PREMIÈRES ANNÉES
Le village de Sacy, situé en Champagne, sur les confins de la Bourgogne, à cinquante lieues de Paris et trois d’Auxerre, est traversé dans toute sa longueur d’une seule rue composée de chaque côté d’une centaine de maisons. A l’une des extrémités, appelée la Porte là-haut, en traversant un ruisseau nommé la Farge, on trouve l’enclos de la Bretonne, dont les
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murs blancs se dessinent sur un horizon de bois et de collines vertes. C’est là qu’ctait né Nicolas Restif, dont le grand-père, homme instruit et allié à la magistrature, se croyait descendant de l’empereur Pertinax. Il est permis de croire que la généalogie qu’il avait dressée à cet effet n’était qu’un jeu d’esprit destiné à ridiculiser les prétentions de quelques gentilshommes, ses voisins, qu’il recevait à sa table. Quoi qu’il en soit, la famille des Restif était considérée dans le pays antant par son aisance que par ses relations; plusieurs de ses membres appartenaient à l’Église : on songea d’abord à lancer le jeune Nicolas dans cette carrière, mais son naturel indépendant et même un peu sauvage contraria longtemps cette idée. Il ne se plaisait qu’au milieu des bergers, dans les bois de Sacy et de Nitri, partageant leur vie errante et leurs fatigues. Il avait douze ans environ, quand ce goût se trouva favorisé par une circonstance imprévue. Le berger de son père, qui s’appelait Jacquot, partit tout à coup, sans mot dire, pour le pèlerinage du mont Saint-Michel, qui était pour les jeunes gens du pays comme celui de sainte Reine pour les filles. Un garçon qui n’était pas allé au mont Saint-Michel était regardé comme un poltron. De même, il paraissait manquer quelque chose à la pudeur d’une jeune fille qui n’avait pas visité le tombeau de la belle reine Alise , la vierge des vierges. Jacquot parti, le troupeau se trouva sans gardien, Nicolas s’offrit bien vite à le remplacer. Les parents hésitaient : l’enfant était si jeune, et les loups se montraient souvent dans le voisinage ; mais enfin on manquait de monde à la ferme, le voyage de Jacquot ne devait durer que quinze jours :on nomma Nicolas berger intérimaire.
Quelle joie , quel délire dans ce premier jour de liberté ! Le voilà qui sort à la pointe du jour du clos de la Bretonne, suivi des trois gros chiens Pinçard, Robillard et Friquet. Les deux plus forts moutons portaient sur leur di*s les provisions de la journée avec la bouteille d’eau rougie et le pain pour les chiens. Le voilà libre, libre dans la solitude I II respire à pleine poitrine; pour la première fois, il se sent vivre... Les nuages
blancs qui glissent dans le ciel, la bergeronnette qui se balance sur les taupinières, les fleurettes d’automne sans feuilles et sans parfum, le chant de Xœnante solitaire, si monotone et si doux, les prés verts baignés au loin par la brume, tout cela le jette dans une douce rêverie. En passant près d’un buisson où Jacquot, deux mois auparavant, lui avait montré un nid de linotte, il pense au pauvre berger qu’il remplace et aux dangers qu’il court dans son périlleux voyage. Ses yeux se mouillent de larmes, sa tète s’exalte, et pour la première fois il se prend à rimer des vers sur l’air des Pèlerins de Saint-Jacques , qu’il avait entendu chanter à des mendiants :
Jacquot est en pèlerinage — à Saint-Michel ;
Qu’il soit guidé dans son voyage — par Raphaël !
Nous n’irons plus garder ensemble — les blancs moutons :
Jacquot va par le pont qui tremble — chercher pardons.
