‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 4 sur 66 · LE POETE DE COUR · texte numérisé non relu

LE POETE DE COUR

Rien ne saurait prouver mieux que l’histoire de Spifame combien est vraie la peinture de ce caractère, si fameux en Espagne, d’un homme fou par un seul endroit du cerveau, et fort sensé quant au reste de sa logique; on voit bien qu’il avait conscience de lui-même, contrairement aux insensés vulgaires qui s’oublient et demeurent constamment certains d’être les personnages de leur invention. Spifame, devant un miroir ou dans le sommeil, se retrouvait et se jugeait à part, changeant de rôle et d’individualité tour à tour, être double et distinct pourtant, comme il arrive souvent qu’on se sent exister en rêve. Du reste, comme nous disions tout à l’heHre, l’aventure du miroir avait été suivie d’une crise très- forte, après laquelle le malade avait gardé une humeur mélancolique et rêveuse qui. fit songer à lui donner une société.

On amena dans sa chambre un petit homme demi-chauve, à l’œil vert, qui se croyait, lui, le roi des poètes, et dont la folie était surtout de déchirer tout papier ou parchemin non

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écrit de sa main, parce qu’il croyait y voir les productions rivales des mauvais poètes du temps qui lui avaient volé les \ bonnes grâces du roi Henri et de la cour. On trouva plaisant d’accoupler ces deux folies originales et de voirie résultat d’une pareille entrevue. Ce personnage s’appelait Claude Vignet, et prenait le titre de porte royal. C’était, du reste, un homme fort doux, dont les vers étaient assez bien tournés et méritaient peut-être la place qu'il leur assignait dans sa pensée.

En entrant dans la chambre de Spifame, Claude Vignet fût terrassé : les cheveux hérissés, la prunelle fixe, il n’avait fait un pras en avant que pour tomber à genoux.

— Sa Majesté!... s’écria-t-il.

— Relevez-vous, mon ami, dit Spifame en se drapant dans son pourpoint, dont il n’avait passé qu’une manche ; qui êtesvous?

— Méconnaitriez-vous le plus humble de vos sujets et le plus grand de vos poètes, ô grand roi?... Je suis Claudius Vignetus, l'un de la pléiade , l’auteur illustre du sonnet qui s’adresse aux vagues crespelées... Sire, vengez -moi d’un traître, du bourreau de mon honneur! de Mellin de Saint- Gelais !

— Eh quoil de mon poète favori, du gardien de ma bibliothèque ?

— Il m’a volé, sire! il m’a volé mon sonnet! il a surpris vos bontés...

— Est-ce vraiment un plagiaire?... Alors, je veux donner sa place à mon brave Spifame, de présent en voyage pour les intérêts du royaume.

— Donnez-la plutôt à moi, sire! et je porterai votre renom de l’orient au ponant, sur toute la surface terrienne.

O sire! que ton los nies rimes éternisent!...

— Vous aurez mille écus de pension, et mon vieux pourpoint, car le vôtre est bien décousu.

— Sire, je vois bien qu’on vous avait jusqu’ici caché mes

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sonnets et mes épitres, tons à vous adressés. Ainsi arrive-t-il dans les cours... »

Ce séjour odieux des fourbes nuageuses !

— Messire Claudius Vignetus, vous ne me quitterez plus; vous serez mon ministre, et vous mettrez en vers mes arrêts et mes ordonnances. C’est le moyen d’en éterniser la mémoire. Et maintenant, voici l’heure où notre amée Diane vient à nous. Vous comprenez qu’il convient de nous laisser seuls.

Et Spifame, après avoir congédié le poète, s’endormit dans sa chaise longue, comme il avait coutume de le faire une heure après le repas.

Au bout de peu de jours, les deux fous étaient devenus inséparables, chacun comprenant et caressant la pensée de l’autre, et sans jamais se contrarier dans leurs mutuelles attributions. Pour l’un, ce poêle était la louange qui se multiplie sous toutes les formes autour des rois et les confirme dans leur opinion de supériorité; pour l’autre, cette ressemblance incroyable était la certitude delà présence du roi lui-même. Il n’y avait plusde prison, mais un palais; plus de haillons, mais des parures étincelantes; l’ordinaire des repas se transformait en banquets splendides, où, parmi les concerts de violes et de buccines, montait l’encens harmonieux des vers.

Spifame, après ses rêveries, était communicatif, et Vignet se montnÿt surtout enthousiaste après le dîner. Le monarque raconta un jour au poète tout ce qu’il avait eu à endurer de la part des écoliers, cés turbulents aboyeurs, et lui développa ses plans de guerre contre l’Espagne; mais sa plus vive sollicitude se portait, comme on le verra ci-après, sur l’organisation et l’embellissement de la ville principale du royaume, dont les toits innombrables se déroulaient au loin sous les fenêtres des prisonniers.

