‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 58 sur 66 · LES FAIX S A L L NI V II S · texte numérisé non relu

LES FAIX S A L L NI V II S

légers, et que l’on voulait forcer à s’engager dans le régiment du comte de Tonnerre. C’était alors une sorte de presse qui s’exercait sur les grands chemins pour fournir des soldais aux. guerres de Louis XIV.

Ces projets d’évasion ne réussirent pas, et l’abbé de Bucquoy fut convaincu d’avoir engagé la fille du concierge à en faciliter les moyens. A deux heures après minuit, on entra dans sa chambre, on lui mit fort civilement les fers aux mains et aux pieds, puis on le fourra dans une chaise , escorté d’une douzaine d'archers.

A Montereau, il invita les archers à dîner avec lui, et, bien qu’ils fissent uue grande surveillance, il parvint à se débarrasser de certains papiers compromettants. Ces archers ne firent pas grande attention à ce détail ; mais, en badinant , le soir, au souper, ils lui dirent qu’ils le défiaient bien de s’échapper.

On le mit au lit, en l’enchainant par un pied à l’une des colonnes. Les archers se couchèrent dans la chambre d’entrée. L’abbé de Bucquoy, lorsqu’il les jugea suffisamment endormis, parvint à soulever le ciel du lit et fit passer sa chaîne par le haut de la colonne, où on l’avait attaché. Puis il cherchait à gagner la fenêtre, lorsqu’un des gardes, dont il avait heurté les souliers, s’éveilla en sursaut et cria à l’aide.

On le lia plus étroitement, il fut amené à Paris par le coche de Sens, à l’hôtel de la Clef cT argent, rue de la Mortel lerie. N’ayant pas de rancune, il donna encore à goûter aux archers.

Parfaitement surveillé, à cet endroit, il fut conduit par deux hoquetons, au For-C Évêque, qui était situé sur le quai du Louvre.

Au For-l’Evêque, l’abbé de Bucquoy resta huit jours sans être interrogé. 11 avait la liberté de se promener dans le préau, et réfléchissait au moyen qu’on pourrait prendre pour s’évader.

Il avait remarqué, en entrant, que la façade du For-l’Évéque

HISTOIRE DE l’aBBÉ DE BUCQUOY

présentait une série de fenêtres grillées étagées jusqu’aux combles, et que les grilles formaient naturellement des échelles, sauf les solutions de continuité dues aux intervalles des étages.

Après son interrogatoire, dans lequel il prouva qu’il était non pas l’abbé de la Bourbe, mais l’abbé de Bucquoy, et qu’ayant rnis quelque imprudence dans ses conversations, « il était néanmoins en état de se faire appuyer par des gens considérables, » on le surveilla moins et on lui permit de se promener dans les corridors de la prison.

Comme il avait encore quelques louis, le geôlier lui permettait le soir d’aller respirer l’air dans les combles, ce qu’il disait indispensable à sa santé. Dans la journée, il s’amusait à tresser des cordes avec la toile de ses draps et de ses serviettes, et il parvint enfin, sous prétexte de rêverie, à se faire oublier le soir dans le pl us haut corridor de la prison.

La porte d’un grenier à forcer, la mansarde à ouvrir, ce n’était rien. Lorsqu’il jeta les yeux sur le quai, il fut effrayé, aux clartés de la lune, de cette quantité de branches garnies de pointes, de chevaux de frise et autres ingrédients qui, dit-il, « formaient un spectacle des plus affreux... car on croyait voir une forêt toute hérissée de fer. »

Cependant, au milieu de la nuit, lorsqu’il n’entendit plus le bruit de la ville ni le passage des patrouilles, l’abbé de Bucquoy, s’aidant des cordes qu’il avait tordues, parvint, en dépit des pointes hérissées sur les griiles, à gagner le quai, qui correspondait à un vaste emplacement qu’on appelait alors la Vallée de Misère.

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