‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant.... 1Chapitre 28 sur 39 · MON CHER CONFRÈRE · texte numérisé non relu

MON CHER CONFRÈRE

J'espérais vivement et vainement n'être point cité parmi ceux qui ont refusé la croix. Votre ar-ticle me démontre que j'ai eu tort d'espérer cela. J'ai lu d'ailleurs des échos et reçu des lettres qui me prouvent qu'on a fait, à ce sujet, quelque bruit. Je n'y suis pour rien et j'ignore qui a ré-pandu la nouvelle un peu erronée qui court.

On ne m'a point proposé la croix; on m'a interrogé seulement pour le cas où le ministre songerait à moi. J'ai répondu que je considérais comme une grossièreté de refuser une distinction très recherchée et très respectable — mais j'ai prié qu'on ne me l'offrît point et qu'on demandât au ministre de m'oublier.

J'ai toujours dit, tous mes amis en pourraient témoigner, que je désirais rester en dehors de tous les honneurs et de toutes les dignités. J'ai eu soin de le répéter souvent, et depuis fort long- CLIV CORRESPONDANCE.

temps, afin qu'on ne me suspectât point d'ar-rière-pensée à un moment donné.

Quant à mes raisons, elles sont trop nom-breuses pour être écrites.

Une seule suffirait, d'ailleurs : je n'admets point de hiérarchie officielle dans les lettres. Nous sommes ce que nous sommes sans avoir besoin d'être classés.

Si la Légion d'honneur n'avait point de degrés je la comprendrais davantage, mais les grades constituent une échelle de mérite vraiment par trop fantaisiste.

Vous avez cité Edmond de Concourt. Peut-on contester sa haute valeur et surtout son influence sur la littérature contemporaine? Personne, peut-être, n'en eut plus que lui.

Or, il demeure chevalier de la Légion d'hon-neur, tandis que les grades supérieurs sont réser-vés sans doute à ses élèves.

Quand on est décidé à ne jamais rien solliciter de personne, il vaut mieux vivre sans titres ho-norifiques, car si on en obtient un, par hasard, sans intrigue, on est presque certain d'en rester là, et , quand on prend du ruban, on n'en saurait trop prendre.

Cette raison n'est peut-être pas la meilleure, mais quand on n'a point envie d'une chose, la moindre raison vous décide à ne la point deman-der, et à empêcher qu'on vous la donne. Je tenais

CORRESPONDANCE. CLV cependant à vous dire, après votre article, que j'ai, pour la Légion d'honneur, un grand respect, et je ne voudrais point qu'on crût le contraire.

Recevez, Monsieur et cher Confrère, l'assu-rance de mes sentiments dévoués.

Nous avons trouvé cette lettre, surchargée de ratures, dans les papiers personnels de Guy de Maupassant.

Rome, 15 avril 1886.

MA BIEN CHÈRE MÈRE

Je viens de trouver ta lettre à la poste et je suis ravi de ce que tu me dis au sujet de Sardou.

J'ai quitté Venise sans regrets, bien que j'aie admiré passionnément les Véronèse et ce mer-veilleux, cet inimitable plafonnier qu'on nomme Tiepolo : un des plus grands artistes du monde et le plus gracieux de tous, sans aucun doute.

Je n'ai trouvé aucune Danaé. On voit bien au palais des Doges la copie de la Danaé de Véro-nèse, dont l'original est à Bruxelles. Voilà tout. Il y a eu ici, en effet, une Danaé attribuée au Titien, puis reconnue fausse, et qu'on promène en ce moment par le monde en cherchant à la vendre, le gouvernement italien n'ayant pas mis son veto.

Où était donc la tienne?

Je trouve Rome horrible. Le Jugement dernier CLVI CORRESPONDANCE.

de Michel-Ange a l'air d'une toile de foire, peinte pour une baraque de lutteurs par un charbonnier ignorant, c'est l'avis de G et celui des élèves de l'Ecole de Rome, avec qui j'ai dîné hier. Ils ne comprennent pas la légende d'admiration qui entoure cette croûte.

Les Loges de Raphaël sont fort belles, mais peu émouvantes. Saint-Pierre est assurément le plus grand monument de mauvais goût qu'on ait ja-mais construit. Dans les musées, rien — qu'un ad-mirable Vélasquez. Comme c'est loin de Venise et de Florence comme collection d'art !

Les thermes de Caracalla ont une grandeur vraiment imposante.

Je pars demain pour Naples, d'où je t'écrirai.

Je t'embrasse de tout mon coeur, ma bien chère mère, et je serre cordialement la main d'Hervé.

Ton fils,

Châtel-Guyon, samedi. [Août 1886.]

MA BIEN CHÈRE MÈRE

Je viens de faire tant d'excursions que je n'ai pas trouvé une demi-heure pour t'écrire.

J'ai vu Châteauneuf, le plus joli coin d'Au-vergne que je connaisse, — vallée profonde au milieu de superbes rochers, — puis Pontgibaud,

CORRESPONDANCE. CLVII autre vallée moins jolie, puis, au-dessus de Vol-vic, le cratère de la Nachère, d'où l'on a un ho-rizon extraordinaire sur la Limagne et sur le haut plateau d'où surgissent les puys. Ils sortent de ce plateau comme des clous énormes à tête tronquée.

Je ne fais rien que préparer tout doucement mon roman. Ce sera une histoire assez courte et très simple dans ce grand paysage calme ; cela ne ressemblera guère à Bel-Ami.

Il y a beaucoup de monde ici, car Potain a adopté cette station, mais on s'y ennuie d'une façon si formidable que la plupart des malades n'y reviendront pas, malgré le bien que leur font les eaux.

Quant à moi, je compte partir mardi soir pour arriver jeudi à Etretat. J'ai grand besoin de tra-vailler. Il est probable que j'irai à Cannes, ou à Nice si tu es à Nice, de fort bonne heure, pour y écrire d'un trait le roman que je prépare ici afin de l'avoir fini pour l'été prochain et d'avoir libre tout cet été-là pour circuler.

Adieu, ma bien chère mère; je t'embrasse mille fois de tout mon coeur. Bonne poignée de main à Hervé.

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