de metti'e l'embargo sur les bras , osent donc se faire nus chefs de file; qu'ils deviennent, comme en 92, nus généraux dans cette nouvelle guérite du travail contre la misère, dans cette grande croisade de l'industrie contre la nature. N'y a-t-il donc plus rien à découvrir, plus rien à cser^ plus rien à faire pour le développement de notre na* tionalitë^ pour l'augmentation do notre ricbosso et de notre gloire?...

Je m'arrête : il est temi)s. Malgré moi, Monsieur^ vous m'avez poussé à cette déduction abstraite, fatigante pour le public et peu facile pour les colonnes d'un journal populaire. Fallait-il donc m' entraîner à cette dissertation épineuse, quand il était si facile, si simple de nous renfermer dans cette question péremptoire autant que positive : Le crédit peut'if ou ne peut-il pas être gratuit ? Au risque de rebuter les lecteurs de la Voix du Peuple^ j'ai voulu satisfaire à votre désir : vous me direz, si vous le jugez convenable, ce que vous trouvez à reprendre, d'abord à l'analyse que j'ai faite de la notion de capital; puis à la définition que j'en ai fait sortir; enfin aux théorèmes cl aux corollaires qui en ont fait le développement.

Dans ce que vous venez de lire il y a, vous ne le nierez pas, toute une révolution non-seulement politique et économique, mais encore, ce qui doit vous être, ainsi qu'à moi-môme, beaucoup plus sensible, scientifique. A vous de voir si vous acceptez, pour votre compte et pour celui de vos coreligionnaires, la conclusion qui ressort avec éclat de toute cette discussion, savoir, que ni vous, monsieur Bastiat, ni personne de votre école, n'entendez rien à Téconomie politique.

Je suis, etc.

P. J. PaovuHoN.

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