RICHARD
11 était près de midi, lorsque deux cavaèicrs, pressant leurs chevaux à coups d’éperons, entrèrent dans Londres. Ils étaient soigneusement enveloppés de leurs manteaux, et gardaient un absolu silence. Malgré leur marche précipitée, ils ne lurent point remarqués, tant il semblait y avoir de préoccupation parmi les nombreux habitants de la ville. On les voyait s’arrêter les uns les autres, accourir dès qu’un groupe s’était formé et gesticuler avec des signes de désespoir. De temps à autre, on trouvait quelques membres du clergé presbytérien, qui appelaient les fidèles au temple et les invitaient à la prière. De loin en loin, quelques rassemblements faisaient entendre des lamentations douloureuses. Une fois, c’étaient des évangélistes tout déguenillés qui, arrêtés au milieu d'une place, écoutaient l’inspiration de l’un d’eux, le regard et les mains tendus vers le ciel dans une parfaite immobilité; ailleurs, des trembleurs, vêtus de leurs habits de drap noir, récitaient, dans une sorte de convulsion extatique, les versets du livre de Job ; en d’autres endroits, la pompe du clergé catholique, promenant la croix et déployant l’austère harmonie de ses chants, faisait plier les genoux aux nombreux enfants de son giron, sans exciter le courroux ordinaire des protestants et des presbytériens. C’était une sorte de prière universelle s’élevant de la ville de Londres, et montant vers l’Éternel, sous le caractère particulier de chaque secte, comme, le soir, s’échappe des bords de la Clyde ont; vaste vapeur, poussée au ciel, et réfléchissant les vives couleurs de l’arc-cn-ciel, que lui jette le soleil qui penche à l’horizon.
Les cavaliers continuaient à marcher avec une rapidité extrême sans se parler ni se découvrir; seulement, l’un d’eux faisait remarquer à l’autre les principaux accidents de cet aspect général, soit en lui désignant de la main les églises tendues de noir, soit en ldi faisant écouter le son des cloches qui retentissaient dans tous les quartiers de la ville.
Bientôt ils tournèrent dans l’une des petites rues de la Cité qui conduisent à la Tamise. Arrivés au hord du fleuve, ils abandonnèrent leurs chevaux à un domestique qui en reçut les guides comme un homme qui les attendait. Les deux cavaliers se placèrent dans un bateau qui semblait préparé pour eux ; et, profitant du flux qui se faisait encore sentir, ils remontèrent vers la Tour. Le but où ils tendaient était assez rapproché de l’endroit où ils s’embarquèrent pour qu’il fût facile de deviner que ce n’était que pour cacher leur entrée dans cette prison, qu’ils avaient pris cette route.
Le bateau arriva bientôt à sa destination. La grille de fer qui ferme l’arcade de la Tour sous laquelle pénètre la Tamise, s’ouvrit et se ferma avec le môme silence de la part de ceux qui en tenaient les clefs. Les voyageurs descendirent à l’entrée d’une longue voûte, et en parcoururent rapidement les détours. Bientôt, le plus jeune de ces deux hommes, ne pouvant résister à son impatience, s’élança dans un étroit corridor, au bout duquel une main, qu’on apercevait à peine, tenait une porte entr’ ouverte. 11 la franchit et se précipita dans les bras d'une femme qui l'étreignit avec des larmes. — Ma mère! ma mère! cria-t-il. On entendit à peine le nom de Richard, mêlé aux iongs embrassements de mistriss Barkstead.
Le colonel entra après son fils et s’arrêta pour contempler cette touchante réunion; mistriss Barkstead, presque honteuse, se tourna vers son mari, et lui tendant la main sans se séparer de Richard :
— Pardonne, John, lui dit-elle, c’est un enfant dont la jeunesse est frêle et qui peut encore s’appuyer sur sa mère ; toi, tu es un homme, John, qui n'a pas besoin de moi. — J’ai besoin de ton amour, Marie, répondit Barkstead en embrassant sa femme; mais lorsque j’ai vu Richard me quitter pour voler vers toi, lorsque tu m’as oublié pour le presser sur ton cœur, j’ai senti qu’en vous aimant ainsi vous deviez m’aiiner, car je vous ai donne, à toi ce fils, à lui cette précieuse mère.
Une douce larme brilla dans les yeux de mistriss Barkstead. Le colonel continua, sans désigner celui dont il parlait, mais sùr d’èlre compris de sa femme.
— Va-t-il si mal que tout Londres soit dans la désolation? C’est une prière unanime, une douleur universelle. J’en montrais les signes à Richard, en traversant la ville, afin qu’éveillant sa jeunp mémoire, il puisse comparer ce qu’était le peuple anglais, quand périt le maître royal qui l’avait plongé dans la misère et les dissensions, et ce qu’il se montre aujourd’hui, lorsqu’est menacée la vie du héros qui l’a rendu si puissant. — Hélas! répondit mistriss Barkstead, pourquoi rouvrir ce funeste souvenir? n’est-ce pas assez de la douleur présente? 11 est vrai, milord protecteur est dans un état désespéré. — C’est ce que m’a écrit Andlay et ce qui m’a fait abandonner La Haye. Tu as des grâces à me demander, Marie; le protecteur veut me confier un grand secret, et c’est par Andlay que je l’apprends! C’est une étrange conduite ; n’importe, je suis parti sur-le-champ. J’ai fait comme vous ayez voulu, je suis venu secrètement, j’ai suivi l’itinéraire que vous m’avez tracé, confiant dans la probité du docteur, mais alarmé de ce mystère, pour toi, Marie, que je sais faible et craintive, et surpris de ce que Cromwell ne me donnait pas directement ses ordres. — Tu as trouvé, n’est-ce pas, un valet au bord de la Tamise, une barque, et... — Oui, répondit le colonel, et me voici entré dans la Tour de Londres, dont le commandement m'appartient, comme y sont introduits les criminels d’Etat.
— Nous avons choisi des hommes étrangers au service de cette prison, pas un d’eux ne te connaît, John, et personne ne peut soupçonner ton retour à Londres.
