A MONSIEUR SÉCHARD FILS, IMPRIMEUR A ANGOULÊME
» Votre beau-frère, monsieur Chardon, est un homme d'une in- » signe mauvaise foi qui a mis son mobilier sous le nom d'une ac- 9 trice avec laquelle il vit, et vous auriez dû, Monsieur, me préve- 9 nir loyalement de ces circonstances afin de ne pas me laisser faire » des poursuites inutiles, car vous n'avez pas répondu à ma lettre da » 10 mai dernier. Ne trouvez donc pas mauvais que je vous de- » mande immédiatement le remboursement des trois effets et de tous » mes débours.
• Agréez mes salutations.
» Hétivier. 9
En n'entendant plus parier de rien, Eve, peu «avante en droit commercial, pensait que son frère avait réparé son crime en payant les billets fabriqués.
— Mon ami, dit-elle à son mari, cours avant tout chez Petit- Gland, explique-lui notre position, et consulte-le.
— Mon ami, dit le pauvre imprimeur en entrant dans le cabinet de son camarade chez lequel il avait couru précipitamment, je ne savais pas, quand tu es venu m'annoncer ta nomination en m'offiant tes services, que je pourrais en avoir sitôt besoin.
Petit-Claud étudia la belle figure de penseur que lui présenta cet homme assis dans un fauteuil en face de lui, car il n'écouta pas le détail d'affaires qu'il connaissait mieux que ne les savait celui qui les lui expliquait £n voyant entrer Séchard inquiet, il s'était dit : — Le tour est fait! Cette scène se joue assez souvent au fond du cabinet des avoués. — Pourquoi les Cointet le persécutent-ils?... se demandait Petit-Claud. Il est dans l'esprit des avoués de pénétrer tout aussi bien dans l'âme de leurs clients que dans celle des adver* saires : ils doivent connaître l'envers aussi bien que l'endroit de la trame judiciaire.
— Tu veux gagner du temps , répondit enfin Petit-Claud à Séchard quand Séchard eut fini Que te laut-il, quelque chose eomme trois ou quatre mois 7
— Ohl quatre mois! je suis sauvé» s'écria David à qui Petit* dand parut être un ange.
— Eh ! bien, Ton ne touchera à aucun de tes meubles, et Ton ne pourra pas l'arrêter avant trois ou quatre mois... Mais cela te coû« tera bien cher, dit Petit-Glaud.
— £h I qu'est-ce que cela me fait ! s'écria Séchard.
— Tu attends des rentrées, en es-tu sûr?... demanda l'avoué presque surpris de la facilité avec laquelle son client entrait dans la machination.
— Dans trois mois je serai riche, répondit l'Inventeur avec une assurance d'inventeur.
— Ton père n'est pas encore en pré, répondit Petit-CIaud, U tient à rester dans les vignes.
— Est-ce que je compte sur la mort de mon père?... répondit David. Je suis sur la trace d'un secret industriel qui me permettra de fabriquer sans un brin de coton un papier aussi solide que le papier de Hollande, et à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel de la pâte de coton. . .
— C'esf une fortune, s'écria Petit- Glaud qui comprit alors le projet du grand Gointet.
— Une grande fortune, mon ami, car U faudra, dans dix ans d'ici, dix fois plus de papier qu'il ne s'en consomme aujourd'hui Le journalisme sera la folie de notre temps !
— Personne n'a ton secret?...
— Personne, excepté ma femme.
— Tu n'as pas dit ton projet, ton programme à quelqu*un..., aux Gointet, par exemple?
— Je leur en ai parié, mais vaguement, je crois!
Un éclair de générosité passa dans l'âme enfiellée de Petit-Glaud qui essaya de tout concilier, l'intérêt des Gointet, le sien et celui de Séchard.
— Écoute, David, nous sommes camarades de collège, je te défendrai; mais, sache-le bien, cette défense à rencontre de&lcris te coûtera cinq à six mille francs !. . , Ne compromets pas ta fortune. Je crois que tu seras obligé de partager avec un de nos fabricants. Voyons? tu y regarderas à deux fois aviint d'acheter ou de faire construire une papeterie... Il te faudra d'ailleurs prendre un brevet d'invention. . Tout cela prendra du temps et voudra de l'argent
AftQ n. UVBB» .SCEHES DB LA VIE DE PROVUICE.
les huissiers fondront sur loi peut-être trop tôt, malgré les dé* tours que nous allons faire devant eux...
— Je tiens mon secret ! répondit David avec la naïveté du savant
— £hl bien, ton secret sera ta planche de salut» reprit Petit- Claud repoussé dans sa première et loyale intention d'éviter un procès par une transaction , je ne veux pas le savoir ; mais écoutemoi bien : tâche de travailler dans les entrailles de la terre, que personne ne te voie et ne puisse soupçonner tes moyens d'exécution, car ta planche te serait volée sous tes pieds... Un inventeur cache souvent sous sa peau un jobard I Vous pensez trop à vos secrets pour pouvoir penser à tout On finira par se douter de l'objet de tes recherches, tu es environné de fabricants! Autant de fabricants, autant d'ennemis I Je te vois comme le castor au milieu des chasseurs, ne leur donne pas ta peau...
— Merci, mon cher camarade, je me suis dit tout cda , s'écria Sécbard; mais je te suis obligé de me montrer tant de prudence et de sollicitude î... Il ne s'agit pas de moi dans cette entreprise. A moi, douze cents francs de rente me suffiraient, et mon père doit m'en laisser au moins trois fois autant quelque jour... Je vis par l'amour et par ma pensée!... une vie céleste... Il s'agit de Lucien et de ma femme ; c'est pour eux que je travaille...
' — Allons, signe-moi ce pouvoir, et ne t'occupe plus que de ta découverte. Le jour oà il faudra te cacher à cause de la contrainte par corps, je te préviendrai la veille; car il faut tout prévoir. Et laisse-moi te dire de ne laisser pénéticr dm loi personne de qui tu ne sois sûr conmie de toi-mâme.
— Gérizet n'a pas voulu continuer le baS de l'exploitation de mon imprimerie, et de là sont venus nos petita chagrins d'argent n ne reste donc {dus chez moi que Marion, Kolb, un Alsacien qui est conmie un caniche pour moi, ma feomie et ma bellemère. ••
— Écoute, dit Petit-Claud, défie-toi du caniche...
— Tu ne le connais pas, s'écria David. Rolb, c'est comme moimême.
— Yeux-tu me le laisser éprouver?..,
— Oui, dit Sécbard.
— Allons, adieu; mais envoie-moi la belle madame Sécbard, un pouvoir de ta femme est indispensable. Et, mon ami, songe bien que le feu est dans tes affaires, dit Petit-Glaud à son cam^do
ILLUSIOR PKaMBS : BVB ET DAVID. Mil
en îe jnrévenant ainsi de tons ks malheurs jadiciaires qai allaient fondre sor laL
-— Me voilà donc an pied en Bourgogne et un pied en Champagne, se dit Petit-Gland après avoir reconduit son ami David Séehard jusqu'à la porte de l'Étude.
En proie aux chagrins que cause le manque d'argent, aux pdnes que lui donnait l'état de sa femme, assassinée par l'iniamie de Lucien, David cherchait toujours son proMème!... Or, tout en allant de chez lui chez Petit-Glaud, il avait mâché par distraction une tfge d'ortie qu'H avait mise dans de Teau pour arriva»* à un rouissage quelconque des tiges employées comme matière de sa pâte. Il voulait remplacer les divers brisements opérés par la macération par le tissage, enfin par l'usage de tout ce qui devient fil, linge, chiffon* Quand il alla par les rues, assez content de sa conférence avec son ami Petit-Glaud, il se trouva dans les dents une boule de pâte I il la prijt sur sa main, retendit et vit une bouUie supérieure à toutes les compositions qu'il avait obtenues ; car le principal inconvénient des pâtes obtenues des végétaux est un défaut de liant. Ainsi la paille donne un papier cassant, quasi métallique et sonore. Ces hasards-là ne sk>nt rencontrés que par les audacieux chercheurs des causes naturelles !
— Je vais, se disait-O, remplacer par l'effet d'une machine et d'un agent chimique l'opération que je viens de faire machinalement.
Et il apparut à sa femme dans la joie de sa croyance à an triomphe.
— Oh ! mon ange, sois sans inquiétude ! dit David en voyant que sa femme avait pleuré. Petit-Glaud nous garantit pour quelques mo» de tranquillité, li'on me fera des frais; mais, comme il me l'a dit en me reconduisant : — Tous les Français ont le droit ée faire attendre leurs Créanciers , pourvu qu'ils finissait par leur payer capital, intérêts et Irais!... Eh ! bien, nous payerons...
— Et vivre î... dit la pauvre Eve qui pensait à tout
— Ah! c'est vrai, répondit David en portant la main à son oreille par un geste inexplicable et familier à presque tous les gens embarrassés.
— Ma mère gardera notre petit Lucien et je puis me remettre à travailler, dit-dle.
— Eve ! 0 mon JËvet s'écria David» les larmes aux yeux; en
&&8 n. LIVRE, SCiNBS DE LA VIE DE PROVINCE.
prenant sa femme et la serrant sur son cœur, Eve ! à deux par d*ici, à Saintes, au seizième siècle, un des plus grands hommes de la France, car il ne fut pas seulement l'inventeur des émaux, il fut aussi le glorieux précurseur de Bnffon, de Guvier, il trouva la géolo^e avant eux, ce naïf bonhomme ! Bernard de Palissy souffrait la passion des chercheurs de secrets, mais il voyait sa femme et ses enfants, tout un faubourg contre lui. Sa femme lui vendait ses outils.... Il errait dans la campagne, incompris!... pourchassé, montré au doigt!... Mais, moi, je suis aimé...
— Bien aimé, répondit Eve avec une sainte et placide expression.
— On peut souffrir alors tout ce qu*a souffert ce pauvre Bernard de Palissy, Fauteur des faïences d'Écouen, et que Charles IX excepta de la Saint-Barthélémy, qui fit enfin à h face de TEurope, vieux , riche et honoré , des cours publics sur sa science des terres, comme il l'appelait.
— Tant que mes doigts auront la force de tenir un fer à repasser, tu ne manqueras de rien ! s'écria la pauvre femme avec Faccent du dévouement le plus profond. Dans le temps que j'étais première demoiselle chez madame Prieur, j'avais pour amie nne petite fille bien sage, la cousine à Postel, Basine Clerget; eh! bien, Basine vient de m'annoncer, en m'apportant mon linge fin» qu'elle succède à madame Prieur : j'irai travailler chez elle!...
— Ah ! tu n*y travailleras pas long-temps I répondit Sécbard. J'ai trouvé...
Pour la première fois la sublime croyance au succès, qui soutient les inventeurs et leur donne le courage d'aller en avant dans lesfo* rets vierges du pays des découvertes, fut accueillie par Eve avec un sourire presque triste, et David baissa la tête par un mouvement funèbre.
— Ohl mon ami, je ne me moque pas, je ne ris pas, je se doute pas! s'écria la belle Eve en se mettant à genoux devant son mari. Mais je vois combien tu avais raison de^ garder le plus profond silence sur tes essais, sur tes espérances. Oui, mon ami, les Inventeurs doivent cacher le pénible enfantement de leur gloire à tout le monde, même à leurs femmes!... Une femme est toujours femme, tbn Eve n'a pu s'empêcher de sourire en t'entendant dire : J*ai trouvé!.... pour la dix-septième fois depuis un mois.
•David se mit à rire ai franchement de lui-même qu'Eve loi pri^
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVIDu UU9
la main et la baisa saintement. Ce fut un moment délicieux , une de ces roses d'amour et de tendresse qui fleurissent au bord des plus arides chemins delà misère et quelquefois au fond des précipices.
Eve redoubla de courage en voyant le malheur redoubler de furie. La grandeur de son mari, sa naïveté d*inventeur, les larmes qu'elle surprit parfois dans les yeux de cet homme de cœur et de poésie, tout développa chez elle une force de résistance inouïe. Elle eut encore une fois recours au moyen qui lui avait déjà si bien réussi. Bile écrivit à monsieur Métivier d annoncer la vente de l'im* primerie en lui offrant de le payer sur le prix qu'on en obtiendrait ^t en le suppliant de ne pas ruiner David en frais inutiles. Devant cette lettre sublime Métivier fit le mort : son premier commis répon« dit qu'en l'absence de monsieur Métivier il ne pouvait pas prendre sur lui d'arrêter les poursuites. Telle n'était pas la coutume de son patron en affaires. Eve proposa de renouveler les effets en payant tous les frais, et le commis y consentit, pourvu que le père de David Séchard donnât sa garantie par un avaL Eve se rendit alors h pied à Marsac, accompagnée de sa mère et de Kolb. £lle affronta le vieux vigneron , elle fut charmante , elle réussit à dérider celte vieille Ggur^ ; mais , quand , le cœur tremblant , elle parla de l'aval , elle vit un changement complet et soudain sur cette face soûlographique.
