‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 41 sur 66 · LETTRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIÈME

Autre digression forcée. — Aménités littéraires. — Réponse an Corsaire. — La Censure. — Le Théâtre. — Les Masques d'Arlequin.

Je suis encore obligé de parler de moi-même et non de l’abbé de Bucquoy. La compensation est mince. Il faut cependant que le public admette que l’impossibilité où nous sommes d’écrire du roman nous oblige à devenir les héros des aventures qui nous arrivent journellement, comme à tout homme, et dont l’intérêt est sans doute fort contestable le plus souvent.

Enfin, nous nous essayons sur un terrain mobile et glissant, il faut donc nous guider ou nous avertir...

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De plus, il est certaines observations personnelles qui se rattachent à bien des idées et à bien des choses auxquelles tout le monde est intéressé plus ou moins, et d’où il est bon de faire sortir des observations utiles.

La polémique fait la puissance de la presse et détermine son utilité. Un journal dans lequel j’ai travaillé autrefois, lorsqu’il était sous la direction de M. Lepage, — le Corsaire , — me reproche aujourd’hui d’avoir changé de couleur. Je sais que, dans tous les journaux, ces variations apparentes tiennent surtout aux changements de propriétaires ou de directeurs, qui donnent à la feuille une marche quelconque , selon leurs convictions ou leurs intérêts. Pour un écrivain, le reproche est plus grave.

On argue quelquefois du changement de conviction : ce que les gens religieux et monarchiques admettent surtout volontiers, d’après le Nouveau Testament et d’après l’histoire; mais celui qui écrit ces lignes se trouve, par hasard peut-être, dans une autre situation.

11 y a eu, dans les renseignements qu’a pu prendre le rédacteur du Corsaire, confusion entre deux noms. Je ne suis pas le même que M. Gérard qui faisait partie du bureau de l'esprit public, et qui, sans doute, écrivait d’après ses opinions personnelles. Étranger toujours aux luttes des partis, je dois même dire que j’ai connu cet homonyme, auquël mon nom a pu faire du tort dans son parti, comme le sien risquerait de m’en faire aujourd’hui, — si j’appartenais à un parti. ,

Je n’ai jamais reçu de mission d’aucun ministère. J’en aurais sollicité même ou accepté quelqu’une que je ne m’en sentirais pas embarrassé, — l’argent consacré à ces travaux souvent utiles, étant voté par les Chambres ou les Assemblées, et ne venant nullement des souverains.

Il est des gens qui crient très-haut qu’ils n’ont jamais voulu se vendre ; c’est peut-être qu’on ne se serait jamais soucié de les acheter.

Pour tout écrivain arrivé à cette notoriété que , même sans

LES FAUX SAULNIEKS

grand talent, on acquiert avec le travail et l’étude, il y a quelquefois du mérite à ne rien solliciter des monarques, bien que l’argent même qui vient de ce côté appartienne encore à la nation. Seulement, cela devient une faveur; dans les autres cas, c’est souvent un droit.

Je n'ai jamais fait de politique, sauf quelques articles sur des nouvelles étrangères, écrits récemment. Les ouvrages littéraires que j’ai publiés depuis longtemps ont toujours porté l’empreinte du libéralisme avant la République comme depuis. Je pense qu’à moins de fortes convictions dans un sens donné, tout écrivain doit avertir le pouvoir s’il se trompe, — - et le peuple s’il est trompé,

En 1839, revenant d’Allemagne, j’avais écrit Léo Burckart pour la Porte-Saint-Martin. Jamais, avant cette époque, je n’avais eu de rapport avec un ministre ; la pièce, reçue par Harel, était en répétition.depuis un mois, lorsqu’il fallut, selon l’usage, envoyer deux manuscrits à la censure. C’était une dépense de soixante francs pour cinq actes et un prologue. Il est vrai qu’on rendait l’un des deux manuscrits. Mais il faut toujours remarquer ici que les écrivains sont grevés en tout plus que les autres producteurs. Exemplaires de livres pour les bibliothèques, exemplaires de manuscrits pour la censure.