Voilà le premier pas fait dans une route dangereuse ; Nicolas s’est trompé sur son goût pour la solitude... Ce goût n’annonçait pas un berger, mais un poêle. Malheur aux moutons, qu’il entraîne dans les endroits les plus sauvages et les moins riches en pâture 1 11 aime les ruines de la chapelle Sainte- Madeleine et y revient souvent, sous prétexte d’y cueillir des mûres sauvages ; le fait est que ce lieu lui inspire des pensées douces et mélancoliques. Ce n’était pas assez encore. Derrière le bois du Boutparc, vis-à-vis les vignes de Montgré, ou rencontrait un vallon sombre bordé de grands arbres. Nicolas hésitait d’abord à s’y engager ; il se rappelait les histoires de voleurs et d’excommuniés changés en bêtes que Jacquot lui avait souvent racontées. Moins effrayées que leur gardien, les bétes sautent dans le vallon. II y en avait de plusieurs sortes dans le troupeau ; les chèvres grimpent aux broussailles, les brebis broutent l’herbe, et les porcs fouillent la terre pour y trouver une espèce de carotte sauvage que les paysans nomment éehavie. Nicolas les suivait pour les empêcher d’aller trop loin, lorsqu’il aperçut sous un chêne un gros sanglier noir, qui, en humeur
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de folâtrer, vint se mêler à la bande plus civilisée des pourceaux. Le jeune pâtre tressaillait à la fois d’horreur et de plaisir, car la vue de cet animal augmentait l’aspect sauvage du lieu qui avait tant de charmes pour lui. Il se garda de faire un mouvement à travers les feuilles. Un instant après, un chevreuil, puis un lièvre vinrent jouer plus loin sur une bande de gazon; puis ce fut une huppe qui se percha dans un de ces gros poiriers dont les paysans appellent le fruit poire de miel. Le rêveur se croyait transporté dans le pays des fées; tout à coup, parmi les broussailles, un loup montra son Jxnl fauve et son nez pointu avec deux yeux qui brillaient comme des charbons... Les chiens qui arrivaient lui firent la chasse, et adieu tout ce qui complétait le- tableau, chevreuil, lièvre et sanglier! La huppe même, l’oiseau de Salomon, s’était en- ' volée; seulement, comme une fée bienfaisante, elle avait signalé l’arbre aux poires de miel , si douces et si sucrées, que les abeilles les dévorent. Nicolas emplit ses poches de ce fruit délicieux, dont, à son retour, il régala ses frères et ses sœurs.
En y réfléchissant, Nicolas se dit : « Ce vallon n’est à personne... Je le prends, je m’en empare; c’est mon petit royaume 1 11 faut que j’y élève un monument pour qu’il me serve de titre, ainsi que cela s’est toujours fait selon la Bible que lit mon père. » Pendant plusieurs jours, il travailla à dresser une pyramide. Quand elle fut terminée, il lui vint à l’esprit, toujours d’après l’inspiration de la Bible, d’y faire un sacrifice dans les règles. « Un être libre comme moi, se dit-il, devant se suffire à lui-même, doit être à la fois roi, pontife, magistrat, berger, boulanger, cultivateur et chasseur. » En vertu de ces titres, il se - mit en quêle d’une victime, et parvint à atteindre avec sa fronde un oiseau de proie de l’espèce qu’on nomme bondrée, qu’il crut avoir condamné justement comme coupable de troubler l’innocence et la sécurité des hôtes du vallon. Peutêtre sa conscience eut-elle, plus tard, trouvé à redire à ce raisonnement, quand l’étude de l’harmonie universelle lui eut appris l’utilité des êtres nuisibles. Aussi n’appuyons-nous sur
ces enfantillages que pour signaler la teinte mystique des premières idées du rêveur'. Cependant, il fallait avoir des témoins de cet acte religieux. C’est à midi que les bêtes de trait sont conduites au pâturage après les travaux de la matinée. Nicolas attendit cette heure et appela par ses cris les bergers qui passaient au loin. Aussitôt accoururent les compagnons ordinaires de ses jeux et les jolies Marie Fouare et Madeleine Piat.
— Venez, venez, disait Nicolas, je vais vous montrer mon vallon, mon poirier, et aussi mon sanglier et ma huppe.
Mais ces animaux se gardèrent bien de se rendre aux vœux du propriétaire. Nicolas exposa à la troupe ses droits de premier occupant, constatés par sa pyramide et son autel. On les reconnut pour inviolables. Dès lors commença la cérémonie : on alluma du bois sec où l’on jeta les entrailles de l’oiseau, selon le rite patriarcal ; puis Nicolas posa le corps sur un petit bûcher et improvisa une prière qui fut accompagnée de quelques versets des psaumes. Il se tenait debout, très- grave et pénétré de la grandeur de son action; ensuite, il distribua aux assistants les chairs rôties de l’oiseau dont il mangea le premier, et qui étaient détestables. Les trois chiens seuls se régalèrent avec joie des reliefs de cette cuisine sacerdotale.
Qui eût pu prévoir que ce scrupuleux propriétaire deviendrait l’un des plus fervents communistes dont les doctrines aient enflammé l’époque révolutionnaire. Toutefois, ses prétentions avaient trouvé des jaloux parmi les pâtres de Sacy, car le secret fut dévoilé, le sacrifice fut traité d’abominable profanation des choses saintes, et l’abbé Thomas, frère du premier lit de Nicolas, qui demeurait à quelques lieues de Sacy, se rendit exprès à la Bretonme pour donner le fouet au jeune hérétique ; l’abbé motiva le fait de cette correction sur ce que, ayant été le parrain du coupable, il répondait indirectement de ses péchés.
\ . Il est curieux de trouver, en effet, dans le» premières années de Restif ce trait d’un sacrifice à PÉternel, qui rappelle un récit analogue de Gœthe, devenu comme lui panthéiste plus tard.
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Le pauvre homme ne se doutait pas qu’il s’était engagé bien imprudemment envers le ciel.