— Je le crois, Marie, dit le colonel en souriant, les précautions ont été bien prises ; mais dans quel but ? voilà ce que je désire savoir, car jusqu’à ce moment j’ai obéi comme un aveugle à la lettre d'Andlay, tant il y avait d’instance dans ce qu’il m’a écrit. — J’ignore comme toi les motifs de cette conduite à ton égard. Andlay m’a dit que tels étaient les ordres formels du protecteur. Dès que la nuit sera close, le docteur a promis d’ètre ici. Il doit te conduire près de milord. Jusque-là tu demeureras enfermé dans cet appartement, où personne ne peut pénétrer.
— C’est étrange ! dit le colonel, en tombant dans une longue rêverie.
Tout Je temps que mistriss Barkstead avait parlé à son mari,
elle avait tenu les mains île Richard dans l’une de siennes, tandis que de l’autre elle caressait sa jeune tète , sur laquelle elle éparpillait ses beaux cheveux blonds en les faisant glisser entre ses doigts. Elle profita du silence méditatif où se plongea soa mari pour considérer longtemps Richard.
Il avait alors seize ans ; toute la beauté de sa mère, toute la résolution du colonel, setaient alliées sur ses traits. Son œil bleu étincelait, sa bouche avait cette physionomie puissante qui caractérisait son père ; mais ce qui n’était pas un héritage de leur caractère ù l'un et à l’autre, c’était une singulière expression d’ironie cruelle dont s’animait souvent son visage; c’était ce rire terrible qu’il semblait avoir imité de Tom Love, lorsque celui-ci/qui n’avait pas cessé de visiter la demeure de Barkstead, enseignait à l’enfant, malgré les défenses de sa mère, à courir, à boxer, à manier le bâton et le sabre, et qu’il le menait aux combats de coqs et aux courses.
— Qu’as-tu fait à La Haye, Richard? lui dit-elle en l’embrassant. La Hollande vaut-elle notre noble Angleterre et la mer t'at-elle fait peur ?
— Ma mère, répondit Richard en souriant, je suis un bon Anglais : les États m’ont semblé aussi noirs auprès de mon beau comté de Middlesex, que leur bœuf sec et fumé près de nos bons rosbifs saignants, et j’ai nagé deux heures dans la mer pendant que les matelots hollandais couraient effrayés sur le rivage. — Tu as fait cela ! s’écria sa mère épouvantée; pourquoi as-tu fait cela, Richard? — Parce que, lorsque nous avons pris terre sur le continent, un navire avait échoué à l’entrée du port, et que sur ce navire hurlait un beau chien d’Espagne qu’on avait abandonné. La pauvre bête n’osait se jeter à l’eau, tant les vagues étaient furieuses. — S’il voyait une barque flotter près de lui, il sauterait dans la mer, et la force ne lui manquerait pas pour venir à terre, dit à mes côtés un matelot ; mais quelle barque oserait s’aventurer sur cette mer ? quelle barque ne serait brisée comme un verre contre la carcasse du bâtiment si elle tentait d’en approcher? — Et si ce chien voyait un homme, le suivrait-il ? dis-je à ce marin. — Peut-être! me répondit-il; son maître est mort dans ce naufrage, et souvent il m’a dit que Phann n’avait besoin que d’exemple. — J’aurai ce chien, me dis-je en moi-mème. — Richard, Richard, dit la mère presque en larmes, quelle folie! et tu n’as pas pensé à ta mère, Richard, quand ce projet t’est venu, à ta mère
qui serait morte de douleur, enfant ! — Pardon, ma mère ! dit Richard en rougissant, j’ai pensé... — Tu as écouté une vaine gloriole, enfant ; tu as oublié les cœurs que tu as laissés ici ; tu ne t’es plus rappelé ni ta mère qui t’aime, ni ta cousine Charlotte, qui pleure toujours quand nous parlons de toi. — Charlotte m’avait demandé un chien d’Espagne, dit Richard en baissant la tète. — Et, pour satisfaire le caprice d’une enfant de dix ans. reprit mistriss Barkstead, trop occupée du danger passé de Richard pour donner à cette réponse l’attention qu’elle méritait, tu as risqué ta vie et la mienne aussi, mon fils! — Non, ma mère, ajouta Richard avec un doux regard de prière, j’étais sûr de revenir ; car les matelots hollandais s’étaient pris à rire, quand je leur avais dit mon dessein Je m'élançai dans la mer; je nageai vers le navire, je parvins à m’en approcher assez pour que mes cris se fissent jour parmi le bruit des vagues. Le chien les entendit, il flaira le vent un moment tourna avec ardeur autour de l’arrière, qui paraissait encore au-dessus de l’eau, s’arrêta immobile dès qu'il m’aperçut, et se précipita dans la mer d’un bond prodigieux. Je savais son nom et l’appelai : il vint à moi, passant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et aboyant avec joie; puis, comme il vit que je regagnais la terre avec effort, il se plaça devant moi, nageant fièrement, coupant ainsi la violence des lames, retournant la tète à chaque instant pour voir si je le suivais; s’arrêtant quand je faillissais, m’invitant de l’œil, inquiet, et mettant souvent sa tète sous mon bras, comme pour me soutenir. Une fois la vague me couvrit entièrement, je fus éboui, suffoqué, j’eus un instant de frayeur ; car, tandis que je secouais l’eau qui ruisselait de mes cheveux dans mes yeux, je sentis une forte étreinte à l’un de mes bras, comme si une crampe m’eût saisi subitement ; pourtant je voyais que j’avançais vers la terre : c’était Phann qui tenait avec force mon bras dans sa gueule ; nous étions près du rivage ; je fis un dernier effort et nous arrivâmes. — O Richard ! dit la mère longtemps oppressée et haletante, Richard ! — Elle ne put en dire davantage, mais tout son amour et toute sa terreur émurent le regard qui accompagna ce nom. — Je n’enchaînai pas le chien, je ne l’appelai pas, il me suivit, il» m’a toujours suivi. C’est un ami. — Est-il ici? dit mistriss Barkstead, désireuse de voir cet animal qui avait failli lui coûter son fils. — Phann, cria légèrement Richard. Une douce plainte s’entendit aussitôt à travers la porte, Richard l’ouvrit, et mistriss Barkstead vit un énorme chien qui
entra doncement et présenta humblement la tète aux caresses de son jeune maître.
— Phann, lui dit celui-ci, comme s’il parlait à un homme, Phann, voici ma mère.