— Si je laissais à mon fils la liberté de mettre la main à mes lèvres, au bord de ma caisse, il la plongerait jusqu'au fond de mes entrailles I... s'écria-t-il. Les enfants mangent tous à même dans la bourse paternelle. Et comment ai-je fait, moi? Je n'ai jamais coûté un liard à mes parents. Votre imprimerie est vide. Les souris et les rats sont seuls à y faire des impressions... Vous êtes belle . vous, je vous aime; vous êtes une femme travailleuse et soigneuse. Mais mon (ils !... Savez- vous ce qu'est David?... Eh ! bien , c'est un fainéant de savant Si je l'avais lairré comme on m'a lairré, sans se connaître aux lettres, et que j'en eusse fait un ours, comme son père, il aurait des rentes... Oh ! c'est ma croix, ce garçofi-Ià , voyez- vous ! Et, par malheur, il est bien unique , car sa reHraiion n'existera jamais I Enfin il vous rend malheureuse... ( Eve protesta par un geste de dénégation absolue. ) — Oui , repritil en répondant & ce geste , vous avez été obligée de prendre une nourrice , le chagrin vous a tari votre lait Je sais tout , allez ! tous êtes au tribunal et tambourinés par la ville. Je n'étais qu'un
COM. UUM. T. VIII. 29
ourSj je ne suis pas savant , je n'ai pas été prote cbei messieiira Didot, la gloire de la typographie; mais jamais je n'ai reçu de pa* pîer timbré ! Savez-Tous ce que je me dis en allant dans mes^î^ gnes, les soignant et récoltant» et faisant mes petites afiaires?... Je me dis : — Mon pauvre vieux, tu te donnes bien du mal, tu mets écu sur écu » tu lairreras de beaux biens , ce sera pour les huissiers, pour les avoués..... ou pour les chimères.. ... pour ks idées... Tenez , mon enfant , vous êtes mère de ce petit garçon, qui m'a eu l'air d'avoir la truffe de son grand-père au milieu du y^ sage quand je l'ai tenu sur les fonts avec madame Ghardsm, eh! bien , pensez moins à Séchard qu'à ce petit dràle-là... Je n'ai confiance qu'en vous... Vous pourriez empêcher la dissipation de mes biens... de mes pauvres biens...
— Mais , mon cher papa Séchard , votre fils sera votre gloire , et vous le verrez un jour riche par lui-même et avec la croix delà Légion-d'Honneur à la boutonnière...
— Que qui fera donc pour cela ? demanda le vigneron.
— Vous le verrez I Mais, en attendant, mille écus vous mine» raient-ils?... Avec mille écus vous feriez cesser les poorsoites... Eh ! bien , si vous n'avez pas confiance en lui , prôtest-les-moî, je TOUS les rendrai» vous les hypothéquerez sur ma dot, sur mm travail...
— David Séchard est donc poursuivi? s'écria le vigneron étonné d'apprendre que ce qu'il croyait une calomnie était vraL Yoilàœ que c'est que desavoir signer son nom!... Eh mes loyers l... Oh! il faut, ma petite fille, que j'aille à Angoulème me mettre en i^le et consulter Cachan, mon avoué... Vous avez jolimoit luen tait de venir... Un homme averti en vaut deux 1
Après une lutte de deux heures , Eve fut obligée de s'en allerr battue par cet arg|ument invûicible : — Les femmes n'entendent rien aux affaires. Venue avec un vague espoir de réussir, Eve refit le chemin de Marsac à Angoulème presque brisée. En rentrant, elle arriva précisément à temps pour recevoir la signification da jugement qui condamnait Séchard à tout payer à Métivier. Enpio* vince, la présence d'un huissier à la porte d'one maison est on événement ; mais Doublon venait beaucoup \xap souvent àepm quelque temps pour que le voisinage n'en causât pa& Aoasi ive D*osait- elle plus sortir de chez elle elle avait peuf d'entendre diBi chuchotements à son passagOi
ILLCSIOmS PHIDUBS : EVE ET DAVID. 451
-— Oh I mon frère, mon frère l s'écria la paavre Eve en se pr&* cq>itant dans son allée et montant les escaliers , je ne puis te pardonner que s*il s'agissait de ta...
— Hélas , lui dit Séchard, qui Tenait an-devant d'dle, il s'agissait d'éviter son suicide.
— N'en parlons donc plus jamais» répondit-elle doucement. La femme qui l'a emmené dans ce gouffre de Paris est bien ciimi^ nelle!... et ton père» mon David, est bien impitoyable !..• Souffrons en silence..
Un coup frappé discrètement arrêta, quelque tendre parole sur les lèvres de David, et Marion se présenta remorquant à travers la première pièce le grand et gros Kolb.
— Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur €t madame étaient bien tourmentés ; et, comme nous avons à nous deux seize cents francs d'économies , nous avons pensé qu'ils ne pouvaient pas être mieux placés qu'entre les mains de madame....
— Te matame , répéta Kolb avec enthousiasme.
— Kolb, s'écria David Séchard, nous ne nous quitterons jamais, porte mille francs à compte chez Gachan, l'avoué, mai^ ea demandant une quittance ; nous garderons le reste. Kolb , qu'au-^ cune puissance humaine ne t'arrache un mot sur ce que je fais , sur mes heures d'absence , .sur ce que tu pourras me voir rapporter, et quand je t'enverrai chercher des herbes , tu sais , qu'aucun ceil humain ne te voie... On cherchera , mon bon Kolb , à te séduire , on t'offrira peut-être des mille , des dix mille francs pour parler...
— On fn*ovriraU jrien tes millions , queu cheu ne firais bas une motte l Est-ce que che nei gonnais boind la gonzigne milidaire ?
— Tu es averti, marche , et va prier monsieur Petit-Glaud d'assister à la remise de ces fonds chez monsieur Gachan.
— Ui, fit l'Alsacien , çhesbère edre assez riche ein chour pire lui domper sire le gazaquin , à ced ôme te chistice ! Ch'aime bas sa visache l
— G'est un bon homme» madame, dit la grosse Marion, il est fort comme un Turc et doux comme un mouton. En voilà un qui ferait le bonheur d'une femme. G'est lui pourtant qui a eu l'idée de placer ainsi nos gages, qu'il appelle des caches ! Pauvre homme ! 8*il parle mal, il pense bien , et je l'entends tout de même. Hdi
A'52 IL UTBB, SCÊNCl^ nC LA VIB DE PROVDICE.
ridée d'atter traraller chez les autres pour ne nous rien coûter....
— On deviendrait riche uniquement pour pouvoir récompenser ces braves gens-là, dit Séchard en regardant sa femme.
Eve trouvait cela tout simple, elle n'était pas étonnée de rencontrer des âmes à la hauteur de la sienne. Son attitude eût expliqué toute la beauté de son caractèi^ aux êtres les plus stupides, et même à un indifférent.
— Vous serez riche , mon cher monsieur, vous avez du pain de cuit, s*écria Manon, votre père vient d'acheter une ferme, il vous en fait, allez ! des rentes...
Dans la circonstance, ces paroles dites par Manon pour diminuer en quelque sorte le mérite de son action , ne trahissaient-elles pu une exquise délicatesse 7
Gomme toutes les choses humaines, la procédure française a des YÎces. Néanmoins , de même qu'une arme à deux tranchants, elle sert aussi bien à la défense qu'à Tattaque. En outre , elle a cela de plaisant, que si deux avoués s'entendent (et ils peuvent s'entendre sans avoir besoin d'échanger deux mots, ils se comprennent par la seule marche de leur procédure ! ) un procès ressemble alors à la guerre comme la faisait le premier maréchal de fiiron à qui son fils proposait au siège de Rouen uu moyen de prendre la ville en deux jours. — Tu es donc bien pressé», lui dit*il , d'aller planter nos choux. Deux généraux peuyent éterniser la guerre en n'arrivant à rien de décisif et ménageant leurs troupes, selon la méthode des généraux autrichiens que le Conseil Aulique ne réprimande jamais d'avoir fait manquer une combinaison pour laisser manger la soupe à leurs soldats. Maître Cachan, Petit-Glaud et Doublon se comportèrent encore mieux que des généraux autrichiens , ils se modelèrent sur un Autrichien de l'Antiquité, sur Fabius CunctcUor!
Petit-daud, malicieux comme un mulet, eut bientôt reconni tous les avantages de sa position. Dès que le payement des frais à ' faire était garanti par le grand Cointet , il se promit de ruser avec Cachan, et de faire briller son génie aux yeux du papetier, en créant des incidents qui retombassent à la charge de Métivier. Mais, malheureusement pour la gloire de ce jeune Figaro de la Basoche, rhistorien doit passer sur le terrain de ses exploits comme s'il marchait sur des charbons ardents. Un seul mémoire de frais, conune celui fait à Paris, suJQBt sans doute à l'histoire des mœurs contemporaines. Imitons donc le style des bulletins de la Grand«-Armée;
car, |)oar l'intelligence da récit, plas rapide sera l'énoncé des taiU et gestes de Petit-Glaud, meilleure sera cette page exclusivement judiciaire.
Assigné, le 3 Juillet, au tribunal de commerce d'Angoulême, David fit défaut ; le jugement lui fut signifié le 8.
Le 10, Doublon lança un commandement et tenta, le 12, une saisie à laquelle s'opposa Petit-Glaud en réassignant Métivier à quinze jours. De son côté, Métivier trouva ce temps trop long, ré« assigna le lendemain à bref délai , et obtint , le 19, un jugement qui débouta Sécbard de son opposition. Ce jugement, signifié roide le 21, autorisa un commandement le 22, une signification de con* trainte par corps le 23, et un procès-verbal de saisie le 24. Cette fureur de saisie fut bridée par Petit-Claud qui s'y opposa en inter-' jetant appel en Cour royale. Cet appel, réitéré le 15 juillet, tratnaît Métivier à Poitiers.
— Allez! se dit Petit-Gland, nous resterons là pendant quelque temps.
Une fob l'orage dirigé sur Poitiers, cliez un avoué de Cour royale à qui Petit-Claud donna ses instructions, ce défenseur à double face fit assigner à bref délai David Sécbard, par madame Sécbard, en séparation de biens. Selon l'expression du Palais, il diligenta de manière à obtenir son jugement de séparation le 28 juillet, il l'inséra dans le Courrier de la Charente^ le signifia dûment, et, le 1*' août, il se faisait par-devant notaire une liquidation des reprises de madame Sécbard qui la constituait créancière de sou mari pour la faible somme de da mille francs que l'amoureux David lui avait reconnue en dot par le contrat de mariage, et pour le payement de laquelle il loi abandonna le mobilier de son imprimerie et celui du domicile conjugal
Pendant que Petit-Claud mettait ainsi à couvert Favoir du ménage, il disait triompher à Poitiers la prétention sur laquelle il avait basé son appel. Selon loi, David devait d'autant moins être passible des firais faits à Paris sur Lucien de Rubempré, que le Tribunal civil de la Seine, les avait, par son jugement, mis à la cbaiige de Métivier. Ce système, adopté par la Cour, fut consacré dans un arrêt qui confirma les condamnations portées au jugement du tribunal de commerce d'Angoulême contre Sécbard fils, en faisant distraction d'une somme de six cents francs sur les frais de Paris, iDis k la chtfge de Métivier, en compensant quelques frais entre
Uft IL UVAB, SGÈSES DE LA VIE DE PBOVIHGE.
les parties, en égard à i*inckleiit qoi motivait Taj^l de Séchard. Cet arrêt aigiiifié « le 17 août, à Séobard fils, se traduisit, le 18, €n un commandement de payer le capital, les intérêts, les frais dus, suhis dTun procès-verbal de saisie le 20. Là, Petit-Claud intervint au nom de madame Sichard et revendiqua le mobilier comme appartenant à Tépouse, dûment séparée. De pins, Petit- Claud fit apparaître Séchard père devenu son client Voici pourquoi
Le lendemain de la visite que lui fit sa belle-fille, le vigneron était venu voir son avoué d'Angouléme, maître Gacfaan, auquel il demanda la manière de recouvrer ses loyers compromis dans la ba- ;garre où son fils était engagé.
— - Je ne puis pas occuper pour le père lorsque je poursuis le ûtSf lui dit Gachan, mais . allez voir Petit-Glaud , il est très-habile, et il vous servira peut-être encore mieux que je ne le ferais...
Au Pdais, dachaa dit à Petit-GlUud : — Je t'ai envoyé le père :Séchard, occupe pour moi à charge de revanche. ' Entré avoués, ces sortes de services se rendent en province comme à Paris.
Le lendemain do jour où le père Séchard eut donné sa confiance 4 Petit-Gland , le grand Gointet vint voir son complice et lui dit : — Tâchez de donner une leçon au père Séchard ! U est homme à 4ie jamais pardonner à son fils de lui coûter mille francs; et ce débours séchera dans son cœur toute pensée généreuse, s'il en pous* :8ait!
— Allez à vos vignes, dit Petit-Glaud à son nouveau dieot, votre Jb n*est pas heureux^ ne le grugez pas en mangeant chez lui Je TOUS appellerai quand il en sera temps.
