CHER MAÎTRE ET AMI
Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le premier : c'est de dire quelques mots de mon volume de vers dans votre feuilleton du Voltaire. J'ai eu un article au Globe, un au National, de Banville, deux citations fort élogieuses au Temps, un article excellent au Sémaphore de Marseille, un autre dans la Revue politique et littéraire, des citations aimables dans le Petit Journal, le XIX Siècle, etc. et, hier soir, une conférence de Sarcey.
La vente va bien, du reste, et la première édi-tion est presque épuisée, mais j'aurais besoin d'un bon coup d'épaule pour enlever les 200 exem-plaires qui restent. La deuxième édition est prête.
Laffitte m'a demandé une nouvelle que je lui fais. — J'ai refusé de fixer le prix, voulant vous consulter à ce sujet. Je viens, en outre, d'entrer au Gaulois ainsi que Huysmans. Nous donnerons chacun un article par semaine et nous toucherons 500 francs par mois.
Je ne saurais vous dire combien je pense à Flaubert, il me hante et me poursuit. Sa pensée CXLIV CORRESPONDANCE.
me revient sans cesse, j'entends sa voix, je re-trouve ses gestes, je le vois à tout moment debout devant moi avec sa grande robe brune, et ses bras levés en parlant. C'est comme une solitude qui s'est faite autour de moi, le commencement des horribles séparations qui se continueront main-tenant d'année en année, emportant tous les gens qu'on aime, ou qui sont nos souvenirs, avec qui nous pouvions le mieux causer des choses intimes. Ces coups-là nous meurtrissent l'esprit et nous laissent une douleur permanente dans toutes nos pensées.
Adieu, mon cher maître et ami, croyez à mes sentiments bien affectueux et bien dévoués et pré-sentez, je vous prie, à Mme Zola mes compliments empressés, respectueux.
Etretat, ce mardi. [Janvier 1881.]
MA BIEN CHÈRE MÈRE
Je t'écris sur un coin de table dans notre petit salon. Les deux chiens fort maigres, mais gais et bien portants, sont couchés à mes pieds, Matho me dérange sans cesse en se frottant contre ma jambe. Daphné est tout à fait guérie.
Quant à moi je me mouche, j'éternue, envahi par un affreux rhume de cerveau, car j'ai voyagé
CORRESPONDANCE. CXLV toute la nuit par un froid de cinq degrés, et je ne peux pas m'échauffer dans notre maison glacée. Le vent froid souffle sous les portes, la lampe agonise, et le feu vif m'éclaire, un feu qui grille la figure et n'échauffe pas l'appartement. Tous les objets anciens sont autour de moi, mornes, navrants, aucun bruit ne vient du village mort sous l'hiver. On n'entend pas la mer.
Y J'ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la maison.
Je sens cet immense égarement de tous les êtres, le poids du vide. Et au milieu de cette dé-bandade de tout, mon cerveau fonctionne lucide, exact, m'éblouissant avec le Rien éternel. Cela a l'air d'une phrase du père Hugo : mais il me faudrait beaucoup de temps pour rendre mon idée claire dans un langage précis. Ce qui me prouve une fois de plus que l'emphase roman-tique tient à l'absence de travail.
Il fait très froid tout de même et il fait lamen-table.
Je ferme celle-ci bien vite, car la poste part à 6 heures, la terre étant couverte de neige.
Pourvu que je ne sois pas bloqué ici.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement et longtemps de tout mon coeur.