Pardon, je m’amuse en répondant au Corsaire , et je le rer mercie de m’avoir fourni ce moyen de ne pas chercher aujourd’hui l’abbé de Bucquoy.

Je dis donc que, grevés déjà dans la publication de nos travaux par les privilèges d’imprimerie, qui prélèvent sur notre profession une sorte d’impôt représenté par ce qu’on appelle les étoffes, c’est-à-dire le tiers du prix de main-d’œuvre, — en doutez-vous? - — nous le sommes encore par l’existence des privilèges de théâtre, donnés assez souvent à des gens bien pensants, mais ignorants des choses de théâtre, lesquels prélèvent encore un bénéfice sur le talent des auteurs et des artistes ; nous le sommes encore par suite du cautionnement et du timbre des journaux , qui souvent imposent à l’écrivain un directeur

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ou un rédacteur en chef entièrement illettré. Cela est devenu rare aujourd’hui..., mais cela s’est vu.

Me voilà donc, ayant éprouvé, comme nous tous, le malheur qui résulte d’une profession qui n’en est pas une, et d’une propriété que, selon le mot d’Alphonse Rarr, on a toujours négligé de déclarer propriété; me voilà donc forcé, pendant six mois, de solliciter le visa du ministère de l’intérieur, et, par conséquent, de me mettre en rapport avec ses hôtes.

Il y avait là beaucoup d’anciens, gens d’esprit, que cela amusait fort de faire promener un écrivain non sérieux. M. Véron, dont j’avais fait la connaissance dans un restaurant, me dit un jour :

— Vous vous y prenez mal. Je vais vous donner une lettre pour la censure.

Et il me remit un billet où se trouvaient ces mots : « Je vous recommande un jeune auteur qui travaille dans nos journaux <£ opposition constitutionnelle , et qui sollicite de vous un visa, etc. » M. Véron, dans le journal duquel j’ai, en effet, écrit quelques colonnes en l’honneur des grands philosophes du xvni" siècle, ne m’en voudra pas de révéler ce détail, qui lui fait honneur.

De ce jour , toutes les portes s’ouvrirent pour moi , et l’on voulut bien me dire le motif qu’on avait pour arrêter ma pièce et pour me priver, pendant tout un rude hiver, de son produit.

On en jugeait le spectacle dangereux, à cause surtout d’un quatrième acte qui représentait avec trop de réalité, et sous des couleurs trop purement historiques, le tableau d’une vente de charbonnerie . Ou m’eût loué de rendre les conspirateurs ridicules; on ne voulait pas supporter l’équitable point de vue que m’avait donné l’étude de Shakspeare et de Gœthe, — si faible que pût être mon imitation.

La pièce, il est vrai , concluait contre l’assassinat politique, mais en montrant l’impossibilité, pour un homme de cœur, de soutenir les idées arriérées d’une cour.

M. de Montalivet était ministre alors. Je ne pus pénétrer jusqu’à lui. Cependant, c’était sur ses décisions que les bureaux, très-polis du réste et très-bienveillants pour moi, rejetaient la responsabilité.

Les répétitions étaient suspendues toujours ; Bocage, appelé par un engagement de province, avait laissé là le rôle, dans lequel son talent eût été une fortune pour ce pauvre Harel et pour moi. Le printemps, saison peu avantageuse pour le théâtre , commençait à s’avancer. Je parlais de ma déconvenue à un écrivain politique, dans un de ces bureaux de journaux où la ligne qui sépare le premier Paris du feuilleton est souvent oubliée pour ne laisser subsister que les relations d’hommes qui se voient habituellement.

— Vous êtes bien bon, me dit-il , de vous donner tant de peine. La censure n’existe pas en ce moment.

— J’ai des raisons de penser le contraire.

— Elle existe de fait et non de droit..., comprenez-vous?

— Comment?

— Il y a trois ans , le ministre a obtenu un vote provisoire des Chambres pour le rétablissement de la censure, mais sous la condition de présenter une loi définitive au bout de deux ans.