Donc, au nom de Séchard, Petit-Glaud prétendit que les presses 4tant scellées devenaient d'autant [dus iomieubles par destination que, depuis le règne de Louis XIY, la maison servaità une imprimerie. Gachan, indigné pour le cmnpte de Métivîer, qui, après avoir trouvé à Paris les meubles de Lucien appartenant à Goralie, trouvait encore à Angoulême les meubles de David aj^rtenant è la femme et au père (il y eut là de jolies dioses dites à l'audience), assigna le père et le fils pour faire tomber de tdles prétentiiMis. « Nous voulons, s*écria-t-il, démasquer les fraudes de ces hommes « qui déploient les pins redoutables fortificatioDS de la mauvaise foi; « qui, des artkfep ks phis ianoœnjts et les. plus clairs du Gode,
iLLcnoas nftDUES : àvE kt davie. ,^95
• font d« ehevanx de frise pour se défeodré ! et de quoi, de payer
• trois mille francs! pris où... dans la caisse da pauyre Métivier. « £t Ton ose accuser les escompteurs!... Daàs quel temps vivons-
• nous!... Eain, je le demande, n'est-ce pas à qui prendra Tar- « gent de notre voisin 7« .. Vous ne sanctionnerez pas une prétcaitîoD V» qviferait passer rimmoralité au cœnr de la justkel... ».Le tiibanal d'Angoufême» ému par la belle plaidoierie de Gachan, rendit QQ jugement contradictoire entre toutes les parties» qui donna la propriété dermeubies meoUants seulement à madame Sécliardt repoussa les prétentions de Séchard père et le condamna net à payer
quatre cent trenteHinatre francs soixante- dnq centimes de frais.
— Le père Séchard est bon, se dirent en riant les avoués, il a T4>uki mettre la main dans le plat, qu'il paye!...
Le 26 août , ce jugement fut solfié de manière à pouvofr sairir les presses et les accessoires de Fimprimerie le 28 août On apposa les affiches!... On obtint, sur requête, un jugement pour pouvofr vendre dans les lieux mêmes. On inséra l'annonce de la vente dans les journaux, et Doublon se flatta de pouvofr procéder «a récolement et à la vente le 2 septembre.
£aoe moment, David Séchard devait, par jugement en règle et par exécatoires levés , bien légalement, à Médvîer la somme totale de dnq mille deux cent soixante-quinze francs vingtH^nq centimes non compris les intérêts. Il devait à Petît-daud douze cents francs et les bmiôraires, dont le chiffre était laissé, suivant la noble ixmfiance des cochers qui vous ont conduit rondement, à sa généro0it& Madame Séchaid devait à Petît^Glaud envfroa trois cent cinquante francs, et des honoraires. Le père Séchard devait ses quatre cent trente-quatre francs aiohante-cinq centimes et Petit- CJaud lui demandait cent écus d'hon<»airea. Ainsi, le tout pouvait aller à dix mille f rancs^
A part futilité de ces documents pour les uations étrangères qui pourront y voir le jeu de rarâllerie jndiciaire en France, il est nécessaire que le législateur, si toutefois le légishtenr a le temps de lire, connaisse josqu'où peut aller l'abus de la procédure. Ne de- Trait-on pas bâder une petite toi qui, dans certain cas, interdfrait aux avoués de surpasser en frais la somme qm (ait l'objet .du procès? N'y a-t-il pas quelque chose de ridicule à soumettre une propriété d'un centiare aux formalités qui régissent une terre d'an mMlion I On comprendra par cet exposé très^sec de toutes les phase»
par lesquelles passait le débat « la valeur de ces mots : la forme, la justice^ les frais! doat ne se doute pas rimmeuse majorité des Français. Voilà ce qui s'af^elle en argot de Palais met" tre le feu dans les aflaires d'un homme. Les caractères de Timprimerie pesant cinq milliers valaient, an prix de la fonte, deux mille francs. Les trois presses valaient six cents francs. Le reste du matériel eût été vendu comme do vieux fer et du vieux bois. LemoUfier du ménage aurait produit tout au plus mille francs. Ainsi, de valeurs appartenant à Séchard fils et représentant une somme d'enviroo quatre mille francs, Gachan et Petit-Claud en avaient fait le prétexte de sept mille francs de frais sans compter l'avenir dont la fleur promettait d'assez beaux fruits, comme on va le voir. Certes les praticiens de France et de Navarre, ceux de Normandie même, accorderont leur estime et leur admiration àPetlt-Claud;maisIes gens de cœur n'accorderont-ils pas une larme de sympathie à Koib «tàMarion?
Pendant cette guerre, Kolb, assis à la porte de l'allée sur ooe chaise tant que David n'avait pas besoin de lui, remplissait les devoirs d'un chien de garde. Il recevait les actes judiciaires, toujours surveillés d'ailleurs par un clerc de Petit-Giaud. Quand desaflSches annonçaient la vente du matériel composant une imprimerie, Rolb les^arrachait aussitôt que l'afficheur les avait apposées, et il courait par la ville les Ôter en s'écriant : — Les goquins!.... dourman der ein si prafe ùme! Ed Hz àbellent ça de la chisiice] Manon gagnait pendant la matinée une pièce de dix sous dans une papeterie et l'employait à la dépense journalière. Madame Ghardoo avait recommencé sans murmurer les fatigantes veilles de son état de garde-malade, et apportait à sa fille son salaire à la fin de chaque semaine. Elle avait déjà fait deux neuvaines, en s'étonnant de trouver Dieu sourd à ses prières, et aveugle aux clartés des cierges qu'elle lui allumait
Le 2 septembre, Eve reçut la seule lettre que Lucien écrivit après celle par laquelle il avait annoncé la mise en circulation des trois billets à son beau-frère et que David avait cachée à sa femme.
— Voilà la troisième lettre que j'aurai eue de lui depuis son départ, se dit la pauvre sœur en hésiunt à décacheter le iatal papier.
En ce moment, elle donnait à boire à son enfant, elle le nourrissait au biberon, car elle avait été forcée de renvoyer là noorrioe
ILLUSIONS PBRDUBS : ÈVB BT DAVID. 1^51
par économie. On peut jnger dans qad état h mit la lecture de la kttre suivante ainsi que David, qu'elle Gt lever. Après avoir passé h nuit à iaîre du papier, l'inventeur s'était couché vers le jour.
« Paris, 29 août.
» Ma chère sœur»
• U y a deux jours, à cinq heures du matin, j'ai reçu le dernier soupir d'une des plus belles créatures de Dieu, la seule femme qui pouvait m'aimer comme tu m'aimes, comme m'aiment David et ma mère, en joignant à ces sentiments si désintéressés ce qu'une mère et une sœur ne sauraient donner : toutes les félicités de l'amour ! Après m'avoir tout sacrifié , peut-être la pauvre Coralie est-elle morte pour moi I pour moi qui n'ai pas en ce moment de quoi la faire enterrer... £lle m'eût consolé de la rie; vous seuls, mes chers anges, pourrez me consoler de sa mort Cette innocente fille a, je le crois, été absoute par Dieu, car elle est morte chrétiennement Oh I Paris !... Mon Eve, Paris est à la fois toute la gloire et toute l'infamie de la France, j'y ai déjà perdu bien des illusions, et je vais en perdre encore d'autres en y men* diant le peu d'argent dont j'ai besoin pour mettre en terre sainte k corps d'un ange I
» Ton malheureux frère,
9 Lucien. »
« P. S. J'ai dû te causer bien des chagrins par ma légèreté, tu
• sauras tout un jour, et tu m'excuseras. D'ailleurs, tu dois être > tranquille : en nous voyant si tourmentés, Coralie et moi, un 9 brave négociant à qui j'ai fait de cruels soucis, monsieur Camusot, .
• s'est chargé d'arranger, a-t-il dit, cette affaire, j^
— La lettre est encore humide de ses larmes ! dit-elle à David en le regardant avec tant de pitié qu'il éclatait dans ses yeux quelque chose de son ancienne affection pour Lucien.
— Pauvre garçon, il a dû bien souffrir, s'il était aimé comme il Je dit 1... s'écria l'heureux époux d'Eve.
£tle mari comme la femme oublièrent toutes leurs douleurs, devant le cri de cette douleur suprême. En ce moment, Marion se précipita disant : — Madame» les vdlà I... les voilà !•••
— QniT
ft58 IL LIVBB« 9CAmS l>K LA IflB Ml PIIOfUIGB.
•^ JDoaUon et ses bomines, le diable, Rolb se bat avec eux, en 'm vendre.
— Non, Don, l'im ne rendra pas» rassnreEHrei» t s'écria Felk- €laud dont la voix retentit dans la pièce qui précédait la chambre à coucher, je viens de signifier un appel Vous ne devez pas rester sons le poids d*nn jugement qui taxe de mauvaise foL Je ne me suis pas avisé de me défendre icL Pour vous gagner du temps, j*ai
. laissé bavarder Gachan, je suis certain de triompher encore nne fois •à Poitiers...
— Mais combien ce triomphe coûtera-t-fl ? demanda madame Séchard.
— IKss Innoraires si vous trioniphes» et mille Crânes â ntm pevitons.
— Mon Dien, s'écria h panvre Eve, mais le remède n'est-ilpas pke que le mal ?.••
En entendant ce cri de l'innocettce éclairée an feo jndidaiie, Peilit-Claiid resta tout interdit, tant Eve était belle.
Le père Sédiard, mandé par Petit-Gland , arriva snrcesentrelailes. La présence dn vieiUaud dans la diambre à coucher de ses •en&nfs, oià son petit-fik an berceau sonriait an malhenr, rendit icette scène complète.
— Papa Séchard , dit le jeune avoué, vons me deves nqit ccsls francs pour voire interventioii ; mais vous les répéterez contre votre fils^ en les ajoutant à la masse des loyers qui vous sont dus.
Le vieux vigneron saisit la piquante ironie que Petit-Glaud mit ^dans son accent et dans son air en lui adressant cette phrasa
— Il vous en aurait moins coûté pour cautionner votre fib! loi ^t Eve en qnittant le heman pour venir embrasser le viiâbri..
Bavid, accablé par la vue de Pattroiqiement qui s'était Md^ Tant sa maison, où la hme de Kdb et des gens dé DonMon avait «tlîré dn monde, tendit la main à son père sans foi dire bonjour.
«<- £t comment pnl»je vous devoir sept cents francs? demanda k vieillard à Petit-Ghud.
<— Mais parce qne j'ai, d'abord, occupé pour voos. Gomme il Vagit de vos loyers , vous êtes vis-à-vis de moi solidaire avec votre 4èfatenr. Si votre fils ne me paye pas ces frais-ft vous me les payera, von&.. Mais, ceci n'est rien, dans qnelipies heoMs on voudra mettre David en prison, l'y laisserez-vons aller t
-—Que doit-il T
ILLUSIONS PWDUSS : àV£ ET DAVID» A5d
•— Hais quelque chose comme cinq à six mille francs » sans compter ce qu*il tous doit et ce qu'il doit à sa femme.
Le vieillard» devenu tout défiance, regarda le tableau touchani qui se présentait à ses regards dans cette chambre bleue et blanc he : une belle femme en pleurs auprès d'un berceau , David fléchissant ^fin sous le poids de ses chagrins, l'avoué qui peut-être l'avait attiré là comme dans un pi^e ; l'ours crut alors sa paternité mise en Jeu par eux, il eut peur d'être exploité. Il alla voir et caresser l'enfant, qui lui tendit ses petites mains. Au milieu de tant de soins, f enfant, soigné comme celui d'un pair d'Angleterre , avait sur la tête un petit bonnet brodé doublé de rose.
— Eh ! que David s'en tire comme il pourra, moi je ne pense qu*à cet eofant-lè, s'écria le vieux grandrpère, et sa mère m'approuvera. David est si savant , qn'il doit savoir comment payer ses dettes.
— Voilà, dit l'avoué d'un air moqueur, la véritable expression de vos sentiments. Tenez, papa Séchard, vous êtes jaloux de voire fils. Écoutez la vérité : vous avez mis David dans la position où il est, en lui vendant votre imprimerie trois fois ce qu'elle valait, et en le ruinant pour vous faire payer ce prix usuraire. Oui, ne branlez pas la tête : le journal vendu aux Cointet et dont le prix a été empoché par vous en entier , était toute la valeur de votre imprimerie Vous baissez votre fils parce que vous Favez dépouillé ,
parce que vous en avez fait un homme au-dessus de vous. Vous vous donnez le genre d'aimer prodigieusement votre petit4ils pour masquer la banqueroute de sentiments que vous faites à votre fils et à votre bru qui vous coûteraient de l'argent hic et nunCy tandis que votre petit-fils n'a besoin de votre affection que in extremis. Vous aimez ce petit gars-là pour avoir l'air d'aimer quelqu'un de votre famille, et ne pas être taxé d'insensibilité. Voilà le fond de votre sac, père Séchard...
— Est-ce pour entendre ça que vous m'avez fait venir? dit le vieillard d'un ton menaçant en regardant tour à tour son avoué, sa belle-fille et son fils.
-^ Mais, monsieur, s*écria la pauvre Eve en 8*adressant à Petit-
daud, avez-vous donc juré notre ruine 7 Jamais mon mari ne s'est
plaint de son père... Le vigneron regarda sa belle^fille d'un air
sournois. — Il m'a dit cent fois que vous l'aimiez à votre manière,
- dit-elle au vieQlard en en comprenant la défiàncer
460 II. uvhb, scèrcs db la tib de piiovracB.
D'après les instructions du grand Cointet » Petit-Claud achevait de brouiller le père et le fib afin que le père ne fît pas sortir David de la cruelle position où il se trouvait. — Le jour où nous tiendrons Da7id en prison , avait dit la veille le grand Cointet à Petit-Claud, vous serez présenté chez madame de Sénonches. L*intel1igenceqne donne l'afTection avait éclairé madame Séchard » qui devinait cette inimitié de commande, comme elle avait déjà senti la trahison de Cérizet Chacun imaginera facilement Tair surpris de David, qui ne pouvait pas comprendre que Petit-Claud connût si bien et son père et ses affaires. Le loyal Imprimeur ne savait pas les liaisons de son défenseur avec les Cointet, et d'ailleurs il ignorait que les Cointet fussent dans la peau de Métivier. Le silence de David était une injure pour le vieux vigneron ; auâsi l'avoué profita-t*il de l'étonnement de son client pour quitter la place.