Nicolas avait deux frères du premier lit qu’on voyait peu dans la famille; l’alné était curé de Courgis; le dernier, que nous venons d’entrevoir, l’abbé Thomas, était précepteur chez les jansénistes dè Bieêtre, et venait voir sa famille pendant les vacances. Lorsqu’il repartit cette année-là, on lui confia son jeune frère, auquel il convenait d’iuspirer enfin des idées sérieuses. Tous deux s’embarquèrent à Auxerre par le coche d’eau. L’abbé Thomas était un grand garçon maigre, ayant le visage allongé, le teint bilieux, la peau luisante tachée de rousseurs, le nez aquilin, les sourcils noirs et fournis comme tous les Restif. Il était concentré et très-vigoureux sans le paraître, d’un tempérament emporté et plein de passion, qu’il était parvenu à mater par une volonté de fer et une lutte obstinée. A peine eut-il placé Nicolas parmi les autres enfants de Bicétre, qu’il ne s’occupa plus de lui que comme d’un étranger. Quand ce dernier se vit seul au milieu de tous ces petits curés, comme il le disait, perdu dans les longs corridors voûtés de cette prison monastique, il fut pris du mal du pays. La monotonie des exercices religieux n’était pas de nature à le distraire, et les livres de la bibliothèque, les Provinciales de Pascal, les Essais de Nicole, la Fie et les Miracles du diacre Pdris, la Vie de M. Tissard et autres œuvres jansénistes, ne lui plaisaient pas autrement. — L’écrivain, toutefois, se rappela plus tard avec attendrissement les leçons des jansénistes. Selon lui, Pascal, Racine et les autres port-royalistes devaient à l’éducation janséniste une sagacité, une exactitude de raisonnement, une jus-/ tesse, une profondeur de détails, une pureté de diction qui ont d’autant plus étonné, que les jésuites n’avaient produit que des Annat, des Caussin, etc. C’est que les jansénistes, sérieux, réfléchis, font penser plus fortement, plus tôt et plus efficacement que les molinistes; ils donnent du ressort par la contrariété à toutes les passions ; ils créent des logiciens qui deviennent des dévots parfaits ou des philosophes résolus. Le molinisteest
plus aimable, il ne croit pas que l’homme soit obligé d’avoir toujours son Dieu devant les yeux pour trembler à chaque action, à chaque acte de volonté ; mais, moins propre à la réflexion, tolérant, superficiel, il arrive à l’indifférence plus souvent encore que l’autre n’arrive à l’ipnpiété.
Cependant, un changement se préparait dans la situation des jansénistes de Bicêtre. L’archevèque*Gigot de Bellefond , qui les protégeait, étant venu à mourir, fut remplacé par Christophe de Beaumont. Celui-ci nomma un nouveau recteur qui , dès le jour de son installation, regarda de travers le maître des enfants de chœur et les gouverneurs jansénistes. Cet intrus était un homme fougueux, plein de dispositions hostiles ; il demanda à voir la bibliothèque, et fronça le sourcil en apercevant les livres de controverse que l’abbé Thomas n’avait pas cherché à cacher, se faisant gloire de ses sentiments. Le recteur s’écria que de tels livres ne devaient pas se trouver dans une bibliothèque d’enfants.
— On ne peut trop tôt connaître la vérité, répondit l’abbé Thomas.
— Simple clerc tonsuré, vous voulez nous enseigner la religion ! dit le recteur.
Le maître humilié se tut. Les élèves jouissaient de cette scène avec l’impitoyable malignité de l’enfance. De livres en livres, le recteur tomba sur le Nouveau Testament annoté par Quesnel.
— Pour celui-ci, dit-il , c’est aller contre le jugemeut spécial de l’Église !
Et il le jeta à terre avec horreur. Le pauyre abbé Thomas le ramassa humblement et baisa la place.
— Songez-vous, dit-il , monsieur, que le texte de l’Évangile y est tout entier?
Le recteur, plus irrité encore, voulut emporter tous les Nouveaux Testaments des élèves. L’abbé Thomas éleva alors la voix :
— O mon Dieu ! s’écria-t-il, on ôte la parole à vos enfants l
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Cette fois, les élèves se prononcèrent pour le maître. Nicolas osa s’avancer vers le recteur et lui dit :
— Je tiens de mon père, que j’en croirai mieux que vous, que voilà le Testament de Jésus-Christ.
— Ton père était un huguenot, répondit le recteur.
Ce mot était alors le synonyme d’athée. La scène finit par l’intervention de deux prêtres de la maison qui s’appliquèrent à calmer les esprits; mais l’abbé Thomas sentit qu’il fallait quitter la place. En effet, quelques jours plus tard, il fut averti que l’ordre d’expulsion des jansénistes allait être expédié. Il était prudent de le prévenir. Les élèves furent renvoyés à leurs parents, puis le maître se mit en route avec son sousmaltre et Nicolas pour retourner à Sacy.