LES PRÉCURSEURS
Si l’on s’est bien expliqué les doctrines exposées plus haut, on aura pu comprendre par quelles raisons, à côté de l’Église orthodoxe, il s’est développé sans interruption une école moitié religieuse et moitié philosophique qui, féconde en hérésies sans doute, mais souvent acceptée ou tolérée par le clergé catholique, a entretenu un certain esprit de mysticisme ou de supernaturalisme nécessaire aux imaginations rêveuses et délicates , comme à quelques populations plus disposées que d’autres aux idées spiritualistes.
Des Israélites convertis furent les premiers qui essayèrent, vers le xi e siècle, d’infuser dans le catholicisme quelques hypothèses fondées sur l’interprétation de la Bible et remontant aux doctrines des esséniens et des gnostiques.
C’est à partir de cette époque que le mot cabale résonne souvent dans les discussions théologiques. Il s’y mêle naturellement quelque chose des formules platoniciennes de l’école d’Alexandrie, dont beaucoup s’étaient reproduites déjà dans les doctrines des Pères de l’Église.
Le contact prolongé de la chrétienté avec l’Orient, pendant les croisades, amena encore une grande somme d’idées analogues qui, du reste, trouvèrent à s’appuyer aisément sur les
Goo.qIc
CAULIOSTRO
traditions et les superstitions locales des nations de l’Europe.
Les templiers furent, entre les croisés, ceux qui essayèrent de réaliser l’alliance la plus large entre les idées orientales et celles du christianisme romain.
Dans le désir d’établir un lien entre leur ordre et les populations syriennes qu’ils étaient chargés de gouverner, ils jetèrent les fondements d’une sorte de dogme nouveau participant de toutes les religions que pratiquent les Levantins, sans abandonner au fond la synthèse catholique, mais en la faisant plier souvent aux nécessités de leur position.
Ce furent là les fondements de la franc-maçonnerie, qui se rattachaient à des institutions analogues établies par les musulmans de diverses sectes et qui survivent encore aux persécutions, surtout dans le Hauran, dans le Liban et ans le Kurdistan.
Le phénomène le plus étrange et le plus exagéré de ces associations orientales fut l’ordre célèbre des assassins. La nation des Druses et celle des Ansariés sont aujourd’hui celles qui en ont gardé les derniers vestiges.
Les templiers furent accusés bientôt d’avoir établi l’une des hérésies les plus redoutables qu’eût encore vues la chrétienté. Persécutés et enfin détruits dans tous les p<\ys européens, par les efforts réunis de la papauté et des monarchies, ils eurent pour eux les classes intelligentes et un grand nombre d’esprits distingués qui constituaient alors, contre les abus féodaux, ce qu’on appellerait aujourd’hui l’ opposition.
De leurs cendres jetées au vent naquit une institution mystique et philosophique qui influa beaucoup sur cette première révolution morale et religieuse qui s’appela pour les peuples du Nord la réforme, et pour ceux du Midi la philosophie.
La réforme était encore, à tout prendre, le salut du christianisme en tant que religion; la philosophie, au contraire, devint peu à peu son ennemie, et, agissant surtout chez les peuple»
LES ILLUMINÉS
restés catholiques, y établit bientôt deux divisions tranchées d’incrédules et de croyants.
11 est cependant un grand nombre d’esprits que ne satisfait pas le matérialisme pur, mais qui, sans repousser la tradition religieuse, aiment à maintenir à son égard une certaine liberté de discussion et d’interprétation. Ceux-là fondèrent les premières associations maçonniques qui, bientôt, donnèrent leur forme aux corporations populaires et à ce qu’on appelle encore aujourd’hui le compagnonnage,
La maçonnerie établit ses institutions les plus élevées en Ecosse, et ce fut par suite des relations de la France avec ce pays, depuis Marie Stuart jusqu’à Louis XIV, que l’on vit s’implanter chez nous fortement les institutions mystiques qui procédèrent des rose-croix.
Pendant ce temps, l’Italie avait vu s’établir , à dater du xtv' siècle, une longue série de penseurs hardis, parmi lesquels il faut ranger Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Meursius, Nicolas de Cusa, Jordano Bruno et autres grands esprits, favorisés par la tolérance des Médicis, et que l’on appelle quelquefois les néoplatoniciens de Florence. ,
La prise de Constantinople, en exilant tant de savants illustres qu’accueillit l’Italie, exerça aussi une grande influence Sur Ce mouvement philosophique qui ramena les idées des Alexandrins, et fit étudier de nouveau les Plotin, les.Proclus, les Porphyre, les Ptolémée, premiers adversaires du catholicisme naissant.