En disant ces mots, Richard la lui montrait de la main. Le chien vint se coucher à ses pieds en poussant cette douce plainte qui contrastait si fort avec sa haute taille, et en frottant sa puissante tète sur les pieds de la bonne mistriss.
Le bruit que fit naître cet incident éveilla le colonel de ses réflexions.
— Ce soir donc, je saurai la cause de tout ce mystère, dit-il à sa femme ; mais il est une chose dont tu peux m’informer, toi, Marie : quelle grâce as-tu à me demander ? la lettre du docteur en parle, et ce motif n’a pas moins précipité mon retour que les ordres du protecteur.
Mistriss Barkstead hésitait à répondre.
— Hé bien! Marie, ajouta Barkstead, ne veux-tu rien me dire? est-ce un jeu que tout ceci, et ne sais-tu pas même ton secret ?
Un regard, que mistriss Barkstead dirigea furtivement vers Richard, avertit le colonel que la présence de son fils était un obstacle à cette confidence.
— Richard ne peut-il entendre ce que tu as à me confier, Marie ? est-ce donc un secret honteux qu’il ne puisse frapper sans danger l’oreille d’un jeune homme? — Non, John, je m’honore des paroles que j’ai à te dire, et cependant la présence de Richard, en cette occasion, m’inquiète, et... Elle s’arrêta. — Sa présence n'est-elle pas convenable? reprit Barkstead. — Elle pourrait l’être, répliqua sa femme, mais je crains... et elle hésita encore. — Ma mère, ma mère, je me retire, dit Richard, n’étes-vous pas le seul juge de ce que je puis entendre? — Non, Riçhard, dit son père en lui faisant signe de rester. Ta mère est la vertu sur la terre, mais son âme est celle d’une femme craintive. Tu es un homme, Richard, un homme qui doit apprendre à en avoir toutes les fortes qualités. Je t’ai de bonne heure accoutumé à regarder en face tous les périls de la nature ; ni le fer, ni le plomb, ni les orages, ne t’épouvantent, Richard, ce n’est pas assez ; il faut que les revers delà fortune te rencontrent aussi impassible, il faut que le malheur, s’il arrive, te trouve instruit à le braver. — Marie, ajôuta- -il en se tournant vers sa femme, suis-je disgracié? mon commandement m’est-il enlevé? ma fortune a-t-elle péri dans les mains
LES- DEUX CADAVRES. 7.S
de nos dépositaires? Réponds. — John, c’est une grâce que j’ai à te demander et non pas un malheur que j’ai à t’apprendre. — Cette grâce est-elle pour toi, et veux-tu demander à ton époux quelque chose qui doive être caché à ton fils? Marie, depuis un an que je t'ai quitté, Richard m’a suivi dans de périlleuses expéditions, il a entendu de graves entretiens; j’ai voulu qu’il apprit de bonne heure ce que c*est que ta vie qu’il va parcourir, et le monde au milieu duquel il va être appelé ; j’ai intéressé sa discrétion dans de hautes affaires politiques, ne crains donc pas qu’il laisse échapper le secret de tes paroles. — Cette grâce n’est pas pour nioi, répliqua roistriss Barkstead, déplus en plus embarrassée et presque trémblante, et ce n’est pas l’indiscrétion de Richard que jecrains... — Est-donc pour lui que tu veux m’implorer? et art-il commis une faute ou formé un désir qu’il n’ose m’avouer? dit sévèrement Barkstead. — Oh ! non, non, ce n’est pas cela, se hâta de répondre la mère alarmée de la manière dont Barkstead interprétait son hésitation, c’est... Puis après avoir réfléchi un moment, tandis que son mari et son fils échangeaient entre eux des regards surpris : — Oui, tu as raison, ajouta- t-elle, il entendra ma demande, et il recevra de toi un exemple de la modération et de la pitié qui manquent à son âme.
Un éclair d’intelligence s’alluma à ces mots dans l’œil attentif de Richard, et un sourire d’une impitoyable amertume sillonna ses lèvres, sa voix douce et pure se couvrit d’un voile subit, comme Si sa gorge eût été serrée entre des tenailles; son visage devint livide et il laissa échapper ces mots :
— Ah ! les Salosby, n’est-ce pas ? — Vois-tu , John , s’écria mistriss Barkstead, en se rapprochant de son mari, vois -tu que la haine bout encore tout entière en lui? Richard, mon fils, pourquoi cet affreux sourire, cette pâleur, cette voix altérée quand tu gs prononcé ce nom ? — La force de dompter ses passions n’est pas la plus facile à acquérir, dit Barkstead, en regardant son fils d’un œil sévère, qu’il en fasse aujourd'hui le premier essai. Parle, Marie, et dis-moi ce que tu demandes pour ces prisonniers.
Richard ne répondit rien, mais ses joues devinrent plus livides epeore, ses mains se serrèrent convulsivement, une larme parut dans son œil ouvert et immobile, et Phann, qui était à ses pieds, laissa échapper, en le regardant , sa plainte craintive. Mistriss Barkstead ne pouvait détacher ses regards de la figure de son fils, épouvaténe qu’elle était de l’effroyable expression qui l’animait.
— Il vaut mieux qu’il apprenne à commander à son àme qu’à son visage, dit B.irkstead ; parle, Marie! — Elle répondit aussitôt:
— Tu sais par quel horrible complot sir Salnsby a toulu attenter à la vie du Protecteur; l'empoisonnement d’une table entière, qui pouvait entraîner la mort de beaucoup de victimes, ne lui avait pas semblé un moyen au-dessous de sa haine. Ce complot fut découvert. Sir Salnsby, son gendre Macdonnel et son fils .. Elle hésita à prononcer le nom de Ralph/ et jeta un regard à la dérobée sur Richard. Celui-ci caressait son chien et semblait étranger à ce qui se passait; elle continua : — Sir Salnsby et son fils Ralph furent enfermés dans la Tour. — Cela se fit il y a trois mois, répondit Barkstead. Okey, qui fut chargé de leur arrestation et qui commande ici en mon absence, m’en a donné avis; c’est Tomlinson, à ce qu’il m’a écrit, qui, épouvanté de l’horreur du crime, l’a dénoncé à Cromwell, et c’est à cgtte occasion qu’on lui a rendu un régiment et qu’il est rentré dans le devoir. — C’est la vérité. Okey me l’a ainsi raconté, reprit sa femme , quoique le commandement des côtes de fer du Protecteur lui laisse peu d’instants libres pour donner ses soins à la Tour, et pour venir nous visiter. Maintenant tout est fini, et le jugement est prononcé , et tous trois ont été condamnés à subir le supplice des traîtres.