— Adieu , mon cher David , vous êtes averti , la contrainte par corps n'est pas susceptible d'être infirmée par l'appel , il ne reste plus que cette voie à vos créanciers, ils vont la prendre. Ainsi, sauvez-vous !... Ou plutôt , si vous m'en croyez , tenez , aUez voir les frères Cointet, ils ont des capitaux , et , si votre découverte est faite, si elle tient ses promesses, associez-vous avec eux; ils sont, après tout, très-bons enfants...
— Quel secret 7 demanda le père Séchard.
Mais croyez-vous votre fils assez niais pour avoir abandonné
son imprimerie sans penser à autre chose 7 s'écria l'avoué. Il est en train, m'a-l-il dit, de trouver le moyen de fabriquer pour trois francs la rame de papier qui revient en ce moment à dix francs
— Encore une manière de m'attraper! s'écria le père Séchard. Vous vous entendez tous ici comme des larrons en foire. Si David a trouvé cela, il n'a pas besoin de moi, le voilà millionnaire I Adieu, mes petits amis, bonsoir.
£t le vieillard de s'en aller par les escaliers.
— Songez à vous cacher, dit à David Petit-Claud qui coam après le vieux Séchard pour l'exaspérer encore.
Le petit avoué retrouva le vigneron grommelant sur la place du Mûrier, le reconduisit jusqu'à l'Houmeau, et le quitta en le menaçant de prendre un exécutoire pour les frais qui lui étaient dus, s'il n'était pas payé dans la semaine.
— Je vous paye» si vous me donnez les moyens de déshériter
aLusioiis PBirDVBS : fiVB et davio. . km
mon fib sans nuire à mon petit»-^ et à ma bni!... dit le vieoT Séchard en quittant brusquement Petit-Gland.
— G)mme le grand Cointet connaît bien son mondel... Ah! ft me le disait bien : ces sept cents francs à donner empêcheront le père de payer les sept mille francs de son fils, s*écrlait le petit avoué en remontant à Angoulême. Néanmoins ne nous laissons pas enfoncer par ce vieux finaud de papetier, il est temps de lui de« mander autre chose que des paroles.
— £h! bien, David, mon ami, que comptes-tu faire?... dit Eve à son mari quand le père Séchard et l'avoué les eurent laissés.
— Mets ta plus grande marmite an feu, mon enfant, s'écria David en regardant Marion, je tieos mon affaire?
En entendant cette parole, Eve prit son chapeau, son châle, ses souliers avec une vivacité fébrile.
— Habillez-vous, mon ami, dit-elle à Kolb, vous allez m'accook ps^er, car il faut que je sache s'il existe un moyen de sortir de cet enfer...
— Monsieur, s'écria Marion quand Eve fut sortie, soyez donc raisonnable, ou madame mourra de chagrin* Gagnez de l'argent pour payer ce que vous devez, et, après, vous chercherez vos trésors à votre aise.. •
— Tais-toi, Marion, répondit David, la deraière difficulté sera vaincue. J'aurai tout à la fois un brevet d'invention et un brevet de perfectionnement.
La plaie des inventeurs, en France, est le brevet de perfection* nement Un homme passe dix ans de sa vie à chercher un secret d'industrie, une machine, une découverte quelconque, il prend un brevet, il se croit maître de sa chose ; il est suivi par un concur* rent qui, s'H n'a pas tout prévu, lai perfectionne son invention par ane vis, et la lui Ole ainsi des mains. Or, en inventant, pour fabriquer le papier, une pâte à bon marché, tout n'était pas dit! D'auâ*cs pouvaient perfectionner le procédé. David Séchard voulait tout prévoir, afin de ne pas se voir arracher une fortune cherchée au milieu de tant de contrariétés. Le papier de Hollande (ce nom reste au papier fabriqué tout en chiffon de fil de lin, quoique la Hollande n'en fabrique pins) est légèrement collé ; mais il se colle feuille ^ feuille par une main-d'œuvre qui renchérit le papier. S'il devenait possible de coller la pâle dans la cuve, et par une colle peu dispen* dieuse (ce qui se fait d'ailleurs aujourd'hui, mais imparfaitement
462 a UVBB» SCtaEft DB LA KIB DB MOVIBCI.
eooore), i n% rarterail atcmi perlèdtionnemcnt à trouver. Depuis ua mois, David cherchait donc à coller ea cuve la plie de son pa* pier. n visait à la fois deux secrets.
Ère aDa voir sa mère. Par mi hasard favorable» madame Cb»* doo gardait h femme du premier Sobstitot, laqudle venait de doiH ner on héritier présomptif à Tillastre famille des HilaiiâdeNeven. Eve, en déCance de tons les officiers ministMels, avait inventé de consulter, sor sa position, le défenseur légal des veuves et des or* phdins, de loi demander si elle pouvait libérer David m s'oM^eam, en vendant ses droits; mais elle espérait aussi savoir la vérité sur b conduite ambiguë de Petit-Claud.
Le magistrat, surpris de la beauté de madame Sécbard, la reçut, tton-seulement avec les égards dus à une femme, mais encore avec une espèce de courtoisie à laquelle Eve n*étiiit pas habituée. EBe vît enfin dans les yeux du magbtrat cette expression que, depuis son mariage, die n*avait plus trouvée que chez Kolb, et qui, pour les femmes belles comme Eve, est le critérium avec lequel eRes jugmit les hommes. Quand une passion, quand l'intérêt ou l'âge glacent dans les yeux d'un homme le pétillement de Tobéfesance absolue qui y flambe au jeune Ige, une femme eatte alors en dé fiance de cet homme et se met à l'observer. Les Gointet, Petit- Claud, Gérizet, tous les gens en qui die avait deviné des ennemis, l'avaient regardée d'un œil sec et froid. Elle se sentit donc à l'aiM avec le Substitut, qui, tout en l'accueillant avec grdce, détruisit en peu de mots toutes ses espérances.
— n n'est pas certain, madame, lui dit'^il, que la Cour Royale réforme le jugement qui restrdnt aux meubles meublants l'abandoD que vous a fait votre mari de tout ce qu*il possédait pour vous remplir de vos reprises. Votre privil^e ne doit pas servir à couvrir une fi'aude. Mais, comme vous serez admise en qualité de créancière au partage du prix des objets saisis, que votre beau- père doit exercer également son privilège pour la somme des loyers dos, il y aura, l'arrêt de la cour une fols rendu, matière à d'autres contestations, à propos de ce que nous appelons, en termes de droit, une contribution.
— Mais monsieur Pettt-Glaud nous ruine donc! s'écria-t« elle.
— La conduite dePetit-Glaud, reprit le magistrat, est conforme au mandat donné par votre mari, qui veut, dit son avoué, gagner
da lemps. Sdon m<», peut-être ?aadrait-fl raieiiz se désister de* rappel» 6t foQs rendre acquéreurs à la vente» vous et votre beaupère, des ustensiles les {dus nécessaires à votre eiq^IoîtatiQA, V09dans la limite de ce qui doit vous revenir, hà pour la somme de ses loyers».. Mais ce serait aller trop promptemem au bot. Le§. avoués vous grugent!.....
— {e serais alors dans les mains de monsieur Sécbard père^à qui ^ devrais le loyer des ustensiles et celui de la maison; mon mari n*en resterait pas mmos sous le coup des poursuites de moii* sieur Métivier, qm n'aurait presque rien eu...
— Oui, madame.
— £h! bien, notre position serait (rire que celle où nous^ sonmies^..
— La force de la loi» madame, appartient en définitive au créancier. Vous avez reçu trois mille francs, il faut nécessairement lea rendre...
— Ob! monsieur, nous croyetvous donc capables de... Eve s'arrêta en s*ap»cevant du danger que sa justification poo-^ vait faire courir à. son frère.
— Ob ! je sais bien, reprit le magistrat, que cette affaire est obscure et ducôcé des débiteurs, qui sont probes, délicats, grandsmônie!.... et du côté du créancier qui n'est qu'un pr^te-nom....
Eve épouvantée r^ardait le magistrat d'un air hébété.
— Vous comprenez, dit-il, en lui jetant un regard plein de grossefinesse, que nous avons, pour réfléchir à ce qui se passe sous nosyeux, tout le temps pendant lequel nous sommes assis à écouter le» plaidoieries de messieurs les avocats.
Eve revint au désespohr de son inutilité.
Le soir à sept heures, Doublon apporta le conmiandement par lequel il dénonçait la contrainte par corps. A cette heure, la pour* suite arriva donc à son apogée.
— A compter de demain, dit David, je ne pourrai plus sortir que pendant la nuit
Eve et madame Chardon fnHidirenten larmes; Pour elles, se cacher était un déshonneur.
En apprenant que la liberté de leur maître était menacée, KoUr et Marion s'alarmèrent d'autant plus que, depuis long-temps, U^ l'avaient jugé dénué de toute malice; et ils tremblèrent tellement, pour lui» qu'ils vinrent trouver madame ChardoUi Eve et David^
4U IL LIVRB, SCÈHBS DB LA VIIS DE PBOVIBGE.
8008 prétexte de savoir à quoi leur dévouement pouvait éire mile. Ib arrivèrent au moment où ces trois êtres, pour qui la vie avait été jusqu'alors si simple, pleuraient en apercevant la nécessité de eachor David. Mais comment échapper aux espions invisibles qui, des à présent, devaient observer les moindres démarches de cet homme, malheureusement si distrait 7
— Si matame feut addentre ein belit quard'hire, che fais bousser eine regonnaissanze dans le gampe ennenn, dit Rolb, et vis ferrez que che m*y gonnais, quoique chaie Vair d'ein HallemanU; gomme che suis et» frai Vrat^ çaiSy chai engor te lu malice,
— Oh I madame, dit Marion, laissez-le aller, il ne pense qu'à garder monsieur, il n*a pas d*anlres idées. Kolb n'est pas un Alsacien. G*est.. quoi?... un vrai terre-neuvien I
«— Allez, mon bon Rolb, lui dit David, nous avons encore le temps de prendre un parti.
Kolb courut chez l'huissier, où les ennemis de David, réunis en conseil, avisaient aux moyens de s'emparer de .lui
L'arrestation des débiteurs est, en province, un fait exorbitant, anormal, s'il en fût jamais. D'abonl, chacun s'y connaît trop bien pour que personne emploie jamais un moyen si odieux. On doit se trouver, créanciers et débiteurs, face à face pendant toute la vie. Puis, quand un commerçant, un banqueroutier, pour se servir des expressions de la province, qui ne transige guère sur cette espèce de vol légal, médite une vaste faillite, Paris lui sert de refuge. Paris est en quelque sorte la Belgique de la province : on y trouve des retraites presque impénétrables, et le mandat de l'huissier poursuivant expire aux limites de sa juridiction. Il est d'autres empêchements quasi dîrimants. Ainsi, la loi qui consacre l'inviolabilité du domicile règne sans exception en province; l'huissier n'y a pas le droit, comme à Paris, de pénétrer dans une maison tierce pour y venir saisir le débiteur. Le Législateur a cru devoir excepter Paris, à cause de la réunion constante de plosieura familles dans la même maison. Mais, en province, pour violer le domicile du débiteur lui-même, l'huissier doit se faire assister du juge de ]mx. Or, le juge de paix, qui tient sous sa puissance les huissiers, est à peu près le maître d'accorder ou de refuser soif conr cours. A la louange des juges de paix, on doit dire que cette obligation leur pèse» ils ne veulent pas servir des passions aveugles, ou
ILLVSIOBIS PERDUES : EVE ET DAVID. i^65
des yengeances. 11 est encore d'antres difficultés non moins graves et qui tendent à modifier la cruauté tout à fait inutile de la loi sur la contrainte par corps, par l'action des mœurs qui change souvent les lois au point de les annuler. Dans les grandes villes, il existe assez de misérables, de gens dépravés, sans foi ni loi, pour servir d'espions; mais dans les petites villes chacun se connaît trop pour pouvoir se mettre aux gages d'un huissier. Quiconque, dans la classe infime , se prêterait à ce genre de dégradation, serait obligé de quitter la ville. Ainsi, l'arrestation d'un débiteur n'étant pas, comme à Paris ou comme dans les grands centres de population , l'objet de l'industrie privilégiée des Gardes du Commerce, devient une œuvre de procédure excessivement difficile, un combat de rose entre le débiteur et l'huissier dont les inventions ont quelquefois fourni de très- agréables récits aux Faits-Paris des journaux.
