GUY DE VALMONT
La Mosaïque, 1876.
J'avais entendu raconter la mort de mon oncle Ollivier.
Je savais qu'au moment où il allait expirer dou-cement, tranquillement, dans l'ombre de sa grande chambre dont on avait fermé les volets à cause d'un terrible soleil de juillet; au milieu du silence étouffant de cette brûlante après-midi d'été, on entendit dans la rue une petite sonnette argentine. Puis, une voix claire traversa l'alourdissante cha-leur : « Coco frais, rafraîchissez-vous, mesdames, coco, coco, qui veut du coco?» Mon oncle fit un mouvement, quelque chose comme l'effleure-ment d'un sourire remua sa lèvre, une gaieté der-nière brilla dans son oeil qui, bientôt après, s'étei-gnit pour toujours.
J'assistais à l'ouverture du testament. Mon cousin Jacques héritait naturellement des biens de son père; au mien, comme souvenir, étaient légués quelques meubles. La dernière clause me concernait. La voici : « A mon neveu Pierre, je laisse un manuscrit de quelques feuillets qu'on trouvera dans le tiroir gauche de mon secrétaire; plus 500 francs pour acheter son fusil de chasse, et 100 francs qu'il voudra bien remettre de ma part au premier marchand de coco qu'il rencon-trera!...»
Ce fut une stupéfaction générale. Le manuscrit qui me fut remis m'expliqua ce legs surprenant.
Je le copie textuellement :
« L'homme a toujours vécu sous le joug des « superstitions. On croyait autrefois qu'une étoile « s'allumait en même temps que naissait un en-- « fant; qu'elle suivait les vicissitudes de sa vie, « marquant les bonheurs par son éclat, les misères « par son obscurcissement. On croit à l'influence « des comètes, des années bissextiles, des ven-- « dredis, du nombre treize. On s'imagine que « certaines gens jettent des sorts, le mauvais oeil. « On dit : « Sa rencontre m'a toujours porté mal-- « heur. » Tout cela est vrai. J'y crois. — Je m'ex-- « plique : Je ne crois pas à l'influence occulte « des choses ou des êtres; mais je crois au hasard « bien ordonné. Il est certain que le hasard a fait « s'accomplir des événements importants pendant « que des comètes visitaient notre ciel; qu'il en a « placé dans les années bissextiles ; que certains « malheurs remarqués sont tombés le vendredi, « ou bien ont coïncidé avec le nombre treize ; que
« COCO, COCO, COCO FRAIS! » III « la vue de certaines personnes a concordé avec « le retour de certains faits, etc. De là naissent « les superstitions. Elles se forment d'une obser-- « vation incomplète, superficielle, qui voit la cause « dans la coïncidence et ne cherche pas au delà.
« Or mon étoile à moi, ma comète, mon ven-- « dredi, mon nombre treize, mon jeteur de sorts, « c'est bien certainement un marchand de coco.
« Le jour de ma naissance, m'a-t-on dit, il « y en eut un qui cria toute la journée sous nos « fenêtres.
« A huit ans, comme j'allais me promener avec « ma bonne aux Champs-Elysées, et que nous « traversions la grande avenue, un de ces indus-- « triels agita soudain sa sonnette derrière mon dos. « Ma bonne regardait au loin un régiment qui « passait; je me retournai pour voir le marchand « de coco. Une voiture à deux chevaux, luisante « et rapide comme un éclair, arrivait sur nous. Le « cocher cria. Ma bonne n'entendit pas ; moi non « plus. Je me sentis renversé, roulé, meurtri..., « et je me trouvai, je ne sais comment, dans les « bras du marchand de coco qui, pour me récon-- « forter, me mit la bouche sous un de ses robi-- « nets, l'ouvrit et m'aspergea... ce qui me remit « tout à fait.
« Ma bonne eut le nez cassé. Et si elle con-- « tinua à regarder les régiments, les régiments ne « la regardèrent plus.
