PAUL. JEANNE
PAUL
C'est toi? c'est bien toi? M'as-tu pardonné?
JEANNE
Monsieur Paul...
PAUL
Ohl plus de ces mots-là! Lève la tètel toi qui as secouru ma détresse autrefois et qui maintenant me délivres, chère providence de ma vie, pauvre amour méconnu 1 Et j'ai pu en chercher d'autres ! Ah I comme j'étais ingrat pour le passé, aveugle pour l'avenir ! Je me suis laissé prendre tout le long de ma route par des illusions funestes, d'autant plus irrésistibles que je retrouvais dans chacun de ces monstres survenant pour me perdre quelque chose de toi, ton image ! — Et tu étais, au contraire, si loin I
JEANNE
Oh I pas si loin I
PAUL
Comment? '
JEANNE
Moi aussi, j'étais aveugle !
PAUL
Que veux-tu dire?
JEANNE
Vous rappelez-vous cette coquette Parisienne qui vous étourdissait avec son embarras de bagages et de sottises?
PAUL, riant.
Oui! ouil
JEANNE, nalyement.
C'était moi I
PAUL
Mais...
Vous rappelez-vous cette lourde petite bourgeoise, dans cette contrée hideuse?
PAUL
Ah ! ne me parle pas de cette imbécile !
JEANNEi piteusement.
C'était moi 1
PAUL
Impossible !
JEANNE
Et cette reine aux splendeurs infinies qui d'un geste faisait mourir les hommes...
PAUL
Assez I N'achève pas I
JEANNE I te cachant la tôte dans les mains.
C'était moi.
PAUL recule d'un pas.
Vous 1
JEANNE, lui sautant au cou.
Oui, moi ! Pour te retrouver, pour te plaire, pour que tu m'aimes! J'ose te le dire maintenant. Mon amour était si fort que j'ai traversé, afin de venir jusqu'à toi, toutes les démences et toutes les cruautés du monde. Et comme tu ne l'as pas compris, cet amour, comme tu ne l'as pas même aperçu, — il redoublait pourtant à chacun de tes dédains, — aujourd'hui, pour te sauver, je descends du ciel.
Du ciel ?
JEANNE
Ah! tu ne sais pas, écoute! J'étais morte; les gnomes me trompaient. Les fées m'ont rendue à la vie! Tu vas me suivre! l'heure a sonné. Viens! viens !
PAUL
Oh ! oui, oui, je te crois ! Je savais bien quelle destinée m'était promise. Malgré tous les obstacles, je n'en ai jamais douté... Et tout à l'heure, sous le marbre qui m'enfermait, j'en avais l'espoir, l'impatience et l'angoisse! Partons! Emmène-moi! Les gnomes sont vaincus, laissons la terre !
JEANNE
Je vais te conduire dans un pays tout bleu, oii les fleurs comme les amours sont éternelles et démesurées.
Là, mon bien-aimé, les orages ne soufflent pas; l'immensité tiendra dans nos cœurs, et nos yeux, toujours se contemplant, auront la lumière et la durée des étoiles !
PAUL, étrolgnant Jeanne.
Ah 1 délices de mon âme, elle commence déjà Téternité de notre ivresse.