Cointet l'aîné n'avait pas voulu se montrer; mais le gros Cointet, qui se disait chargé de cette affaire par Métivier, était venu chez Doublon avec Cérizet, devenu son prote, et dont la coopération avait été acquise par la promesse d'un billet de mille francs. Doublon devait compter sur deux de ses praticiens. Ainsi les Cointet avaient déjà trois limiers poar surveiller leur proie. Au moment de l'arrestation, Doublon pouvait d^'ailieurs employer la gendarmerie, qui , aux termes des jugements, doit son concours à l'huissier qui la requiert Ces cinq personnes étaient donc en ce moment même réunies dans le cabinet de maître Doublon, situé au rez-dechaussée de la maison, en suite de l'Étude.
On entrait à l'Étude par un assez large corridor dallé, qui formait comme une allée. La maison avait une simple porte bâtarde, de chaque côté de laquelle se voyaient les panonceaux ministériels dorés, au centre desquels on lit en lettres noires : huissier. Les deux fenêtres de l'Étude donnant sur la rue étaient défendues par de forts barreaux de fer. Le cabinet avait vue sur un jardin , où l'huissier, amant de Pomone, cultivait lui-même avec un grand succès les espaliers. La cuisine faisait face à l'Étude, cl derrière la cuisine se développait l'escalier par lequel on montait 5 l'étage supérieur. Cette maison se trouvait dans une petite rue , derrière le nouveau Palais de Justice , alors en construction, et qui ne fut fini qu'après 1830. Ces détails ne sont pas inutiles à l'intellip^ence de ce qui advint à Kolb. L'Alsacien avait inventé de se présenter à Vbvàsr ëet sous prétexte de lui vendre son maître, afin d'apprendre ainsi
cou. HUM. T. VIII. 80
qaeh seraieot les pièges qn'on lai tendrait, et dé l'eo préserrer. La cuisiiiière vint oaYiir, Kolb lai manifesta le désir de parler à moiisiear Donblon pour affaires. Contrariée d*être dérangée pendant qu'elle lavait sa vaisselle, cette femme oavrit la porte de l'Étude en disant à Kolb, qni loi était inconnu, d*y attendre monsieur, pour le moment en conSéreoce dans scm cabinet; puis, die alla prévenir son maître qu'un homme voulait lui parier. Cette expression , un hotnme^ signifiait si bien un paysan, que Doublon dît : — Qu'il attende I Kolb s'assit auprès de la porte du cabinet
— Ah çà! comment comptez-vous procéder? car si nous poavions l'empoigner demain matin , ce serait du temps de gs^é, disait le gros Cointet
— H n'a pas volé son nom de Naïf, rien ne sera plus facile, s'écria Çérizet
En reconnaissant la voix du gros Cointet, mais surtout en entendant ces deux phrases, Kolb devina sur-le-champ qu^il s'agissait de son maître, et son étonnement alla croissant quand il disângoi la voix de Cérizet
— Eine karsan qui a manche son bain^ s'écria-^il frappé d'épouvante.
— Mes enfants, dit Doublon, voici ce qu'il faut faire. Noos échelonnerons notre monde à de grandes distances, depuis la me de Beaulieu et la place du Mûrier, dans tous les sens, de manière à suivre le Naïf, ce surnom me plaît, sans qu'il paisse s'en apercevoir, nous ne le quitterons pas qu'il ne soit entré dans la maison oà il se croira caché; nous lui laisserons quelques jours de sécurité, puis nous l'y rencontrerons quelque jour avant le lever ou leooo* cher du soleil
— Mais en ce moment que fait-ST il peut nous écba|^>er, dit ie '^ros Cointet
^ — U est chez lui, dit maître Doublon ; s'il sortait, je le saurais. J'ai l'un de mes praticiens sur la place du Mûrier en obsarvatios, un autre au coin du Palais, et un autre à trente pas de ma maÎMn. Si notre homme sortait, ils siffleraient; et il n'aurait pas fait trois pas, que je le saurais déjà par cette communicatkm tél^rapiiîqae.
Les huissiers donnent à leurs reçois le nom lM)nnêt8 de praddeos.
Kolb n'avait pas compté sur un si favorable hasard, il sortil doucement de l'Étude et dit à la servante : — Monsieur Doabks
ILLUftlOIS FIBMBB : ftVB BT DâYID. 467
€8t occupé poar long-temps, je reriendnd demain matin de bonne heure.
L* Alsacien, en sa qualité de cavalier, avait été saisi par une idée <iu'il alk sur-le-chan^ mettre à eiécution. Il courut chez ur loueur de chevaux de sa connaissance, y choisit un cheval, le fit jseller, et revint en toute hâte chez son maître, oô il trouva madame Eve dans la plus profonde désolation*
— Qu'y a-t-il, Kolb? demanda rimprimeor en trouvant à TAlisacien un air à la fois joyeux et effrayé.
— Vus êdes endourés de goquins. Le plis sire ede te ga^ ^er mon matdre. Moniame chd-eUe bensé à meddre monzière quelque bord?
Quand Thonnêle Koib eut expUqué la trahison de Gérizet , les •circonvallations tracées autour de la maison, la part que le gros Cointet prenait à celte affaire, et £aiit pressentir les ruses que mé* diteraient de tels hommes contre son maître , les plus fatales lueurs éclairèrent la position de David»
— C'est les Gointel qui le poursuivent, s'écria la pauvre Eve «léantie , et voilà pourquoi Ifétîvier se montrait si dur. . . . Ib sont papetiers, ils veulent ton secret.
— Mais que faire pour leur édbapper? s'écria madame Chardon.
— Si montame beud affùir ein bedide entroid à meddre manziire, demanda Koib^ che bromets de Vy gontuire sans qu'on le sache chômais.
— N'entrez que de nuit chez Basine Clerget, répondit Eve, j'irai ciHivenir de tout avec eUe. Dans cette circonstance, Basine est ose autre moi-même,
— Les espions te suivront, dit enfin David qui recouvra quelque présence d'espriL II s'agit de trouver un moyen de prévenir Basine sans qu'aucun de nous y aille.
— Moniame beud y hâler, dit Kolb. Foissi ma gompinor zion : che fais sordir affec monsiire, nus emmènerons sir nos dracôs les sivkurs. Beniant ce demps , matame ira chez matemoiselie Clerchet, He ne sera pas zuifie. Chai 'ein gefalf che prents monsiire en groube; ed, H tiaple, s% ïoa nug addrabeï
— Ehl Inen, adieu, mon ami, s'écria la pauvre femme ense je« tant dans les bras de son mari ; aucun de nous n'ira te voir, car nous pourrions le faire prendre. Iliaol nous dire adieu pour tout
658 IL livub, scènes de la vie de proyince.
le temps que durera cette prison Tolootaire. Nous correspondrons par la poste, Basine y jettera tes lettres, et je t'écrirai sous son nom.
A leur sortie David et Kolb entendirent les sifflements, et me-* Dirent les espions jusqu'au bas de la porte Palet où demeurait le loueur de dievaux. Là, Kolb prit son maître en croupe, en lui recommandant de se bien tenir à lui.
— Zifflez, ziffkzy mes pons hâmis! Che me mogue de vus dous! s'écria Kolb. Vfis n'addraberez bas ein peuxgafalier. .
Et le TÎeux cavalier piqua des deux dans la campagne avec une rapidité qui devait mettre et qui mit les espions dans l'impossibilité de les suivre, ni de savoir où ils allaient
Eve alla chez Postel sous le prétexte assez ingénieux de le consulter. Après avoir subi les insultes de cette pitié qui ne prodigue que des paroles, elle quitta le ménage Postel, et put gagner, sans être vue, la maison de Basine, à qui elle conGa ses chagrins en lai demandant secours et protection. Sasine, qui pour plus de discrétion avait fait entrer Eve dans sa chambre, ouvrit la porte d'un cabinet contigu dont le jour venait d'un châssis à tabatière et sur lequel aucun œil ne pouvait avoir de vue. Les deux amies débouchèrent une petite cheminée dont le tuyau longeait celui de la cheminée de l'atelier où les ouvrières entretenaient du feu pour leurs fers. Eve et Basine étendirent de mauvaises couvertures sur le carreau pour assourdir le bruit, si David en faisait par mégarde; elles lui mii:ent un lit de sangle pour dormir, un fourneau pour ses expériences, une table et une chaise pour s'asseoir et pour écrira Basine promit de lui donner à manger la nuit; et, comme personne ne pénétrait jamais dans sa chambre, David pouvait défier tuasses ennemis, et même la police.
— Enfin, dit Eve en embrassant son amie, il est en sûreté. Eve retourna chez Postel pour éclaircir quelque doute qui, di^-
elle, la ramenait chez un si savant juge du tribunal de commerce, et elle se fit reconduire par lui chez elle en écoutant ses doléances. — Si vous m'aviez épousée, en seriez -vous là?... Cesentlmeot était au fond de toutes les phrases du petit pharmacien. Au retour, Postel trouva sa femme jalouse de l'admirable beauté de madame Séchard, et, furieuse de la politesse de son mari, Léonie fut apaisée par l'opinion que le pharmacien prétendit avoir de h supériorité
ILLUSIOUS PERDUES : iVB ET DAVID. . 469
des petites femmes rousses sur les grandes femmes brunes, qui selon lui, étaient, comme de beaux chevaux, toujours à Técnrie. Il donna sans doute quelques preuves de sincérité, car le lendemain madame Postel le mignardait
— Nous pouvons être tranquilles, dit Eve à sa mère et à Mario d, qn elle trouva, selon l'expression de Marion, encore saisies,
— Oh ! il sont partis, dit Marion quand Eve regarda machina* lement dans sa chambre.
— U vaud-il nus diriger î..* demanda Kolb quand il fut à une lieue sur la grande route de Paris.
— A Marsac, répondit David ; puisque tu m*as mis sur ce chc^ min-là, je vais faire une dernière tentative sur le cœur de mo» père.
— Chaimerais mié nmider à l'assaut Vune padderic te ganons, bar ce qu'il n'a boind de cuer, menmsier fôdra bère.
Le vieux pressier ne croyait pas en son fils ; il le jugeait, comme juge le peuf^e , d*après les résultats. D*abord, il ne croyait pas avoir dépouillé David; puis , sans s'arrêter à la différence des temps , il se disait, : — Je l'ai mis à cheval sur une imprimerie, comme je m'y suis trouvé moi-même ; et loi, qui en savait mille fois plus que moi, n'a pas su marcher ! Incapable de comprendre son fils, Q le condamnait, et se donnait sur cette haute intelligence une sorte de supériorité en se disant : — Je lui conserve du pain. Jamais les moralistes ne parviendront à faire comprendre toute l'influence que les sentiments exercent sur les intérêts. Cette Influence est aussi puissante que celle des intérêts sur les sentiments. Toutes les lois de la nature ont un double effet, en sens in- Terse Pune de l'autre. David, lui, comprenait son père et il avait la sublime charité de l'excuser. Arrivés à huit heures à Marsac, Rolb et David surprirent le bonhomme vers la fin de son dîner qui se rapprochait forcément de son coucher.
— Je te vois par autorité de justice, dit le père à son fils avec vn sourire amer.
— - Gommand, mon maîdre et fus, bouffez-vus vus renr gondrer.., il foyache tans les deux et vus êdes ttu^hurs tans les fignes.». s'écria Kolb indigné. Bayez, bayez! c'edde /Mreidattebère.,.
'— Allons, Kolb va-t*en mets le cheval chez madame Goortoia
klO IL Lim SCÈMEM OB Là m »B nOVIHCB.
afin de ne pas «D eoibarraaMr mon père, el sache qae les pèfOBiNtt ton joon raison.
Kolb s'en alla grommdttit eonme un chiea qoi, grondé par son^ maître pour sa prudence, proteste encore en obéissant David» sans dire ses secrets, offrît alors à son père de lui domièr hprenre la plus évidente de sa déconverte , en lui proposant nn intérêt dans cette afiiire poor prix des sommes qui lui devenaient nécessaires, soit pour se libérer immédiatement^ soit pour se livr^ \ l'eiqdokation de son secret
— Eh t comment me prouteras-tu que tu peux faire avec rien du beau papier qui ne coûte rien? demanda l'ancien typographe en lançant à son fils un regard atiné, mais fin, curieux, avide. Voqs eussiez dit un éclair sortant d'un nuage pluvieux, car le vieil ours,^ fidèle à ses traditions, ne se couchait jamais sans être coiffé de nuit Son bonnet de nuit consistait en deux bouteilles d'excellent vin vieux que, selon son expression, il sirotait.
— Bien de plus simple, répondit David. Je n'ai pas de papier sur moi. Je suis venu par ici pour fuir Doublon ; et, me voyant sur la route de M arsac, j'ai pensé que je pourrais bien trouver che^ vous les facilités que j'aurais cbez un usurier. Je n'ai rien sur moi que mes habits. Enfermez-moi dans un local bien clos, où personne ne puisse pénétrer, oik personne ne puisse me voir, et..
— Gomment, dit le vieillard en jetant à son fils un effroyable regard, tu ne me laisseras pas te voir faisant tes opérations...
— Mon père, répondit David, vous m'avez prouvé qu'il n'y avait pas de père dans les affaires.. .
— Ah I tu te défies de celui qui t'a donné la vie.
— Non, mais de celui qui m'a ôté les moyens de vivre.
— Chacun pour soi, tu as raison I ditle vieillard. £h! bien, je te mettrai dans mon cellier.