Vignet avait des moments lucides, pendant lesquels il distinguait fort clairement le bruit des barreaux de fer entre-choqués, des cadenas et des verrous. Cela le conduisit à penser qu’on en-

fermait Sa Majesté de temps en temps, et il communiqua cette observation judicieuse à Spifame, qui répondit mystérieusement que ses ministres jouaient gros jeu, qu’il devinait tous leurs complots, et qu’au retour du chancelier Spifame les choses changeraient d’allure; qu’avec l’aide de Raoul Spifame et de Claude Vignet, ses seuls amis, le roi de France sortirait d’esclavage et renouvellerait l’âge d’or chanté par les poëtes.

Sur quoi, Claudius Vignetus fit un quatrain qu’il offrit au roi comme une avance de bénédiction et de gloire :

Par toy vient la chaleur aux verdissantes prées,

Vient la vie aux troupeaux, à l’oiseau ramngeux ;

Tu es donc le soleil, pour les coteaux neigeux Transmuer en moissons et collines pamprées!

La délivrance se faisant attendre beaucoup, Spifame crut devoir avertir son peuple de la captivité où le tenaient des conseillers perfides; il composa une proclamation, mandant à ses sujets loyaux qu’ils eussent à s’émouvoir en sa faveur; et lança en même temps plusieurs édits et ordonnances fort sévères : ici le mot lança est fort exact, car c’était par sa fenêtre, entre les barreaux, qu’il jetait ses chartes, roulées et lestées de petites pierres. Malheureusement, les unes tombaient sur un toit à porcs, d’autres se perdaient dans l’herbe drue d’un préau désert situé au-dessous de sa fenêtre; une ou deux seulement, après mille jeux en l’air, s’allèrent percher comme des oiseaux dans le feuillage d’un tilleul situé au delà des murs. Personne ne les remarqua d’ailleurs.

Voyant le peu d’effet de tant de manifestations publiques, Claude Vignet imagina qu’elles n’inspiraient pas de confiance, étant simplement manuscrites, et s’occupa de fonder une imprimerie royale qui servirait tour à tour à la reproduction des. édits du roi et à celle de ses propres poésies. Vu le peu de moyens dont il pouvait disposer, son invention dut remonter aux éléments premiers de l'art typographique. Il parvint à tailler, avec une patience infinie, vingt-cinq lettres de bois,

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dont il se servit, pour marquer, lettre à lettre, les ordonnances rendues fort courtes à dessein : l’huile et la fumée de sa lampe lui fournissant l’encre nécessaire.

Dès lors, les bulletins officiels se multiplièrent sous une forme beaucoup plus satisfaisante. Plusieurs de ces pièces, conservées et réimprimées plusieurs fois depuis, sont fort curieuses, notamment celle qui déclare que le roi Henri deuxième, en son conseil, ouïes les clameurs pitoyables des bonnes gens de son royaume contre les perfidies et injustices de Paul et Jean Spifamé, tous deux frères du fidèle sujet de ce nom, les condamnait à être tenaillés, écorchés et boullus. Quant à la fille ingrate de Raoul Spifame, elle devait être fouettée en plein pilori, et enfermée ensuite aux filles repe"*’ .

L’une des ordonnances les morables qui aient été

conservées de cette période, t. i Spifame, gardant ran-

cune du premier arrêt des juges qui lui avait défendu l’entrée de la salle des Pas-Perdus , pour y avoir péroré de façon imprudente et exorbitante, ordonne, de par le roi, à tous huissiers, gardes ou suppôts judiciaires, de laisser librement pénétrer dans ladite salle son ami et féal Raoul Spifame ; défendant à tous avocats, plaideurs, passants et autres canailles, de gêner en rien les mouvements de son éloquence ou les agréments nonpareils de sa conversation familière touchant toutes les matières politiques et autres sur lesquelles il lui plairait de dire son avis.

Ses autres édits, arrêts et ordonnances, conservés jusqu'à nous, comme rendus au nom d’Henri II, traitent de la justice, des finances, de la guerre, et surtout de la police intérieure de Paris.

Vignet imprima, en outre, pour son compte, plusieurs épigrammes contre ses rivaux en poésie, dont il s’était fait donner déjà les places, bénéfices et pensions. Il faut dire que, ne voyant guère qu’eux seuls au monde, les deux compagnons s’occupaient sans relâche, l’un à demander des faveurs, l’autre à les prodiguer.