— Eh bien?

— Eh bien, il y a trois ans de cela.

Sans être un homme processif , je sentis qu’il y avait là nécessité de soutenir , non pas mes intérêts , les écrivains y songent rarement, mais ceux de ma production littéraire.

J’allai trouver M. Lefèvre , le défenseur agréé et attitré de l’association des auteurs dramatiques. M. Lefèvre me dit fort poliment :

— Vous pouvez avoir raison... Mais notre association évite prudemment de s’engager dans les questions politiques. De plus, mes opinions me font un devoir de m’abstenir. Vous trouverez d’autres agréés qui soutiendront votre affaire avec plaisir.

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J’allai trouver M. Schavé, qui me dit :

— Vous avez raison : ils sont dans une position fausse. Nous allons leur envoyer du papier timbré.

Le lendemain, je reçus une lettre qui m’accordait une audience du ministre de l’intérieur..., à cinq heures du soir.

Le ministre me reçut entre deux portes et me dit :

— Je n’ai pu encore lire votre manuscrit; je l’emporte à la campagne. Revenez, je vots prie, après-demain, à la même heure.

Je fus obligé de prendre mon tour pour l’audience J’attendis longtemps, et il était tard lorsque je fus introduit. Mais que ne ferait pas un auteur pour sauver sa pièce et la tirer des griffes du ministre?

Le ministre m’adressa un salut froid et chercha mon manuscrit dans ses papiers. N’ayant alors jamais vu de près un ministre, j’examinai la figure belle mais un peu fatiguée de M. de * Montalivet. Il appartenait à cette école politique qu’affectionnait le vieux monarque et que l’on pourrait appeler le parti des hommes gras. Abandonné à ses instincts, Louis-Philippe aurait tout sacrifié pour ces hommes qui lui donnaient une idée flatteuse de la prospérité publique. Comme .César, qui n’aimait pas les maigres, il se méfiait des tempéraments nerveux comme celui de M. Thiers, ou bilieux comme celui de M. Guizot. On les lui imposa, — et ils le perdirent... soit en le voulant, soit sans le vouloir. M. de Montalivet avait retrouvé le manuscrit énorme qui contenait mon avenir dramatique. Il me le tendit par-dessus une table, et, se privant avec bon sens de ces phrases banales que l’on prodigue trop légèrement aux auteurs, il iqe dit :

— Reprenez votre pièce, faites la jouer, et, si elle cause quelque désordre, on la suspendra.

Je saluai et je sortis.

Si je ne savais pas, par des récits divers, que M. de Montalivet est un homme fort aimable dans les sociétés, je croirais

avoir eu une entrevue avec ce même M. de Pontchartrain dont il sera question dans la Fie de V abbé de Bucquoy.

La difficulté était de faire remonter la pièce, qui avait perdu une partie de ses acteurs primitifs. Il fallut attendre la fin d’un succès qui se soutenait au théâtre. L’été s’avançait; Harel me dit :

— J’attends un éléphant pour l’automne; la pièce n’aura donc qu’un nombre limité de représentations.

On la monta cependant avec les meilleurs acteurs de la troupe : Madame Mélingue, Raucourt, Mélingue, Tournan et le bon Moessard. Us furent tous pleins de bienveillance et de sympathie pour moi, et surent tirer grand parti d’une pièce un peu excentrique pour le boulevard.

Seulement, les répétitions se prolongèrent encore beaucoup. Un directeur n’est pas dans une très-belle position pécuniaire quand il attend un éléphant. Au cœur de la belle saison, Harel comptait peu sur les recettes qu’il aurait pu recueillir si l’on eût joué la pièce à l’entrée de l’hiver. Une seule décoration . nouvelle était indispensable, celle d’un tableau représentant des ruines éclairées par la lune, à Elsenach, près du château de la Wartburg.

J’avais révé cette décoration, je l’ai vue en nature, il y a un mois, en quittant l’électorat de Hesse-Cassel pour me rendre à Leipsick.