— J'y entre avec Kolb, vous me donnerez un chaudron pour foire ma pâte, reprit David sans avoir aperçu le coup d'oeil que lui lança son père, puis vous irez me chercher des tiges d'artichaut, des tiges d'aspeiiges, des orties à dard, des roseaux que vous couperez aux bords de votre petite rivière. Demain matin , je sortirai de votre cellier avec du magnifique papier.
— Si c'est possible... s'écria l'Ours en laissant échapper nn hoquet» je te donnerai peut-être... je verrai si je pois te donner.*...
1LLIISI0BIS PERDOBa : EVE BT DAVID. 471
bah!... Tingt-cinq mille francs, à la conditioii de m'ea (airegagDer antant tous les ans...
— Mettez-moi à l'épreuTe , j'y consens I s'écria David* Kolb, naonte à cheval, pousse jusqu'à Mansle» achètes-y un grand tamis de crin chez un boisselier » de la coUe chez un ^icier » et reviens en toute hâte.
— Tiens, bois... dit le père en mettant devant son fils une bonteille de vin, du pain, et des restes de viandes froides. Prends des forces» je vais t'aller faire tes provisions de chiffons verts; car ils sont verts, tes chiffons ! j'ai même peur qu% ne soient un peu trop vert&
Deux heures après , sur les onze heures du soir, le vieillard en fermait son fils et Kolb dans une petite pièce adossée à son cellier » couverte en tulles creuses, et où se trouvaient les ustensiles néces* saires à brûler les vins de l'Angoumois qui fournissent, conmie od sait, toutes les eaux-de-vie dites de Cognac
— Oh ! mais je suis là comme dans une fabrique. •• voilà du bois et des bassines, s'écria David.
— £h ! bien, à demain, dit le père Séchard, je vais vous enfermer, et je lâcherai mes deux chiens, je suis sûr qu'on ne vous ap* portera pas de papier. Montre-moi des feuiUes demain, je te déclare que je serai ton associé, les affaires seront alors claires et bien menées...
Kolb et David se laissèrent enfermer et passèrent deux heures environ à briser, à préparer les tiges, en se servant de deux madriers. Le feu brillait, l'eau bouillait Vers deux heures du matin, Kolb, moins occupé que David, entendit un soupir tourné comme un hoquet d'ivrogne; il prit une des deux chandelles et se mit à regarder partout ; il aperçut alors la figure violacée du père Séchard qui remplissait une petite ouverture carrée, pratiquée audessus de la porte par laquelle on communiquait du cellier au brû* loir et cachée par des futailles vides. Le malicieux vieillard avait introduit son fils et Kolb dans son brûloir par la porte extérieure qui servait à passer les pièces pour les livrer. Cette autre porte in^ térieure permettait de rouler les poinçons du cellier dans le brûloir sans faire le tour par la cour.
— Ah! baba! ceci n*ed bas de cheu^ fus foulez viUmder fôdre vils.,. Safez-vus ce que vus vaides, quand fus tnrfez eine poudeiUe tebon%(^? Vus appreufez ein goquin.
— Oh ! mon père, dit David.
— Je Tenais savoir si tous aviez besoin de quelque chose, dit le vigneron qoaâi dégrisé.
— Et c'edde bar indéréd pir nus que affez bris Hne bedide egelle ?... dit Kolb qui ouvrit la porte après en avoir débarrassé l'entrée et qui trouva le vieillard monté sur une échelle courte, en chemise.
— Risquer votre santé ! s'écria David,
— Je crois que je suis somnambule, dit le vieillard honteux eu tiescendant Ton défaut de confiance en ton père m*a fait rêver, je songeais que tu t'entendais avec le diable pour réaliser TimpossiUe.
— Le tiaple, c'ed fôdre bassion pire les bedits chaunels! s'écria Kolb.
— Allez vous recoucher, mon pèi*e, dit David; enfermez-nous si vous voulez, mais épai-gnez-fous la peine de revenir : Kolb ?a faire sentinelle.
Le lendemain , k quatre heures , David sortit du brûloir , ayant fait disparaître toutes les traces de ses opérations, et vint apporter à son père une trentaine de feuilles de papier dont la finesse, la blancheur, la consistance, la force ne laissaient rien à désirer et qui portait pour filigranes les marques des fils plus forts les uns que les autres du tamis de crin. Le vieillard prit ces échantillons, il y appliqua la langue en ours habitué, depuis son jeune âge, àiaire de son palais une éprouvette à papiers; il les mania, les chiffoona, les plia, les soumit à toutes les épreuves que les typographes font subir aux papiers pour en reconnaître les qualités, et quoiqu'il n'y eût rien à redire, il ne voulut pas s'avouer vaincu.
— Il faut savoir ce que ça deviendra sous presse!... dit-il pour se dispenser de louer son fils.
— Trôle t'orne! s'écria Kolb.
Le vieillard , devenu froid » couvrit , sous sa dignité paternelle, une irrésolution jouée.
— Je ne veux pas vous tromper, mon père, ce papier-là me semble encore devoir encore coûter trop cher, et je veux résoudre le problème du collage en cuve,., il ne me reste plus que cet avaiH tagcà conquérir..
— Ah ! tu voudrais m'attrapcr !
— Mais, vous le dirai-je? je colle bien en cuve, maisjusqui
ILLUSIONS PERDinSS : EVE ET DAVID. 1^73
présent la colle ne pénètre pas également ma pâte, et donne au papier le réche d'une brosse.
— :^h I bien, perfectionne ton collage en cuve, et tu auras mon argent.
— Mon maîdre ne ferra chaînais la gouleur te fodre archant!
Évidemment le vieiUard voulait faire payer à David la honte qu'il avait bue la nuit; aussi le traita-t-il plus que froidement.
— Mon père, dit David qui renvoya Kolb, je ne vous en ai jamais voulu d'avoir estimé votre imprimerie à un prix exorbitant, et de me l'avoir vendue à votre seule estimation; j'ai toujours vu le père en vous. Je me suis dit : Laissons un vieillard , qui s'est donné bien du mal, qui m'a certainement élevé mieux que je ne devais l'être, jouir en paix et à sa manière du fruit de ses travaux. Je vous ai même abandonné le bien de ma mère, et j'ai pris sans murmurer la vie obérée que vous m'aviez faite. Je me suis promis de gagner une belle fortune sans vous importuner. £h ! bien, ce secret, je l'ai trouvé, les pieds dans le feu, sans pain chez mol, tourmenté pour des dettes qui ne sont pas les miennes... Oui, j'ai lutté patiemment jusqu'à ce que mes forces se soient épuisées. Peutêtre me devez-vous des secours !. . . mais ne pensez pas à moi, voyez une femme et un petit enfant I. . . — là, David ne put retenir ses larmes — et prêtez-leur aide et protection. Serez-vous au-dessous de Manon et de Kolb qui m'ont donné leurs économies? s'écria le fils en voyant son père froid comme un marbre de presse.
— Et ça ne t'a pas suffi... s'écria le vieillard sans éprouver la moindre vei^ogne, mai^ tu dévorerais la France... Bonsoir! moi, je suis trop ignorant pour me fourrer dans des exploitations où il n'y aurait que moi d'exploité. Le Singe ne mangera pas l'Ours, ditil en faisant allusion à leur surnom d'atelier. Je suis vigneron, je ne suis pas banquier... Et puis, vois-tu, des affaires entre père et fils, ça va mal. Dînons, tiens, tu ne diras pas que je ne te donne rien L. .
David était un de ces êtres à cœur profond qui peuvent y repousser leurs souffrances de manière à en faire un secret ponr ceux qui leur sont cbers; aussi chez eux, quand la douleur déborde ainsi, est-ce leur effort suprême. Eve avait bien compris ce beau caractère d'homme. Mais le père vit, dans ce flot de douleur ramené da fond à la su^ace, la plainte vulgaire des enfants qui veulent ,aitraper lettre pères ^ et il prit l'excessif abattement de son fils
UlU II. LIVRE, SCÈNES DE LA TIB DE FROVIHCE.
pour la bonté de Tinsaccès. Le père et le fils se quittèrent brouitîés. David et Kolb revinrent à minuit enviroB à Ângonléme» où ils entrèrent à pied avec autant de précautions qu'en eussent pris des voleurs pour un voL Vers une heure du matin, David fut introduit, sans témoin, cbez mademoisdle Basine Gier^et, dans l'srile impénétrable préparé pour lui par sa femme. En entrant là, David allait y être gardé par la plus ingénieuse de toutes les pitiés, celle d'une grisette. Le lendemain matin, Rolb se vanta d'avoir fait sauver son maître à cheval, et de ne Tavoir quitté qu'après l'avoir mis dans une patache qui devait l'emmener aux environs de LÙM^es. Une assez grande provision de matières premières fist emmagasinée dans la cave de Basine, en sorte que Kolb^ Marion, madame Sécfaard et sa mère purent n'avoir aucune relation avec mademoiselle Glerget.
Deux jours après cette scène avec son fils, le vieux Séchard, qui se vît encore à lui vingt jours avant de se livrer aux occupations de la vendange, accourut chez sa belle-fitte, amené par son avarice, n ne dormait plus, il voulait savoir n la découverte offrait quelques chances de fortune, et pensait à veiller au grain, selon son expression. H vint habiter, au-dessus de l'appartement de sa belle-fille, une des deux chambres en mansarde qu'il s'était réservées, et vécut en fermant les yeux sur le d^ûment pécuniaire qui affligeait le ménage de son fils. On lui devait des loyers, oa pouvait bien le nourrir ! Il ne trouvait rien d'étrange k ce qu'on se senit de couverts en fer étamé.
— J'ai commencé comme ça, répondit-il à sa beUe-fille quand elle s'excusa de ne pas le servir en argenterie.
Manon fut obligée de s'engager envers les marchands ponr tout ce qui se consommerait au l<^'s. Kolb servait les maçons à vingt sous par jour. Enfin, bientôt il ne resta plus que dix francs à la pauvre Eve qui, dans Tintérêt de son enfant et de David, sacrifiait ses dernières ressources à bien recevoir le vigneron. Elle eqpérait toujours que ses chatteries, que sa respectueuse affection, que sa résignation attendriraient l'avare; mais elle le trouvait toujours insensible. Enfin, en lui voyant l'œil froid des Gointet, de Petit-Glaud et de Gérizet, elle voulut observer son caractère et deviner ses intentions; mais ce fut peine perdue î Le père Séchard se rendait impénétrable en restant toujours entre deux vins. L'ivrene est un double voile. A la faveur de sa griserie, aussi souvent Jouée que réelle, le bonhomme essayait d'arracher à Eve les secrets de Darid.
ILLUSIORS FERDIIES : EVE ET DAVID. 675
Tantôt il caressait, tantôt il effrayait sa beSe-fiUe. Qnand Eve lui répondait qu'elle ignorait tont, il Ini disait : — Je boirai tout moft bien, je le mettrai en viager... Ces lattes déshonorantes fsrti* gnaient la pauvre victime qui , ponr ne pas manquer de respect à son beau-père, avait fini par garder le silence. Un jour, poussée à bout, elle lui dit : — Mais, mon père, il y a une manière bien simple de tout avoir ; payez ks dettes de David, il reviradra id, vous vous entendrez ensemble.
— Àhl voilà tout ce que vous voulez avoir de mol, s*écria-t-il, c'est bon à savoir.
Le père Séchard, qui ne croyait pas en son fils, croyait aux Gointet Les Gointet, qu'il idQa consulter, l'éMouirent à dessein, en lut disant qu'il s'agissait de millions dans les recherches entreprises par son fils.
— Si David peut prouver qu'il a réussi, je n'hésiterai pas à mettre en société ma papeterie en comptant à votre fils sa découverte pour une valeur égale, loi dit le grand Gointet.
Le défiant vieillard prit tant d'informations en prenant des petits verres avec les ouvriers, il questionna si bien Petit-Glaud en faisant l'imbécile, qu'il finit par soupçonner les Gointet de se cacher derrière Métivier; il leur attsibua le plan de ruiner l'imprimerie Séchard et de se faire payer par lui en l'amorçant avec la découverte, car le vieil homme du peuple ne pouvait pas deviner la complicité de Petit-Glaud, m les trames ourdies pour s'emparer tôt ou tard de ce beau secret industriel Enfin, un jour, le vieillard, exaspéré de ne pouvoir vaincre le silence de sa belle-fille et de ne pas même obtenir d'elle de savoir où David s'était caché, résolut de forcer la porte de l'atelier à fondre les rouleaux, après avoir fini par apprendre que son fils y faisait ses expériences. U descendit de grand matiu et se mit à travailler la serrure.
— Ehl bien, que faites-vous donc là, papa Séchard?... lui cria Marion qui se levait au jour pour aller à sa fabrique et qui bondit jusqu'à la tremperie.
— Ne suis-je pas chez moi, Marion? fit le bonhomme honteux.
— Ahl çà, devenez-vous voleur sur vos vieux jours... vous êtes % jeun, cependant. •• Je vas conter cela tout chaud à madame.
— Tais-toi, Marion, dit le vieillard en tirant de sa poche deux écus de six firancs. Tiens...
676 If. LIVRE, SCÈKBS DE LA VIE DE PROVISGE.
— Je me tairai, mais ii*y revenez pas ! lui dit Marioa er le menaçant du doigt, ou je le dirais à tout Angoulême.