Barkstead pensait, en son àme, que l’arrêt était juste, et peutêtre eût-il refusé d’écouter les prières de sa femme, si le sourire qui passa sur les lèvres de Richard, en entendant cette nouvelle, ne l’avait lui-méme épouvanté. Le désir de donner une leçon à son fils domina le respect qu’il croyait devoir à ce qu’il trouvait juste, et il ajouta, en suivant l’elfet de ses paroles avec anxiété :
— Que puis- je faire pour ces coupables? que me demandes-tu. pour eux, Marie?
— Ton intercession auprès du Protecteur pour qu’il les sauve et les rende aux larmes d’une épouse et d’une mère.
Richard se taisait, et son père, espérant sonder à fond son àme, par une condescendance qu’il n’eùt pas eue en toute autre occasion, s’engagea sans y penser vis-à-vis de sa femme, en disant :
— Oui, vraiment, je te promets cette intercession, Marie, je te la promets. Le coup porta juste. Richard, qui s’était penché vers Phann, et qui séparait avec son poignard les poils soyeux et pendants de l’animal, se redressa soudainement. 11 regarda alternativement son père et sa mère avec une sorte de stupéfaction menaçante : mais, rencontrant le regard austère du colonel, dominé à
la fois par la sainte autorité qu’il exprimait et par ses propres sentiments, Richard laissa échapper un cri rauque et inarticulé où se peignit toute la rage d’une haine déçue, se détourna subitement, et, appuyant son bras sur le mur et sa tète sur son bras, il frappa de sa main droite la pierre comme un furieux, et son poignard tomba brisé à ses pieds.
— Qu’as-tu à dire? ditBarkstead irrité; d'où vient cette odieuse colère, Richard? pourquoi ces fureurs, ces emportements? Répondez, Richard !
L’enfant se tut et continua à frapper de son poing désarmé le mur de la salle.
— Richard! cria d’une voix terrible le colonel.
L’enfant garda le même silence.
Barkstead s’avança vers lui ; Marie se précipita entre son fils et son mari en poussant un cri. Richard se tourna à ce cri, les yeux baissés, dévorant ses lèvres pâles, mais lq menace encore peinte sur le visage.
— Mon fils, lui dit le colonel, commandant lui-mème aussitôt à son propre ressentiment, vous me suivrez ce soir chez le Protecteur, je lui présenterai la requête de ces criminels. Je ne sais quelle sera la décision de Cromwell ; mais, quelle qu’elle soit, vous y puiserez un exemple de modération et d’oubli des injures. Si l’exemple de votre père ne vous suffit pas, vous ne refuserez peutêtre pas celui du héros que le Seigneur a choisi entre ses élus pour le glorifier en force et en vertu.
— Mon père, répliqua Richard obéissant aux regards de sa mère, qui imploraient sa soumission, tout ce que vous dites est juste comme ce que vous faites. Si vous demandez le pardon des Salnsby, c’est qu’ils l'ont mérité.
Le colonel comprit la faute que le désir d’éprouver son fils lui avait fait commettre. Un morne silence succéda à cette pénible discussion ; chacun cherchait en sa pensée à sortir de la position embarrassée où il se trouvait, quand cette scène, déjà si pénible, vint s’aggraver d’un nouvel incident.
Pour bien comprendre ce qui se passa alors, il faut donner une idée exacte de la situation de la chambre où se trouvait la famille de Barkstead. Après plusieurs passages irréguliers qui conduisaient du bord de la Tamise à l’un des principaux bâtiments de la Tour, on arrivait dans un long corridor voûté. Tout à fait au bout de cette voûte se trouvait, à droite, la porte de la chambre où était
Darkstead, à l’endroit précis où la voûte tournait à l’angle droit, en suivant le bâtiment qui était carré ; de cette façon la porte faisait face à cette nouvelle direction. Ce corridor étant le seul qui arrivât à la Tamise, il fallait que toutes les personnes qui étaient dans l’intérieur de la Tour, et qui voulaient profiter de cette issue y passassent devant la salle où venait d’avoir lieu la scène que nous a vans rapportée.
On n’oubliera pas non plus que la nécessité d’introduire Barkstead secrètement avait fait éloigner de cette partie de la prison ' les gardes qui en surveillaient ordinairement le bon ordre et les guichetiers qui en avaient les clefs. Ce fut donc à la grande surprise de mistriss Barkstead , qu’un léger bruit se fit entendre à l’extrémité de la galerie oü corridor voûté qui conduisait dans l’intérieur. Phann pointa vivement ses oreilles en poussant sa plainte accoutumée et regardant son jeune maître. Richard le fit taire. Barkstead et .sa femme se penchèrent pour écouter ; mais le bruit avait cessé. Si léger qu’eût été ce premier mouvement de surprise, on l’avait sans doute entendu, et il avait fait naître un complet silence. Chacun pensait s'être trompé, et la conversation allait s’engager sur ce sujet , heureusement survenu pour trancher le commun embarras, lorsque Phann, qui était couché aux pieds de son maître, se dressa sur ses pattes, et laissa encore échapper ce gémissernentqui lui était particulier, mais plus doux et plus prolongé. Richard éleva sa main, pour suspendre l’observation qu’allait faire le polonel.
— Il y a quelqu’un, à coup sûr, dit-il d’une Voix presque insaisissable. Écoutons.
H avança jusqu’à la porte et voulut regarder à travers le trou de la serrure, mais la clef s’y trouvait et le masquait complètement. Cependant le bruit qu’on avait d’abord entendu se renouvela, c’était un frôlement comme celui de vêtements qui se touchaient ; on pouvait deviner aussi qu’il s’y mêlait des pas assez nombreux, mais soigneusement étouffés.
— Ne vois-tu rien? dit tout bas le colonel à son fils qui avait mis genou à terre pour être à la hauteur de la serrure.