Harel disait continuellement :

— J’ai commandé le décor à Cicéri. On le posera aux répétitions générales.

On le posa l’avant- veille de la représentation.

C’était un souterrain, fermé avec des statues de chevaliers, pareil à celui dans lequel on jouait le Tribunal secret , à l’Ambigu.

Peut-être encore était-ce le même, qu’on avait racheté et fait repeindre.

Je m’étais mis dans la tête de faire exécuter dans la pièce les chants de Kœrner, rendus admirablement en musique par

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Weber. Je les avais entendus ; je les avais répétés en traversant à pied les routes de la forêt Noire, avec des étudiants et des compagnons allemands. Celui de la Chasse (le Lutzow avait été originairement dirigé contre la France; mais ma traduction lui faisait perdre ce caractère, et je n’y voyais plus que le chant de l’indépendance d’un peuple qui lutte contre l’étranger. Celui de l'Épée était reproduit dans ce couplet :

Amour des noblès âmes,

Sur nous répands tes flammes :

Au nom du Dieu vivant qu’ici nous implorons,

Jurons! jurons! jurons !

Et pour la liberté, qu’un jour nous espérons,

Mourons! mourons! mourons!...

J’avais consulté Auguste Morel sur des possibilités d’exécution de ces morceaux. Il voulut bien arranger une partition convenant aux exigences du théâtre, et pour laquelle il fallait nécessairement seize choristes.

Nous pensâmes aux ouvriers de Majnzer et à ceux de l’Orphéon. J’étais allé trouver les chefs de chœur dans leurs ateliers et dans leurs pauvres mansardes, et ils m’avaient donné libéralement leur concours, moyennant seulement le prix de leurs journées que les répétitions leur faisaient ordinairement perdre. Us perdirent un mois.

Harel, un peu gêné pour le payement des ligurants ordinaires, les réduisit au nombre qui était indispensable, et les ouvriers se trouvaient forcés relativement de figurer, et de faire les évolutions ordinaires des comparses. Us ne représentaient, du reste, que des étudiants et avaient peu à faire. Toutefois, l’inexpérience nuisait souvent aux effets de la mise en scène.

Us étaient ravis des deux chants populaires , qui sont restés dans les concerts orphéonistes.

Le soir de la première représentation, j’étais inquiet des accessoires, qui, comme la marée de Vatel, n’arrivaient pas..,

Si les accessoires n’arrivajent pas, c’est qu’en général, il en

est ainsi dans tous les théâtres; — ce n’est qti’au dernier moment qu’on s’occupe des détails. Souvent aussi le directeur ne peut payer d’avance le costumier, le peintre ou le décorateur, qui ne rendent leur travail, ou celui de leurs ouvriers, que moyennant une délégation sur la recette, dont il est impossible, avant le soir même, de prévoir le total.

Le pauvre Harel, qui était un homme après tout remarquable, qui avait été directeur du Nain jaune, et qui a été couronné par l’Académie, pour un éloge de Voltaire, pliait dans ce moment-là sous le poids des obligations que lui avait créées sa lutte obstinée avec la mauvaise fortune de la Porte-Saint- Martin.

Le privilège était grevé de quinze mille francs, qu’il fallait donner annuellement à un directeur très- spirituel, qui avait trouvé le. moyen de se faire conférer deux théâtres : l’un possédé directement, l’autre, qui n’était qu’un fief, dont le produit médiocre faisait sourire le possesseur, et cependant ruinait peu à peu le possédant.

Ceci est déjà de l’ancien régime; bornons-nous à constater que, si Harel eût eu dans sa caisse les cent cinquante mille francs qu’il avait donnés en dix ans à son suzerain, il n’aurait peut-être pas été gêné à l'époque où il attendait l’éléphant.

Harel était forcé souvent d’engager les costumes les plus brillants du théâtre. Alors, il ne fallait pas lui parler de pièces moyen âge ou Louis XF ; encore moins de celles qui pouvaient concerner des époques luxueuses, grecques, bibliques ou orientales.