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l‘ évasion

Après nombre d’édits et d’appels h la lidélité de la bonne ville de Paris, les deux prisonniers s’étonnèrent enfin de ne voir poindre aucune émotion populaire, et de se réveiller toujours dans la même situation. Spifame attribua ce peu de succès à la surveillance des ministres, et Vignet à la haine constante de Mellin et de du Bellay. L’imprimerie fut fermée quelques jours; on rêva à des résolutions plus sérieuses, on médita des coups d’Etat. Ces deux hommes qui n’eussent jamais songé à se rendre libres pour être libres, ourdirent enfin un plan d’évasion tendant à dessiller les yeux des Parisiens et à les provoquer au mépris de la Sophohisbe de Saint-Gelais et de la Franeiatle de Ronsard.

Ils se mirent à desceller les barreaux par le bas, lentement, mais faisant disparaître à mesure toutes les traces de leur travail, et cela fut d’autant plus aisé qu’on les connaissait tranquilles, patients et heureux de leur destinée. Les préparatifs terminés, l’imprimerie fut rouverte, les libelles de quatre lignes, les proclamations incendiaires, les poésies privilégiées firent partie du bagage, et, vers minuit, Spifame ayant adressé une courte mais vigoureuse allocution à son confident, ce dernier attacha les draps du prince à un barreau resté intact, y glissa le premier, et releva bientêit Spifame, qui, aux deux tiers de la descente, s’était laissé tomber dans l’herbe épaisse, non sans contusions. Vignet ne larda pas dans l’ombre à trouver le vieux mur qui donnait sur la campagne; plus agile que Spifame, il parvint à en gagner la crête, et tendit de là sa jambe à son gracieux souverain, qui s’en aida beaucoup, appuyant le pied au reste des pierres descellées du mur. Un instant après, le Rubicon était franchi.

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Il pouvait être trois heures du matin quand nos deux héros en liberté gagnèrent un fourré de bois, qui pouvait les dérober longtemps aux recherches; mais ils ne songeaient pas à prendre des précautions très-minutieuses, pensant bien qu’il leur suffirait d’être hors de captivité pour être reconnus, l’un de ses sujets, l’autre de ses admirateurs.

Toutefois, il fallut bien attendre que les portes de Paris fussent ouvertes, ce qui n’arriva pas avant cinq heures du matin. Déjà la route était encombrée de paysans qui apportaient leurs provisions au marché. Raoul trouva prudent de ne pas se dévoiler avant d.ctre parvenu au cœur de sa bonne ville; il jeta un pan de son manteau sur sa moustache, et recommanda à Claude Vignet de voiler encore les rayons de sa face apollonienne sous l’aile rabattue de son feutre gris.

Après avoir passé la porte Saint-Victor, et côtoyé la rivière de Bièvre, en traversant les cultures verdoyantes qui s’étalaient longtemps encore à droite et à gauche, avant d’arriver aux abords de l’île de la Cité, Spifame confia à son favori qu’il n’eût pas entrepris certes une expédition aussi pénible, et ne se fût pas soumis par prudence à un si honteux incognito, s’il ne s’agissait pour lui d’un intérêt beaucoup plus grave que celui de sa liberté et de sa puissance. Le malheureux était jaloux ! jaloux de qui? De la duchesse de Valentinois, de Diane de Poitiers, sa belle maîtresse, qu’il n’avait pas vue depuis plusieurs jours, et qui peut-être courait mille aventures loin de son chevalier royal !

— Patience, dit Claude Vignet, j’aiguise en ma pensée des épigrammes martialesques qui puniront cette conduite légère. Mais votre père François le disait bien : i Souvent femme varie!... »

En discourant ainsi, ils avaient pénétré déjà dans les rues populeuses de la rive droite, et se trouvèrent bientôt sur une assez grande place, située au voisinage de l’église des Saints- Innocents, et déjà couverte de monde, car c’était un jour de marché.

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En remarquant l’agitation qui se produisait sur la place, Spifame ne put cacher sa satisfaction.

— Ami, dit-il au poète, tout occupé de ses chaussures qui le quittaient en route, vois comme ces bourgeois et ces chevaliers s’émeuvent déjà, comme ops visages sont enflammés d’ire, comme il vole dans la région moyenne du ciel des germes de mécontentement et de sédition ! Tiens, vois celui-ci avec sa pertuisane... Oh ! les malheureux, qui vont émouvoir des guerres civiles ! Cependant pourrai-je commander à mes arquebusiers de ménager tous ces hommes innocents aujourd’hui, parce qu’ils secondent mes projets, et coupables demain parce qu’ils méconnaîtront peut-être mon autorité?

— Mobile vulgus! dit Vignet.

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