— Rien, répondit celui-ci.
Le bruit continua : il devint constant que plusieurs personnes avançaient. Les plus singulières suppositions traversèrent l’esprit du colonel. Etait-il victime d’une trahison? avaitr-on trompé sa femme et l’avait-on ainsi amené dans la Tour, potir s’emparer plus
aisément de lui? Par un mouvement instinctif de défense, il porta la main à son épée et la tira du fourreau. Phann gronda sourdement à ce geste et le bruit cessa aussitôt.
Ce silence , qui survenait toutes les fois que le moindre bruit partait de la salle où était Barkstead, annonçait de la part de ceux qui venaient une attention si scrupuleuse que le colonel fronça légèrement son front avec l’expression d’un homme qui croit à un danger assuré, lise penchait vers son fils pour lui ordonner de se relever, voulant mettre fin à cette incertitude, en entrant dans la galerie, lorsque l’approche de ceux qui l’occupaient devint de plus en plus certaine ; on pouvait même distinguer que des paroles s'échangeaient à voix basse. 11 était urgent de se décider. A ce moment Richard, continuant à commander le silence à son père et à sa mère, posa sa main sur la clef ; il se tourna alors vers Phann, en imitant dans ses traits l’air d’un homme profondément désolé, et le chien, cherchant à lécher le visage de son maître, se prit à gémir avec tant de force, que Richard profita de ce moment pour arracher la clef de la serrure.
Cette fois, le bruit qu’on entendait ne cessa pas comme avant, mais il s’éloigna rapidement dans la profondeur de la voûte, comme celui de gens qui retournent sur leurs pas. Richard regarda avidement, il crut voir s’agiter dans le jour obscur du corridor le reflet d’un vêtement blanc ; mais avant qu’il pût être assuré de la vérité, tout avait disparu et rien ne s’entendait plus.
Cet incident changea le cours des idées du colonel. Le soupçon qui l’avait agité disparut complètement. La crainte que semblaient témoigner, par cette retraite précipitée, les personnes qu’il avait entendues, le rassurait contre la possibilité d’un complot ; pne tentative d’évasion de la part des prisonniers lui parut une supposition beaucoup plus probable, et il demanda à sa femme, surprise et tremblante, quels étaient les prisonniers enfermés dans cette partie de la Tour. L’hésitation qu’elle mit à répondre lui inspira une nouvelle crainte, et lorsque, après l’avoir vivement pressée, il apprit que sir Salnsby, son fils et son gendre, étaient enfermés dans les cachots qui se trouvaient à l’extrémité de cette galerie, il ne douta plus que la faiblesse de mistriss Barkstead n’eût consenti à faciliter leur fuite. Le regard qu’il lui lança sous l'émotion de ce soupçon sévère èt douloureux à la fois, révéla toute sa pensée à Marie. Elle le comptât, et, s’approchant dè lui, elle lui dit avec une solennité sûre et résignée :
— Sur mon àme, John, ce que vous croyez en ce moment n’est pas vrai. J’ai vu lady Salnsby : c’est une mère qui a pleuré devant moi qui suis mère. J'ai vu lady Macdonnel : c’est une épouse qui pleurait devant moi qui suis épouse. J’ai senti la pitié naître en mon cœur, et j’ai promis d’intercéder pour la vie des coupables. Rien au delà n’est vrai et ne m'est connu, je vous le jure, John. La prière est peut-être mon droit, mais lasoumission à vous qui êtes mon mari, et à nos lois, qui sont notre force, est assurément un devoir auquel je n’ai pas manqué.
Barkstead prit entre ses mains les mains de sa femme, et l’attirant sur son cœur : — Pardonne, Marie, lui dit-il, mais ce qui arrive est si singulier, que je ne saurais comment l’expliquer ; maintenant comment espérer de rien apprendre , car tout s'est éloigné, et l'effroi qu’a dû inspirer le bruit fait par Richard a sans doute fait retirer les prisonniers?
— Cela n’est pas probable , répondit celui-ci ; le cri de Phann ne ressemble à rien qui puisse attester la présence d’un homme, et ce cri a dû couvrir le bruit de la clef. Attendons; sans doute on délibère, je vais écouter. — A ces mots, il se coucha presque à terre, et Phann, qui semblait deviner les moindres désirs de son maître, recommença son gémissement, mais si faible que Richard seul put l’entendre.
— Ils sont dans le corridor, dit-il, cela est sûr, Phann les sent, il faut prendre un parti.
L’attention que Richard donnait à épier le moindre accident ne l’avait pas empêché d’entendre le nom de Salnsby, ni la justification de sa mère. Pourtant il n’avait pas semblé y faire attention, et, sans le regard qu’il jeta de côté sur son poignard brisé, où se peignait un cruel regret, on n’eût pu rien soupçonner de ce qui se passait en lui.
En ce moment, un nouveau mouvement de Phann avertit Richard, et, sur un signe de son père, il se mit à regarder quoique rien ne se Ht entendre, confiant dans la sûreté des sens du chien. d’Espagne, dont la délicatesse avait été saisie : Richard plongeait, vainement son regard dans le jour douteux de la galerie, rien ne venait à sa vue ni à son oreille. Cependant, immobile, attaché à sa. place, il redoubla d’attention, car une lueur blanchâtre flotta un moment devant lui tout au fond de l’obscurité. Peu à peu cette teinte incertaine se colora plus distinctement , puis en approchan t elle brilla d’un éclat subit, et sembla disparaître tout à coup. Ri--
joogkj
chardne savait que penser ; il n’avait pas complètement perdu de vue cet objet singulier, et un nouvel éclair plus vif et d’une blancheur plus éblouissante parut bientôt s’en échapper et s'éteindre encore, mais à une distance plus rapprochée. Quoique Richard cessât de voir distinctement comme la première fois cette lueur '
qui tantôt brillait tantôt s’ effaçait devant lui, il comprit la cause de cet accident. Toutes les fois que la figure , qui marchait dans la galerie, passait devant l’un des rares soupiraux qui lui donnaient le jour, le soleil frappant sur son vêtement, en faisait jaillir l’éclat, et augmentait ainsi l’obscurité où elle rentrait.dès qu’elle avait dépassé ce rayon. Richard ne doutait plus que ce ne fût une femme qui s’avançait ainsi : il en fit part rapidement et à voix basse à son père, en lui assurant qu’elle était seule, et il se remit sur-le-champ en observation.