Dès que le vieillard fut sorti, Marion nioaia chez sa maîtresse.
— Tenez, madame, j*ai soutiré douze francs à votre beau-père, es voilà. ••
— £t comment as-tu fait?,,.
— Ke voulait-il pas voir les bassines et les provisions de monsieur, histoire de découvrir le secret. Je savais bien qu'il n*y avait plus rien dans la petite cuisine; mais je lui ai fait peur comme s'il allait voler son fils, et il m'a donné deux écus pour me taire...
En ce moment, Basine apporta Joyeusement à son amie une lettre de David, écrite sur du magnifique papier, et qu'elle lui remit en secret.
« Mon Eve adorée, je t'écris à toi la première sur la première B feuille de papier obtenue par mes procédés. J*ai réussi à résoudre » le problème du collage en cuve ! La livre de pâte revient, même I en supposant la mise en culture spéciale de bons terrains pour les » produits que j'emploie, à cinq sous. Ainsi la rame de douze livres » emploiera pour trois francs de pâte collée. Je suis sûr de suppri- » mer la moitié du poids des livres. L'enveloppe, la lettre, les échan- » tillons, sont de diverses fabrications. Je t'embrasse, nous serons » heureux par la fortune, la seule chose qui nous manquait «
— Tenez, dit Eve à son beau-père en lui tendant les échantilloos, donnez à votre fils le prix de votre récolte, et laissez-lui faire sa fortune, il vous rendra dix fois ce que vous lui aurez donné, car il a réussi !•••
Le père Séchard courut aussitôt chez les Gointet. LSi, chaque échantillon fut essayé, minutieusement examiné : les uns étaient collés, les autres sans colle; ils étaient étiquetés depuis ti*ois francs jusqu'à dix francs par rame; les uns étaient d'une pureté métallique, les autres doux comme du papier de Chine, il y en avait de toutes les nuances possibles du blanc. Des juifs examinant des diamants n'auraient pas eu les yeux plus animés que ne l'étaient ceux des Gointet et du vieux Séchard.
— Votre fils est en bon chemin, dit le gros Gointet.
— £h ! bien, payez ses dettes, dit le vieux pressier.
— Bien volontiers, s'il veut nous prendre pour associés, répon* dit le grand Gointet.
— Vous êtes des chauffeurs! s'écrit Tours retiré, vous pour*
8ni?ez mon fils sous le nom de Métivier, et tous voulez que je vous paye, voilà tout Pas si bête, bourgeois I... Les deux frères se regardèrent , mais ils se continrent
— Nous ne sommes pas encore assez millionnaires pour nous amuser à faire l'escompte, répliqua le gros Cointet; nous nous croirions assez heureux de pouvoir payer notre chiffon comptant , et nous faisons encore des billets à notre marchand.
— Il faut tenter une expérience en grand , répondit froidement le grand Cointet , car ce qui réussit dans une marmite échoue daus une fabrication entreprise sur une grande échelle. Délivrez votre fils.
— Oui, mais mon fils en liberté m'admettra-t-il comme son associé ? demanda le vieux Séchard.
— Ceci ne nous regarde pas, dit le gros Cointet Est-ce que vous croyez, mon bonhomme, que quand vous aurez donné dix mille francs à votre fils, tout sera dit? Un brevet d'invention coûte deux mille francs, il faudra faire des voyages à Paris; puis, avant de se lancer dans des avances, il est prudent de fabriquer, comme dit mon frère , mille rames, risquer des cuvées entières afin de se rendre compte. Voyez-vous, il n'y a rien dont il faille plus se défier que des inventeurs.
— Moi, dit le grand Cointet, j'aime le pain tout cuit
Le vieillard passa la nuit à ruminer ce dilemme : Si je paye les dettes de David , il est libre , et une fois libre il n'a pas b^oin de m'associer à sa fortune. Il sait bien que je l'ai roulé dans l'affaire de notre première association ; il n'en voudra pas faire une seconde. Mon intérêt serait donc de le tenir en prison, malheureux.
Les Cointet connaissaient assez le père Séchard pour savoir qu'ils chasseraient de compagnie.
Donc ces trois hommes disaient : — Pour faire une société basée sur le secret, il faut des expériences ; et , pour faire ces expériences, il faut libérer David Séchard. David libéré nous échappe. Chacun avait de plus une petite arrière-pensée. Petit-Claud se disait : — Après mon mariage, je serai franc du collier avec les Cointet; mais jusque-là je les tiens. Le grand Cointet se disait : — J'aimerais mieux avoir David sous clef, je serais le maître. Le vieux Séchard le disait : — Si je paye ses dettes, mon fils me salue avec un remerclment Eve, attaquée , menacée par le vigneron d'être chassée de la maison , ne voulait ni révéler l'asile de son mari, ni même lui proposer d'accepter un sauf-conduit Elle n*était pas certaine de
hlS II. LIVBB, SCftlBS DB LA VIB DE PBOVUCE.
réussir à cacher DaviiToiie seconde fois aussi bien qne la première, elle répondait donc à soa beao-père : — - Libérez ¥otre fik, irons saurez touU Aucun des quatre intéressés « qui.se trouvaient tous comme devant une table bien servie, n'osait toucher au fesUo , tant il craignait de se voir devancé; et tous s'observaient en se défiant les uns des autres.
Quelques jours après la réclusion de Séchard, Petit-Claud était venu trouver le grand Gointet à sa papeterie.
— J'ai fait de mon mieux » lui dit-il , David s'est mis volontairement dans une prison qui nous est inconnue , et il y cherche en paix quelque perfectionnement. Si vous n'avez pas atteint à votre but, il n'y a pas de ma faute, tiendrez- vous votre promesse?
— Oui , si nous réussissons, rendit le grand Gointet Le père Séchard est ici depuis quelques jours ^ il est venu nous faire des questions sur la fabrication du papier, le vieil avare a flairé l'invention de son fils , il en veut profiter, il y a donc quelque espérance d'arriver à une association. Vous êtes l'avoué du père et du fils...
— Ayez le Saint-Esprit de les livrer» reprit Petit-Glaud en soa^ riant
— Oui , répondit Gointet Si vous réussissez ou à mettre David en prison ou aie mettre dans nos mains par un acte de société, vous serez le mari de mademoiselle de La Haye.
— Est-ce bien là votre ultimatum ? dit Petit-Gland.
— Yès l fit Gointet, puisque nous parlons des langues étrangères.
— Voici le mien en bon français, reprit Petit-Gland d'un ton se&
— Ah I voyons, répliqua Gointet d'un air curieux.
— Présentez-moi demain à madame de Sénonches, faites qu'il y ait pour moi quelque chose de positif, enfin accomplissez votre promesse, ou je paye la dette de Séchard et je m'assode avec loi eu revendant ma charge. Je ne veux pas être joué. Vous m'a?ez parlé net , je me sers du même langage. J'ai fait mes preuves, faites les vôtres. Vous avez tout, je n'ai rien. Si je n'ai pas de gages de votre sincérité, je prends votre jeu.
Le grand Gointet prit son chapeau, son parapluie» son air jésuite» et sortit en disant à Petit-Glaud de le suivre.
— Vous verrez, mon cuer ami» si je ne vous ai pas préparé les voies?... dit le négociant à l'avoué.
En un moment» le fin et rusé papetier avait reconnu le danger de sa position» et vu dans PetltrGlaud un de ces hommes avec les-
ILLCSIOHS PERBOES : ÈVB BT OAVIO^ 479
quels il faut jouer franc jeo. Déjà» pour ôtre en mesure et par acquît de conscience, il avait, aous prétexte de donner un état de h situation financière de mademoiselle de La Haye, jeté quelques paroles dans l'oreille de l'anden Gonsul-^néraL
— J'ai l'affaire de Françoise, car arec trente mille francs de dot, aujourd'hui, dit-il en souriant, une fille ne doit pas être exigeante.
— Nous en parierons, avait répondu Francis du Hautoy. Depuis le départ de madame de Bargeton, la position de madame de Senonches est bien changée : nous pourrons marier Françoise à quelque bon vieux gentilhomme campagnard.
— £t die se conduira mal, dit le papetier en prenant sod air froid. Eh! mariez-la donc à un jeune homme capable, ambitieux, que vous protégerez, et qui mettra sa femme dans une belle posi^ tion.
— Nous verrons, avait répété Francis; la marraine doit être avant tout consultée.
 la mort de monsieur de Bargeton , Louise de Nègrepelisse avait fait vendre l'hôtel de la rue du Minage. Madame de Sénonches, qui se trouvait petitement logée, décida monsieur de Sénonches à acheter cette maison, lé berceau des ambitions de Lucien et où cette scène a commencé. Zépbirine de Sénonches avait formé le plan de succéder à madame de Bargeton dans l'espèce de royauté qu'elle avait exercée, d'avoir un saton, de faire enfin la grande dame. Une scission avait eu lieu dans la haute société d'Angoulême entre ceux qui, lors du duel de monsieur Bargeton et de monsieur de Ghandoor, tinrent qui pour l'innocence de Louise de Nègrepelisse, qui pour les calomnies de Stanislas de Ghandour. Madame de Sénonches se dédara pour les Bargeton, et conquit d'abord tous ceux de ce parti Puis, quand elle fut installée dans son hôtel, elle profita des accoutumances de inen des gens* qui venaient y jouer depuis tant d'années. Elle reçut tous les soirs et l'emporta décidément sur Amélie de Ghandoor, qui se posa comme son anta* goniste. Les espérances de Francis du Hautoy, qui se vit au cœur de l'aristocratie d'Angoulême, allaient jusqu'à vouloir marier Françoise avec )e vieux monsieur de Séverac, que madame du Brassard n'avait pu capturer pour sa fille. Le retour de madame de Bargeton, devenue préfète d'Angoulême, augmenta les prétentions de Zépbirine pour sa bien-aimée filleule Elle se disait que la comtesse Sixte du (Mtelet usorait de aon crédit pour celte qui s'é-
t\%0 IL LIVBB, 8CÈ1IB8 DE LA VIE DE PnOVinCE.
tait constitaée son champion. Le papetier, qui savait son Angoulêroe sur le boot da doigt, apprécia d*an coup d*œii toutes ces difficultés ; mais il résolut de se tirer de ce pas difficile par une de ces audaces que Tartufe seul se serait permise. Le petit avoué, très-surpris de la loyauté de son commanditaire en chicane, le laissait à ses préoccupations en cheminant de la papeterie à l'hôtel de la rue du Minage, où, sur le palier, les deux importuns foreol arrêtés par ces mots : — Monsieur et madame déjeunent
— Annoncez-nous tont de même, répondit le grand Cointet Et, sur son nom, le dé?ot commerçant, aussitôt introduit, présenta l'aTocat à la précieuse Zéphirlne, qui déjeunait en tête à tête avec monsieur Francis du Hauloy et mademoiselle de La Haye. Mon- "^leur de Sénonches était allé, comme toujours, ouvrir la chasse chez monsieur de Pimente!.
— Yoici, madame, le jeune avocat-avoué de qui je vous ai parlé, et qui se chargera de Témancipation de votre belle pupille.
L'ancien diplomate examina Petit-Glaud, qui, de son côté, regardait à la dérobée la belle pupille. Quant à la surprise de Zéphirine, à qui jamais Cointet ni Francis n'avaient dit un mot, elle fut telle que sa fourchette lui tomba des mains. Mademoiselle de La Haye, espèce de pie-grièche à figure rechignée, de taille peu gracieuse, maigre, à cheveux d*un Mond fade, était, malgré son petit air aristocratique, excessivement difficile à marier. Ces mots: père et mère inconnus de son acte de naissance, lui interdisaient en réalité la sphère où l'amitié de sa marraine et de Francis la Toalait placer. Mademoiselle de La Haye, ignorant sa position, faisait la difficile : elle eût rejeté le plus riche commerçant de l'Honmeau. La grimace assez significative inspirée à mademoiselle de La Haye par l'aspect du maigre avoué, Cointet la retrouva sur les lèvres de Petit*Claud. Madame de Sénonches et Francis paraissaient se consulter pour savoir de quelle manière congédier Cointet et son protégé. Cointet, qui vit tout, pria monsieur du Hautoy de lui accorder un moment d'audience, et passa dans le salon avec le diplomate.
«— Monsieur, lui dit-il nettement, la paternité vous aveugle. Yons marierez difficilement votre fille; et, dans votre intérêt à tous, je vous ai mis dans l'impossibilité de reculer; car j'aioke
Françoise comme oa aime une pupille. Petit-Claud sait tout!
Son excessive ambition vous Rarantit le bonheur de votre chère
ILLUSIOHS PERDUES : £VB ET DAVID. Ul
petite. D'abord Françoise fera de son mari tout ce qu'elle voudra ; mais TOUS, aidé par la préfète qui nous arrive, vous en ferez un procureur du roL Monsieur Hiland est nommé décidément à Nevers. Petit-CIaud vendra sa charge, vous obtiendrez facilement pour lui la place de second substitut, et il deviendra bientôt pro* cureur du roi , puis président du tribunal, député...