On lui offrit un jour une pièce de la Régence qui promettait un succès par l’effet serré des combinaisons. Harel fit appeler M. Dumas — costumier — et lui dit :

— Comment sommes-nous en costumes de la Régence?

— Monsieur, bien mal; il n’y a plus d’habits 1... Nous avons un peu de gilets et des trousses (ce sont les culottes du temps).

— Eh bien, Dumas, avec des gilets et des trousses, il suffit

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d’ajouter des habits de serge en couleurs éclatantes. L’éclat des gilets suffira, à la rampe, pour satisfaire le public.

C’est ainsi que fut montée la Duchesse de la Vaubalière, où

les gilets de la Régence éblouirent longtemps les amateurs instruits qai formaient des queues mirifiques avec des billets à cinquante et à soixante-quinze centimes.

— Ce succès-là m’a ruiné, me disait plus tard Harel.

Et il me montrait les livres qui constataient une moyenne de recettes de huit cents francs pour les vingt premières représentations.

Ensuite, cela baissait sensiblement. Alors, je me suis dit :

— Ne croyons plus aux grands succès dramatiques.

Je continuai à m’inquiéter des accessoires. Il s’agissait de seize casquettes d’étudiants et de seize masques pour la scène de la Sainte-Wchmé , — masques en velours noir, nécessairement, — qui avaient été bien connus par les représentations du Bravo , de Lucrèce Borgia et d’une foule d’autres drames.

Les casquettes n’arrivèrent qu’au premier entr’acte ; mais on me dit :

— Les masques ne peuvent tarder d’arriver.

On juge mal, dans les cdtdisses; c’est le sort des hommes d’État. Le public écoutait avec un silence merveilleux. Le troisième acte ayant fini, je conçus une inquiétude touchant les seize masques qui devaient servir au quatrième acte.

Je montai jusque dans les comblés du théâtre. Quelques figurants revêtaient des costumes de gardes nobles allemands, bleus avec des torsades jaunes; d’autres, des costumes de sicaires et de trabans, qui les humiliaient beaucoup.

Quant aux étudiants, ils s’habillaient sans crainte, étant assurés de leurs ca'squettes, et ne songaient pas qu’il fallait avoir des masques pour la scène de vente du quatrième acte.

— Où sont les masques? dis-je.

— Le chef des accessoires ne les a pas encore distribués.

J’allai trouver Harel.

— Les masques? •

— Ils vont arriver.

L’entr’acte semblait déjà long au public; on avait épuisé les ressources ordinaires d’Harel, qui consistaient, pour faire attendre un lever de rideau tardif, en une pluie de petits papiers au premier entr’acte; au second, en une casquette qui, tombée du paradis, passait de mains en mains sur le parterre; au troisième entr’acte, en une scène de loges qui provoquait au parterre ce dialogue obligé : « 11 l’embrassera!... il ne l’embrassera pas!... »

L’usage était, entre le troisième et le quatrième acte, lorsque l’intervalle se prolongeait trop, de faire aboyer un chien, ou crier un enfant. Des gamins, payés, s’écriaient alors : « Assoyez-vous sur le moutard ! » Et tout était dit. L’orchestre entonnait, au besoin, la Parisienne , — permise alors.

Harel me dit, après dix minutes d’entr’acte :

— Les etudiants ont leurs casquettes... Mais ont-ils bien besoin de masques?

— Comment! pour la scène du tribunal secret!... Vous le demandez?

— C’est que l’on s’est trompé : l’on ne nous a envoyé que des masques d’arlequin... Ils ont cru qu’il s’agissait d’un bal; parce que, dans les drames modernes, il y a toujours un bal au quatrième acte.

— Où sont les masques? dis-je, en soupirant, à Harel.

— Chez le costumier.

J’entrai là, au milieu des imprécations de tous les ouvriersétudiants qui, sur ma parole, s’étaient engagés à jouer des rôles sérieux.

— Masques d’arlequins!... me disait-on; cela ne va pas trop avec notre costume.