Pendant ce temps, cette personne inconnue s’était avancée, et Richard put la distinguer facilement. L’exiguïté de sa taille et ses mouvements rapides, qu’aucun bruit ne décelait, ne le surprirent pas moins que l’apparition elle-même. Enfin elle arriva près delà porte derrière laquelle était Richard : un rayon de soleil l’enveloppa encore une fois de sa vive clarté , et Richard reconnut Charlotte, vêtue d’une robe blanche, marchant avec précaution, regardant de tous côtés avec anxiété, comme si elle allait à, la découverte.
Arrivée à l’angle des deux corridors, elle s’arrêta . sembla longtemps écouter si nul bruit ne se faisait entendre dans le couloir qui conduisait à la Tamise, et sûre de n’avoir rien à craindre, elle se retourna, et légère comme un jeune oiseau, elle franchit en un instant toute la galerie qu’elle venait de parcourir.
Richard, certain que sa voix n’arriverait plus jusqu’à elle, raconta alors au colonel et à mistriss Barkstead ce qu’il venait de voir. La surprise de son père fut au comble ; mais sa mère , qui sans doute avait quelque raison de soupçonner la vérité, leur dit tout bas :
— Il n’en faut plus douter, c’est la fuite de sir Salnsby dont nous allons être témoins. Ceci éclaire enfin mes soupçons. Ils ont gagné cette enfant. Ils ont appris à son âge d’innocence et de pureté le mensonge et la trahison.
Son fils et son mari l’écoutaient dans la stupéfaction , rien ne s’agitait encore à l’extrémité de la galerie, mistriss Barkstead put donc continuer.
— Je trouvais toujours Charlotte sur mes pas, lorsque Andlay
arrangeait avec moi les moyens d’ cloigner la garde de cette partie dè la Tour. Toutes les fois que lady Salnsby ét sa fille vcnàiéîit visiter les prisonniers, elle s’échappait de mon appartement pour aller causer avec ces femmes ; et lorsque je me soüviens que là direction de sa frêle conscience a été donnée à l’ancien évêque Juxoh.jene serais pas étonnée qu’elle eût écouté d’odieUx conseils, espionné tout ce qui se faisait ou se disait, et profité de la sécurité qu’inspirait son enfance pour aider la fuite des coupables.
— Charlotte n’a pu faire cela, dit avec impatience Richard à sa mère; c’est l’àme d’un ange dans le corps d’une enfant ; comment y supposer déjà tant d’ingratitude et de duplicité!
— 11 n’est plante si fraîche, il n’est eau si pure, répliqua le colonel, que ne puisse flétrir et troubler le souffle d’un prêtre royaliste. Les misérables instruiraient le fils au meurtre de sa mère et l’ami à la délation de son ami, si cela servait leurs projets. Oh ! , s’il faut que Cromwell manque à la république, ils vont redresser leurs tètes de serpent, renouer leurs intrigues, essayer encore leur corruption Malheur à Juxon, si ce que tu supposesest vrai, Marie ; je lui pardonnerais plutôt d’avoir frappé cette enfant dans sa vie que de l’avoir souillée dans sa pureté.
— C’est vrai ! c’est vrai ! dit Richard avec une rage concentrée ; voici ie premier bruit qui recommence, celui de pas nombreux. Nul doute, ils ont envoyé Charlotte pour savoir s'ils n’ont pas eu une fausse alarme, et maintenant qu’ils s’imaginent que tout est désert, les voilà qui reviennent; mais ils nous trouveront ici, n’estce pas, mon père? ajouta-t-il. En disant ces derniers mots , Soft regard joyeux et cruel décela l’espérance qu’il avait, que son père ne consentirait pas à favoriser cette fuite par son silence.
Cette fuis, les devoirs du gouverneur de la Tour l’emportèrent dans le cœur de Rarkstead sur le sentiment qui lui avait inspiré de réprimer la haine de son fils.
, — Oui, certes, Richard, dit-il, ils nous trouveront. Marie ! ne t’alarme pas. Regarde, Richard, viennent- ils? — Je les entends.
— Les vois-tu? — 'Pas encore... Paix, Phannl... paix! .. les voici.
— Qui sont-iL?... — Ah! Charlotte d’abord... puis une. . puis deux... oui, deux femmes. — Lady Salnsby et sa fille ! dit mistriss Barkstead d’une voix mal assurée... Puis... Ah ! attendez qu’ils passent devant un rayon de jour. — Les voilà!... un, deux, trois hommes..- — Les trois prisonniers, dit le colonel, c’est bien... Viennent-ils ? — Ils semblent tenir conseil. Ah ! ils s’arrêtent fiê-
vant un soupirai), ils se montrent le jour, ils... un, deux, trois, quatre hommes... Ils sont quatre hommes, dit Richard étonné. — Peux-tu les reconnaître? reprit Barkstead. — Ils parlent, sans doute : on dirait qu’ils ne sont pas d’accord, ils montrent la porte du doigt. Ah!... c’est Juxon! je reconnais Juxon. Paix! Charlotte revient seule, ils nous entendent. — Ou plutôt, de jour qui passe par cette serrure, et qui disparaît toutes les fois que tu le caches en regardant, les a-t-il (rappés? Reste immobile, dit le colonel.
Comme Richard l’avait annoncé, Charlotte accourut, mais plus rapide et moins craintive que la première fois. Elle vint jusqu’à la porte devant laquelle il était à genoux. Le colonel et sa femme ne respiraient pas Richard posa sa main sur la tète de Phann, qui compiit le silence qu’il fallait garder, et, appuyant son œil presque Sur la serrure, il intercepta toute lumière. Charlotte était déjà près de la porte, elle se pencha pour écouter, appuyant son oreille sur le bois, et, de son côté, essaya de voir à travers la serrure. Richard entendit le bruit de son haleine précipitée par sa course ; mais il sut se donner une si parfaite immobilité, il comprima si fortement sa respiration, qu’à deux pouces de son visage Charlotte ne put rien soupçonner de sa présence.
