‹ Œuvres complètes de Gustave FlaubertChapitre 193 sur 202 · PAUL. JEANNE · texte numérisé non relu

PAUL. JEANNE

PAUL

C'est toi? c'est bien toi? M'as-tu pardonné?

JEANNE

Monsieur Paul...

PAUL

Ohl plus de ces mots-là! Lève la tètel toi qui as secouru ma détresse autrefois et qui maintenant me délivres, chère providence de ma vie, pauvre amour méconnu 1 Et j'ai pu en chercher d'autres ! Ah I comme j'étais ingrat pour le passé, aveugle pour l'avenir ! Je me suis laissé prendre tout le long de ma route par des illusions funestes, d'autant plus irrésistibles que je retrouvais dans chacun de ces monstres survenant pour me perdre quelque chose de toi, ton image ! — Et tu étais, au contraire, si loin I

JEANNE

Oh I pas si loin I

PAUL

Comment? '

JEANNE

Moi aussi, j'étais aveugle !

PAUL

Que veux-tu dire?

JEANNE

Vous rappelez-vous cette coquette Parisienne qui vous étourdissait avec son embarras de bagages et de sottises?

PAUL, riant.

Oui! ouil

JEANNE, nalyement.

C'était moi I

PAUL

Mais...

Vous rappelez-vous cette lourde petite bourgeoise, dans cette contrée hideuse?

PAUL

Ah ! ne me parle pas de cette imbécile !

JEANNEi piteusement.

C'était moi 1

PAUL

Impossible !

JEANNE

Et cette reine aux splendeurs infinies qui d'un geste faisait mourir les hommes...

PAUL

Assez I N'achève pas I

JEANNE I te cachant la tôte dans les mains.

C'était moi.

PAUL recule d'un pas.

Vous 1

JEANNE, lui sautant au cou.

Oui, moi ! Pour te retrouver, pour te plaire, pour que tu m'aimes! J'ose te le dire maintenant. Mon amour était si fort que j'ai traversé, afin de venir jusqu'à toi, toutes les démences et toutes les cruautés du monde. Et comme tu ne l'as pas compris, cet amour, comme tu ne l'as pas même aperçu, — il redoublait pourtant à chacun de tes dédains, — aujourd'hui, pour te sauver, je descends du ciel.

Du ciel ?

JEANNE

Ah! tu ne sais pas, écoute! J'étais morte; les gnomes me trompaient. Les fées m'ont rendue à la vie! Tu vas me suivre! l'heure a sonné. Viens! viens !

PAUL

Oh ! oui, oui, je te crois ! Je savais bien quelle destinée m'était promise. Malgré tous les obstacles, je n'en ai jamais douté... Et tout à l'heure, sous le marbre qui m'enfermait, j'en avais l'espoir, l'impatience et l'angoisse! Partons! Emmène-moi! Les gnomes sont vaincus, laissons la terre !

JEANNE

Je vais te conduire dans un pays tout bleu, oii les fleurs comme les amours sont éternelles et démesurées.

Là, mon bien-aimé, les orages ne soufflent pas; l'immensité tiendra dans nos cœurs, et nos yeux, toujours se contemplant, auront la lumière et la durée des étoiles !

PAUL, étrolgnant Jeanne.

Ah 1 délices de mon âme, elle commence déjà Téternité de notre ivresse.

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