« A seize ans, je venais d'acheter mon premier « fusil, et, la veille de l'ouverture de la chasse, je « me dirigeais vers le bureau de la diligence, en « donnant le bras à ma vieille mère qui allait fort « lentement à cause de ses rhumatismes. Tout à « coup, derrière nous, j'entendis crier : « Coco, « coco, coco frais!» La voix se rapprocha, nous « suivit, nous poursuivit. Il me semblait qu'elle « s'adressait à moi, que c'était une personnalité, « une insulte. Je crois qu'on me regardait en riant; « et l'homme criait toujours : « Coco frais ! » « comme s'il se fût moqué de mon fusil brillant, « de ma carnassière neuve, de mon costume de « chasse tout frais en velours marron.
« Dans la voiture je l'entendais encore.
« Le lendemain, je n'abattis aucun gibier, mais « je tuai un chien courant que je pris pour un « lièvre; une jeune poule que je crus être une « perdrix. Un petit oiseau se posa sur une haie; « je tirai, il s'envola; mais un beuglement terrible « me cloua sur place. Il dura jusqu'à la nuit... « Hélas! mon père dut payer la vache d'un pauvre « fermier.
« A vingt-cinq ans, je vis, un matin, un vieux « marchand de coco, très ridé, très courbé, qui « marchait à peine, appuyé sur son bâton et comme « écrasé par sa fontaine. Il me parut être une sorte « de divinité, comme le patriarche, l'ancêtre, le « grand chef de tous les marchands de coco du « monde. Je bus un verre de coco et je le payai « vingt sous. Une voix profonde qui semblait « plutôt sortir de la boîte en fer-blanc que de « l'homme qui la portait, gémit : « Cela vous por-- « tera bonheur, mon cher monsieur».
« Ce jour-là je fis la connaissance de ma femme « qui me rendit toujours heureux.
« Enfin, voici comment un marchand de coco « m'empêcha d'être préfet.
« Une révolution venait d'avoir lieu. Je fus pris « du besoin de devenir un homme public. J'étais « riche, estimé, je connaissais un ministre; je de-- « mandai une audience en indiquant le but de ma « visite. Elle me fut accordée de la façon la plus « aimable.
« Au jour dit (c'était en été, il faisait une cha-- « leur terrible), je mis un pantalon clair, des gants « clairs, des bottines de drap clair aux bouts de « cuir verni. Les rues étaient brûlantes. On en-- « fonçait dans les trottoirs qui fondaient; et de « gros tonneaux d'arrosage faisaient un cloaque des « chaussées. De place en place des balayeurs fai-- « saient un tas de cette boue chaude et pour ainsi « dire factice, et la poussaient dans les égouts. Je « ne pensais qu'à mon audience et j'allais vite, « quand je rencontrai un de ces flots vaseux; je « pris mon élan, une..., deux... Un cri aigu, ter-- « rible, me perça les oreilles : « Coco, coco, coco, « qui veut du coco?» Je fis un mouvement invo- « lontaire des gens surpris; je glissai... Ce fut une « chose lamentable, atroce..., j'étais assis dans cette « fange..., mon pantalon était devenu foncé, ma « chemise blanche tachetée de boue ; mon chapeau « nageait à côté de moi. La voix furieuse, enrouée « à force de crier, hurlait toujours : « Coco, coco ! » « Et devant moi, vingt personnes, que secouait « un rire formidable, faisaient d'horribles grimaces « en me regardant.
« Je rentrai chez moi en courant. Je me changeai. « L'heure de l'audience était passée. »
Le manuscrit se terminait ainsi :
« Fais-toi l'ami d'un marchand de coco, mon « petit Pierre. Quant à moi, je m'en irai content « de ce monde, si j'en entends crier un, au moment « de mourir.»
Le lendemain, je rencontrai aux Champs-- Elysées un vieux, très vieux porteur de fontaine qui paraissait fort misérable. Je lui donnai les cent francs de mon oncle. Il tressaillit stupéfait, puis me dit : « Grand merci, mon petit homme, cela vous portera bonheur. »