Un signe qu’elle fit décida les fugitifs, et Richard les vit s’avancer avec moins de précautions qu’ils n’avaient fait d’abord. Toutefois, leur sécurité n'était point complète ; car tous les hommes, à l’exception de Juxon, tenaient une épée nue à la main. Us étaient déjà assez près pour que Barkstead les entendit lui-mème, lorsque Richard se releva en regardant lë colonel comme pour lui demander conseil.
— Ouvre, lui dit-il en tirant sa dague, et que Dieu donne la victoire aux siens ! A ces mots, Richard ouvrit la porte, mais sans tirer son épée. Le colonel se présenta le premier, et ils se trouvèrent face à face avec les prisonniers. Le premier mouvement de ceux-ci fut de retourner sur leurs pas ; mais lorsqu’à la clarté qui se répandit tout à coup dans le corridor, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient pour adversaires qu’un homme et un enfant , ils reprirent courage. Il y eut un moment de silence, pendant lequel sir Salnsby prit toute sa résolution, et comprit qu’il fallait renverser cet obstacle, sous peine de se perdre. Comme il faisait signe à son fils et à son gendre de le suivre, Barkstead lui adressa la parole.
— Sir Salnsby, lui dit-il , ta fuite est impossible : ne fàîs pas
une vaine tentative, à moins que tu ne préfères que l’épée d’un brave soldat remplace pour toi la hache du bourreau.
— Colonel Barkstead , répliqua le vieux cavalier, tu viens de me dicter ma conduite : puisque tu sais si bien qu’il y va de ma tète et de celle de mes enfants, ce serait folie à nous de ne pas la jouer à une partie si avantageuse. Que Dieu te sauve !
— Non, non, s’écria mistriss Barkstead en se précipitant entre eux, non, votre vie n’est plus en danger, sir Salnsby, mon mari m’a juré qu’il obtiendrait votre grâce du Protecteur. Au nom du ciel, ne levez pas votre épée contre celui qui vient d’engager sa
* parole pour le salut de vos jours !
Salnsby semblait hésiter sur ce qu’il devait faire ; Ralph et Macdonnel, l’épée et la dague à la main, se tenaient prêts à s’élancer sur le colonel ; car, jusqu’à ce moment, Richard était demeuré en arrière de son père, son épée dans le fourreau , et retenant d’une main le collier de Phann, immobile comme lui. Juxon éleva la voix et répondit aux paroles de Barkstead :
— Voluntas hominis ambulatoria usquè ad morlem; qui sait si ce que Barkstead a promis ce matin, il voudra le tenir ce soir? qui sait si la bouche d’où doivent sortir les paroles de grâce a encore un souffle pour demander la sienne au Seigneur qu’il a offensé J Le salut est ici et la grâce est à Saint-James ; une bonne épée vaut mieux que la plus haute protection: passe sur cet homme, sir Salnsby, la vie est de l’autre côté, la barque attend et l’échafaud aussi ! — Les trois cavaliers firent un nouveau mouvement; Barkstead recula d’un pas pour se mettre en état de défense: Richard demeura encore immobile, et le combat allait s’engager, lorsque Charlotte, poussant des cris aigus, se jeta, comme mistriss Barkstead, entre les épées nues. Elle implorait Juxon et les prisonniers de ne pas tuer son oncle , ni son cousin Richard , qu’elle aimait : elle s’attachait aux genoux de Ralph ou se jetait aux pieds de son père. Il se fit un nouveau silence.
— Une femme et une enfant vous font-ils peur ou pitié à ce point que vous jouiez votre vie contre quelques larmes et quelques prières, dit lady Salnsby; j’écarterai donc de votre route ce vain obstacle : hommes, voici vos ennemis ! — A ces mots, elle s’empara de Charlotte malgré ses cris, l’enleva, et, aidée de lady Macdonnel, la retint derrière les fugitifs, qui se trouvèrent alors en face de Barkstead, qui lui-mème avait rejeté sa femme en arrière. Tous trois s’élancèrent sur le colonel. Ils n’étaient pas à deux fois la
longueur d’une bonne épée, èt pourtant ils n’avaient pas fait un pas que Macdonnel se débattait vainement sous la dent terrible de Phann, et que Ralph haletait, avec une rage impuissante, sous l’étreinte du genou de Richard ; sir Salnsby avait déjà perdu son épée, et la victoire semblait décidée, lorsqu’une bruyante détonation se fit entendre : c’était Juxon, qui, au moment où Richard allait plonger son épée dans le cœur de Ralph, lui tira presque à bout portant un coup de pistolet.
— Ta main est celle d’un perfide et d’un lâche ! cria Richard, tu assassines et tu trembles ! En effet, la balle n’avait frappé que la lame de l’épée qui s’était brisée en éclats, de façon que la poignée seule restait dans la main du jeune homme. 11 montra alors avec rage ce tronçon au prêtre épouvanté, en disant :
— Si ceci ne peut aller jusqu’à son cœur, voici qui lui brisera le crâne. Il n’avait pas achevé que Juxon lui tenait la main ét avait appuyé le canon d’un nouveau pistolet sur son front.
— Arrête , lui cria Barkstead , qui sentit son âme déchirée et presque faible à cet aspect ; ne tue pas mon fils ; parlez, que voulez-vous ?
Tous s’arrêtèrent. Toutefois, sir Salnsby, désarmé, était au pouvoir de Barkstead; Macdonnel, poussant de tristes gémissements, ne remuait plus étendu à terre, tandis que Phann, qui levait un regard attentif sur son jeune maître, n’attendait qu’un signe pour en finir avec cet ennemi ; Ralph n’échappait pas à l’étreinte vigoureuse de Richard, qui lui-même sentait toujours sur son front le pistolet de Juxon. Tout mouvement était suspendu, et, chacun gardant ses avantages, il s'établit entre les combattants une sorte de trêve comme pour traiter d’une capitulation.
— Ton fils est dans mes mains, dit Juxon à Barkstead, au moindre signe que vous ferez l’un ou l’autre, il tombe mort. Veux-tu nous livrer passage ?
Barkstead reprit tout son calme et calcula aussi les chances de sa position ; les femmes, épouvantées, sans voix ni larmes, regardaient ce spectacle avec un effroi stupide.