Il faut observer ici que la plupart des savants médecins et haturalistes du moyen âge, tels que Paracelse, Albert le Grand, Jérôme Cardan, Roger Bacon et autres, s’étaient rattachés plus ou moins à cfes doctrines, qui donnaient une formule nouvelle a ce qu’on appelait alors les sciences occultes, c’est-à-dire l’astrologie, la cabale, la chiromancie, l’alchimie, 1^ physiognomonie, etc.
C’est de ces éléments divers et en partie aussi de la science hébraïque , qui se répandit plus librement à dater de la re-
CAGLIOSTRO
naissance, que se formèrent les diverses écoles mystiques qu’on vit se développer à la lin du xvne siècle. Les rose-croix d’abord, dont l’abbé de Villars fut le disciple indiscret, et plus tard, à ce qu’on prétend, la victime.
Ensuite les convulsionnaires et certaines sectes du jansénisme j vers 1770, les martinistes, les stoedenborgiens, et enfin les illuminés, dont la doctrine, fondée d’abord en Allemagne par Weisshaupt, se répandit bientôt en France, où elle se fondit dans l’institution maçonnique.
SAINT-CERMAÎN. — CAGLIOSTRO
Ces deux personnages ont été les plus célèbres cabalistes de la fin du xvm' siècle. Le premier, qui parut à la cour de Louis XV et y jouit d’un certain crédit, grâce à la protection de madame de Pompadour, n’avait, disent les mémoires du temps, ni l’impudence qui convient à un charlatan, nil’élo- ^ quence nécessaire à un fanatique, ni la séduction qui entraîne les demi-savants. Il s’occupait surtout d’alchimie, mais ne négligeait pas les diverses parties de la science. Il montra à Louis XV le sort de ses enfants dans un miroir magique, et ce roi recula de terreur en voyant l’image du dauphin lui apparaître décapitée.
Saint-Germain et Cagliostro s’étaient rencontrés en Allemagne dans le Holstein, et ce fut, dit-on, le premier qui initia l’autre et lui donna les grades mystiques. A l’époque où il fut initié, il remarqua lui-même le célèbre miroir qui servait pour l’évocation des âmes.
Le comte de Saint-Germain prétendait avoir gardé le souvenir d’une foule d’existences antérieures, et racontait ses diverses aventures depuis le commcenement du monde. On questionnait un jour son domestique sur un fait que le comte
LES ILLUMINES
venait de raconter à table, et qui se rapportait à l'époque de César. Ce dernier répondit aux curieux :
— Vous m’excuserez, messieurs, je ne suis au service de M. le comte que depuis trois cents ans.
C’est rue Plàtrière, à Paris, et aussi à Ermenonville, que se tenaient les séances où ce personnage développait ses théories.
Cagliostro, après avoir été initié pan le comte de Saint- Germain, se rendit à Saint-Pétersbourg, où il obtint de grands succès. Plus tard, il vint à Strasbourg, où il. acquit, dit-on, une grande influence sur l’archevêque prince de Rohan.
Tout le monde connaît l'affaire du collier, où le célèbre cabaliste se trouva impliqué, mais dont il sortit à son avantage, ramené en triomphe à son hôtel par le peuple de Paris.
Sa femme, qui était fort belle et d’une intelligence élevée, l’avait suivi dans tous ses voyages. Elle présida à ce fameux souper où assistèrent la plupart des philosophes du temps, et dans lequel on fit apparaître plusieurs personnages morts depuis peu de temps : selon le système de Cagliostro, il n'y a pas de morts. Aussi avait-on mis douze couverts, quoiqu’il n’y eut que six invités : d’Alembert, Diderot, Voltaire, le duc de Choiseul, l’abbé de Voisenon et on ne sait quel autre, vinrent s’asseoir, quoique morts, aux places qui leur avaient été destinées, et causèrent avec les conviés, de omni re scibili et quibusdarn aliis.
Vers cette époque, Cagliostro fonda la célèbre loge égyptienne , laissant à sa femme le soin d’en établir une autre en faveur de son sexe, laquelle fut mise sous l’invocation d’Isis.
CAGLIOSTRO