Mélingue et Raucourt, qui avaient des masques à eux, en velours noir, se prélassaient dans le foyer, surs de n’ètre pas ridicules. Mais les affreux masques des étudiants, avec leur nez de carlin et leurs moustaches frisées, m’inquiétaient beaucoup.

Raucourt dit :

— Il n’y a qu’un moyen, c’est de couper les moustaches. Le nez est un peu écrasé, mais, pour des conspirateurs, cela ne fait rien. On dira qu’ils n’ont pa's eu de nez.

Enfin, pour sauver l’acte, nous nous mîmes tous, madame Mélingue, Raucourt, Mélingue et Tournan, à couper les barbes des masques d’arlequin, qui, à la rampe, faisaient scintiller leur surface luisante et ôtaient un peu de sérieux à la scène de la Sainte-Wehmé.

Quelqu’un me dit :

— Harel vous trahit.

Je n’ai jamais voulu le croire.

Quant à la décoration dite de Cieéri, elle nous avait forcés de supprimer un tiers de l’acte; attendu qu’il était impossible, dans un caveau, de faire les évolutions qu’auraient permises une scène ouverte à plusieurs plans.

Le quatrième acte, réduit à ces proportions, ne justiGa pas les craintes qu’avait manifestées la direction des Beaux-Arts.

Heureusement, le talent des acteurs enleva le cinquième acte, qui présentait des difficultés. Le mot le plus applaudi de la pièce fut celui-ci, qui était prononcé par un étudiant :

« Les rois s’en vont... je les pousse! » Le tonnerre d’applaudissements qui suivit ces mots, bien simples pourtant, provoqua cette phrase de Harel :

— La pièce sera arrêtée demain;... mais nous autons eu une belle soirée.

L’effet froid du quatrième acte rajusta les choses. Harel, qui espérait peut-être une persécution, ne l’obtint pas.

Toutefois, il réclama au ministère une indemnité pour le retard que les exigences de la censure avaient apporté aux représentations et les pertes qu’il avait faites, faiblement compensées par l’avenir qu’offrait l'éléphant attendu par lui.

Au bout de trente représentations d’été, je vis avec intérêt cet animal succéder aux effets du drame. Les seize ouvriers, qui coûtaient cher, furent congédiés, et je résolus d’aller me

retremper en Allemagne aux vignes du Danube, des ennuis que m’avaient causés les vignes du Rhin.

Le Rhin est perfide ; il a trop de lorelys qui chantent le soir dans les ruines des vieux châteaux! Quant au Danube, quel bon fleuve! Il me semble aujourd’hui qu’il roule dans ses flots des saucisses ( wurchcll ) et des gâteaux glacés de sel.

Ceci est un souvenir de Vienne. Il ne faut pas anticiper.

Harel avait été dédommagé des pertes qu’il avait subies par le retard apporté aux représentations de la pièce. Sa réclamation me donnait aussi les mêmes droits.

C’était un ministère amené par les efforts de l’opposition qui avait succédé au ministère de cour dont j’ai parlé. Je fis valoir mes droits. Mais je ne voulus pas que l’argent de l’État fût même dépensé sans compensation. Je promis six cents francs de copie pour les six cents francs qu’on me rendait.

J’ai envoyé des articles sur des questions de commerce et de contrefaçon pour le double de ce que j’ai pu recevoir.

Voilà ma réponse au Corsaire.

Reparlons de l’abbé de Bucquoy. On m’a communiqué sa généalogie aux Archives. — Son nom patronymique est Longueval. Et, par cette particularité qui fait sans cesse en France l’étonnement des personnes simples, ce nom ne se trouve pas une seule fois dans les récits et les actes qui le signalent à l’attention publique.

Les Archives possèdent sur cette famille une histoire charmante d’amour que je puis vous adresser sans crainte, puisqu’elle est complètement historique.

C’est un manuscrit d’environ cent pages, au papier jauni, à l’encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d’un rose passé, et qui contient l’histoire d 'Angélique de Longueval ; j’en ai 'pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle.

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