— Si tu as mon fils sous ta main, répliqua le colonel, sir Salnsby est sous la mienne ; Macdonnel mourra, et nous nous trouverons face à face. Le pistolet que tu tiens est il sûr? songes-y bien ; mon épée sera dans ton cœur, que la balle n’aura pas traversé la tête de mon fils.
, A son tour, Juxon considéra la position des combattants; il
craignit pour lui-même les résultats de ce qu’il allait faire, et toute l'àme du prêtre monta à son visage avec la pâleur dont il se couvrit, lorsqu’il vit Salnsbv désarmé et Macdonnel terrassé. Oubliant, à cet aspect, la menace qu’il venait de faire :
— Que voulez-vous de votre côté? dit-il à Barkstead.
Le colonel aperçut à ce moment sa femme qui, tombée à deux genoux sur les dalles de la galerie, levait ses yeux sur lui dans un état d’égarement indicible. Il comprit qu’il pouvait allier le salut de Richard avec l’exigence de ses devoirs, et il répondit : — Que ccs criminels rentrent dans leur prison, et j’oublierai que ces femmes sont venues ici.
— Et moi, dit le prêtre en appuyant plus fortemeut son pistolet sur la tète de Richard, que deviendrai-je?
— Tu te retireras aussi, reprit Barkstead avec un regard de mépris; le gouverneur de la Tour ne doit compte à l’Angleterre que de ces trois hommes : qu’ils me soient rendus, vous pourrez fuir. — Ces conditions satisfaisaient Juxon; mais elles rendirent à lady Salnsby et à sa fille toute leur douleur.
— Est-ce donc pour les livrer au bourreau que tu demandes tes prisonniers? Alors il vaut mieux qu’ils meurent ici; l’épée leur épargnera du moins les tortures du supplice. Frappe, Juxon, tue l’ennemi qui tient Ralph entre ses mains, et, une fois debout, il te sauvera.
— Sauvera-t-il ton mari ? dit Barkstead en appuyant sa dague sur la poitrine de sir Salnsby.
Macdonnel laissa échapper une sourde plainte.
— Mon père, dit la jeune lady, sauvez mon époux des morsures de ce chien féroce : il meurt, si vous n’acceptez.
— Oublies-tu le bourreau, lui l’épliqua sa mère, le bourreau qui l’attend avec des tenailles ardentes, d.nt la morsure sera plus douloureuse que celle dont il peut mourir maintenant?
— O mon Dieu! mon Dieu! cria lady Macdonnel en tombant aussi sur ses genoux, épouvantée de cette mort présente, sans pouvoir oublier la mort préparée pour le lendemain. L’anxiété de tous était à son comble. Pour les trois prisonniers, ce n’était
3 u’un horrible choix à faire ; pour Juxon seul, il y avait une chance e salut. 11 le comprit, et, prévoyant que la fougueuse lady Salnsby ne lui laisserait pas racheter sa vie, s’il abandonnait tout à fait son époux et ses enfants, il dit au colonel :
— Que les paroles que tu as dites portent tout leur fruit : tu âs
demandé que les prisonniers te fussent rendus, parce que tu en dois compte à l’Angleterre, il y a aussi un serment dont tu dois compte au cieli n’as-tu pas juré d’obtenir la grâce des prisonniers de la clémence du Protecteur? Jure encore d’accomplir cette promesse, et nous nous retirons, ces femmes et moi, confiants dans ta parole.
— Je P’ai juré que ce qu’il est possible à l'homme de faire, j’ai juré de demander cette grâce et non pas de l’obtenir ; je tiendrai le serment, non pas à toi qui me l’imposes, mais à celle à qui je l’ai fait lorsqu’elle m’a imploré.
L’espoir que fit naître cette proposition dans l'àme des femmes et des prisonniers, les arracha à l’incertitude de courir la chance d’un combat. Richard lui-mème, qui avait vu la vie de Ralph échapper si soudainement à sa rage, n’éleva point la voix contre ces conditions; indifférent au salut de Ralph pourvu que lui-mème fût sauvé, il calcula en son cœur qu’il y avait gain pour sa cause dans cet arrangement, soit que l’intercession de son père fût inutile et livrât Salnsby au bourreau, soit qu'elle obtînt son pardon et qu’elle le laissât vivant sous son ressentiment.
Cependant Juxon restait immobile, et ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce qui venait de se passer, c’est que pas un mouvement n’avait été fait par aucun des interlocuteurs.
— Qu’attends- tu, Juxon? dit le colonel Barkstead.
L’ancien évêque hésita à répondre ; soupçonneux selon sa propre fausseté, prévoyant aisément la perfidie qu'il était capable de faire, il sentait que sa proposition allait être injurieuse à l’honneur du colonel, sans pouvoir, cependant, dominer la méfiance qui la lui inspirait :
— Si je délivre ton fils de la mort que je tiens sur sa tète, ditil, qui me répondra que tu me laisseras sortir de cette prison?
Rarkstead fut indigné; sir Salnsby lui-mème parut surpris.
— Mon père, dit-îl à Juxon, la parole du colonel vaut mieux qu'un otage et un pistolet : délivrez ce jeune homme, je ne crains pas de laisser mon fils entre ses mains, si Barkstead donne sa parole de soldat que tout se passera comme il a été convenu.
— Je vous la donne, répondit le colonel. — Aussitôt il écarta sa dlâgue de la poitrine du vieux cavalier; Juxon releva son arme ; Richard abandonna son adversaire, et Phann, sur un léger signe qü’il lui fit, laissa Macdonnel presque évanoui par terre.
Quelques minutes ne s’étaient pas écoulées, que les prisonniers
étaient rentrés dans leur cachot; Juxon et les deux femmes avaient quitté la Tour, et Barkstead, Marie et Richard, allaient rentrer avec Charlotte dans la chambre qui les cachait, lorsqu'un léger bruit, venu du corridor qui conduisait à la Tamise, annonça l'arrivée d’Andlay. Malgré son désir d’interroger l’enfant sur les moyens qu’elle avait employés pour procurer aux prisonniers tout ce qui était nécessaire à leur évasion, le colonel se retira avec le docteur et sa femme dans une pièce contiguë à celle où il se trouvait, et laissa ensemble Charlotte et Richard, après avoir dit à celui-ci de tâcher d’apprendre le secret de cette aventure.