Revenu dans la salle à manger, Francis fut charmant pour le prétendu de sa fille. Il regarda madame de Sénonches d'une certaine manière, et finit cette scène de présentation en invitant Petit- Claud à dîner pour le lendemain afin de causer affaires. Puis il reconduisit le négociant et l'avoué jusque dans la cour en disant è Petit-CIaud que , sur la recommandation de Gomtet, il était disposé, ainsi que madame de Sénonches, à confirmer tout ce que le gardien de la fortune de mademoiselle de La Haye aurait disposé pour le bonheur de ce petit ange.
— Ah! qu'elle est laide ! s'écria Petit-Glaud. Je suis pris!...
— Elle a l'air distingué, répondit Gointet; mais, si elle était belle, vous la donnerait-on?... Hé! mon cher, il y a plus d'un petit propriétaire à qui trente mille francs, la protection de madame de Sénonches et celle de la comtesse du Ghâtelet iraient à merveille ; d'autant plus que monsieur Francis du Hautoy ne se mariera jamais, et que cette fille est son héritière Votre mariage est
fait!...
— £t comment?
— Voilà ce que je viens de dure, repartit le grand Gointet en racontant à l'avoué son trait d'audace. Mon cher, monsieur Milaud va, dit-on, être nommé procureur du roi à Nevers : vous vendrez votre charge, et dans dix ans vous serez garde des sceaux. Vous êtes assez audacieux pour ne reculer devant aucun des services que demandera la cour.
— £h! bien, trouvez-vous demain, à quatre heures et demie, sur la place du Mûrier, répondit l'avoué, fanatisé par les prohabilités de cet avenir ; j'aurai vu le père Séchard, et nous arriverons à un acte de société où le père et le fils appartiendront au Saint- Esprit
Au momen|Mà le vieux curé de Marsac montait les rampes d'Angoulême pour aller instruire Eve de l'état où se trouvait son frère, David était caché depuis onze jours à deux portes de celle du pharmacien Postel, que le digne prêtre venait de quitter.
COM. HUM. T. VIIK Si
ftSa IL Lnns» scÊHES dr la vifr mr fvcMmicB.
QiMod Fabbé Marron âêbovKtn rar k» pkiœ d« Marier, i y trooia les trois hontnes, rcnarquabies cbacm dans leur genre, q«t pesaient 4c tout le«r poîcb sar Tavenfr et snr le présent dit pas¥re prisoBnier Tolmtaire : le père Séehartf , le* grand Ceiotet, le pctîl STOoé maigretet Trois hoisnes, frois cupidités ! mats trois cupidités aussi différentes qmt les honmesi L'u« arvaîc ioTenfé ée trafifoer de seo Gb, Tawire de smi cKeitt, et le grand Cointet ^ketait toute» ces iniairaies en se flattant de ne rien payer. II étail Ofonmo cinq heures, et Isr ptuperl dé ceux qui revenaîest dîner chei e«z ^arrêtaient pow regarder pendant un nximent ces tn» faemnesw
— - Qne diabte le Tienx père Séchard et le grand Cfnntet ont-ilb donc à se dire?... pensaient tes plus curieux.
— Il fr'agil sans detite entre eox de ce pautre raalKeirresx qm laisse sa femme, sa belle -mère et son enfant sans pam, répondait-oa.
— EnToyez donc vos enianfs appren^^ an état à* Paris f disait un csprit4ort de province.
— lié! ifue venez-lions faire par icf , monsiear fe curé? s^ëerii 1& Tignevon en apercevavt Fabbè Marron aossitêt qu^ddêfeoaclMr sur la place;
— le riens powrles vôtres. répnn£t fe vieilar£
— Encore une idée de mon fils !... dit le vieux Séchard.
— Il vous en coûterait bien peu de rendre tout le inoude henrcnz, dit le prêtre en iadicpiaut les fenêtres où madame Séchard montrait entre ks rideavx sa Mfe tête; car elfe apaisait les erv de son enfant en fe faisanit sauter et tm chantant me chanson.
— Apportez -vou» des noweHes de naon fils, dh fe pte^, ou, ee qnp vatNlrak «bnik, dfe^Pargent?
— Non, dit monsieur Marron ; j'apporte à la sœnr des nooveSef dv frère
— De Lodcft?... i^êcria Petîl-ClMML
— Ooi. le pavrre jeime bonraie est vem de P»r» } pied. Jfr ïm trouvé chez CMrteis mourant d^fatiigve et de nrisère, répenA le prêtre... Oh! il est bien malheureux!
Petk-Cfead sak» fe prêtre et prit fe grand Gcmtef par fe fefas CB disant l hante vohr : — Mous dkm» chez nndaniedeSénoaehes, il est temi» de irnir kabMtr!... £g à deux pas il Inîifit à Te* rciUe :
-^ Quand on a )e petit, on a bienlôt la mèra Nous fcuons Dayid...
— Je TOUS ai marié, iiiarie:&-mw, dit le gvmà Gointet ea laissant échapper un sourire faux.
— Lucien est mon camarade de coUége, nous étions copins /... En huit jours je saurai bien quelque chose de lui. Faites en sorte €[ue les bans se publient, et je tous réponds de mettre Da?id en prison. Ma mission finit avec son écrou.
— Ah! s*écria tout doucement le grand Gointet» la belle affaire «erait de prendre le brevet à notre nom !
En entendant cette dernière phrase , le petit avoué maigrelet Crissonna.
En ce moment Eve voyait entrer son beau-père etTabbé Marron, ^i, par un seul mot, venait de dénouer le drame judiciaire
*- Tenez, madame Séchard, dit le vidl ours à sa belle-fille, yoki notre curé qui vient sans doute nous en raconter de belles «or votre frère.
— Ohî s'écria la pauvre Eve atteinte an cœar, que pent-ii vdonc lui être encore arrivé!
Cette exclamation annonçait tant de' douleurs ressenties, tant d'aq)préhensi(as, et de tant de sortes, que i*abbé Marron se hâta de dire : — Rassurez-vous, madame, il vit I
— Seriez-voos assez bon, nran père, dit Eve ia vieux vigneron, pour aller chercher ma mère : elle entendra ce que monsieur doit avoir à nous dire de Lucien.
Le vieillard alla chercher madame Ghardon, à laquelle il dit : ^*— Yotis aurez à en découdre avec Tabbé Marron, qui est bon homme quoique prêtre. Le dtner sera* sans doute relardé, je reviens dans une heure.
Et le vieillard, insensible à tout ce qui ne sonnait ou ne reluisait pas or, laissa la vieille femme sans voir Fellet du coup qu'il venait de lui porter.
Le malheur qui pesait sur ses deux enfants, Tavorfement des espérances assises snr la tête de Lucien, le cliangement si peu prévu d'un caract^ qu'on crut pendant si long-temps énergique et probe; enfin, tous les événements arrivés depuis dix-huit mois avaient déjli rendu madame Glurdon méconnaissable. Elle n'était pas seulement noble de race, elle était encore noble de cœur, et adorait f es enfants. Aussi avait-elle souffert plus de maux en ces deniiers
Wh II. LIVRE, SCÈNES DE LA -VIE DE FROVIBfGE.
six mois que depuis son veuvage. Lucien avait eu la chance d'être Rubempré par ordonnance du roi , de recommencer cette famille, d'en faire revivre le titre et les armes, de devenir grand ! Et il était tombé dans la fange I Car, plus sévère pour lui que la sœur, elfe avait regardé Lucien comme perdu, le jour où elle apprit l'afTaire des billets. Les mères veulent quelquefoisse tromper; mais elles connaissent toujours bien les enfants qu'elles ont nourris , qu'elle» n*ont pas quittés, et, dans les discussions que soulevaient entre David et sa femme les chances de Lucien à Paris , madame Chardon, tout en paraissant partager les illusions d'Eve sur son frèn*, tremblait que David n'eût raison, car il parlait comme elle entendait parler sa conscience de mère. Elle connaissait trop la délicatesse de sensation de sa fille pour pouvoir lui exprimer ses douleurs, elle était donc forcée de les dévorer dans ce silence dont sont capables seulement les mères qui savent aimer leurs enfants.
Eve, de son côté, suivait avec terreur les ravages que faisaient les chagrins chez sa mère, elle la voyait passant de la vieillesse à la décrépitude, et allant toujours ! La mère et la fille se faisaient doiic Tune à l'autre de ces nobles mensonges qui ne trompent point» Dans la vie de celte mère » la phrase du féroce vigneron fut la goutte d'eau qui devait remplir la coupe des afflictions, madame Chardon se sentit atteinte au cœur.
Aussi, quand Ëvts dit ta prête, : — Monsieur, voici ma mère! quand l'abbé regarda ce visage macéré comme celui d'une vieille religieuse, encadré de cheveux entièrement blanchis, mais embelli par l'air doux et calme des femmes pieusement résignées, et qui uiarchent, comme on dit, à la volonté de Dieu, comprit-il toute b vie de ces deux créatures. Le prêtre n'eut plus de pitié pour le bourreau, pour Lucien, il frémit en devinant tous les supplices subis par les victimes.
— Ma mère, dit Eve en s'essuyant les yeux, mon pauvre frère est bien près de nous, il est à Marsac
— Et pourquoi pas ici? demanda madame Chardon.
L'abbé Marron raconta toot'ce que Lucien lui avait dit des raibèi'cs de son voyage, et les malheurs de ses derniers jours à Paris. 11 |)cignit les angoisses qui venaient d'agiter le poète quand il avait appris quels étaient au sein de sa famille les effets de ses iniprudences et quelles étaient ses appréhensions sur l'accueil qui pouvait l'attendre à Angoolême.
-^ En est-il arrivé à douter de nous? dit madame Chardon.
— Le malheureux est venu vers. vous à pied, en subissant les plus horribles privations, et il revient disposé à entrer dans lesche* mins les plus humbles delà vie... à réparer ses fautes.
— Monsieur, dit la sœur, malgré le mal qn*il nous a fait, j*aime mon frère , comme on aime le corps d'nn être qui n*est plus; et Taimer ainsi, c'est encore l'aimer plus que beaucoup de sœurs n'aituent leurs frères. Il nous a rendus bien pauvres; mais qu'il vienne, 41 i)artagera le chétif morceau de pain qui nous reste, enfin ce qu'il -nous a laissé. Âh! s'il ne nous avait pas quittés, monsieur, nous n'aurions pas perdu nos plus chers trésors.
— Et c'est la femme qui nous l'a enlevé dont la voiture l'a ramené, s'écria madame Chardon. Parti dans la calèche de madame de Bargeton, à côté d'elle, il est revenu derrière I
— Â quoi puis-je vous être utile dans la situation où vous êtes? dit le brave curé qui cherchait une phrase de sortie.
— Eh! monsieur, répondit madame Chardon, plaie d'argent n'est pas mortelle, dit-on; mais ces plaies-là ne peuvent pas avoir d'autre médecin que le malade.
— Si vous aviez assez d'influence pour déterminer mon beai»père à aider son fils, vous sauveriez toute une famille, dit madame ^Sléchard.
— Il ne croit pas en vous, et il m*a paru très-exaspéré contre ^otre mari, dit le vieillard à qui les paraphrases du vigneron avaient fait considérer les affaires de Séchard comme un guêpier où il ne (allait pas mettre le pie»!
Sa mission terminée , le prêtre alla dîner chez son petit-neveu Postel, qui dissipa le peu de bonne volonté de son vieil oncle en donnant, comme tout Àngoulême, raison au père contre le fils.
— Il y a de la ressource avec des dissipateurs, dit en finissant le petit Postel; mais avec ceux qui font des expériences, on se ruinerait.
La curiosité du curé de Marsac était entièrement satisfaite, ce qui, dans toutes les provincies de France, est le principal but de l'excessif intérêt qu'on s'y témoigne. Dans la soirée, il mit le poète au courant de tout ce qui se passait chez les Séchard, en lui donnant son voyage conune une mission dictée par la charité la plus pure.
«— Vous avez endetté votre sœur et votre beau -frère de dU
486 II. LIVRE, SCilE» DE LA VIS ipK PBOVnCE.
à douze miUe francs, dit-Il ea termiaaiU; et personne, mon cher monsieur» n'a ceUe b^atelle ^ prêter au yoîsul En Angoainoîs» noDS ne sommes pas rkbes. Je croyais qu*il s'agissait de beavconj^ moins quand vous me parliez de billets. Après avoir remercié le vieillard de ses bontés, le poète lui dit : La parole de pardou, que vous m'apportez, est pour moi le?rai trésor.
Le lendemain, Lucien partit de très-g^and matin de Marsac pour Angoolème, où il entra vers aeuf heures, «me canne à la main, vêtu d'«uie petite redingote assez endommagée par le voyage et d'un pantalon noir à teintes blaucbea. Ses bottes usées disaient d'ailleurs assez qu'il appartenant k la classe infortunée des piétons. Aussi ne •e dissimulait-il pas l'effet que devait produire sur ses compatriotes le contraste de son retour et de son départ Alais, le cmur encore paotelant sous Tétrejnte des remords que lui causait le récit du vieux prêtre, il acceptait pour le moment cette punition, décidé 4'albonter les regards des personnes de sa connaissance. U se disait en luî-même : — Je suis héroiquel Toutes ces natures ifi poète commencent par se duper elles-mêmes. A mesure qu'il marr ébsL dans i'Houmeau, son âme lutta entre la boute de ce . retour et la poésie de ces souTenirsi Son cœur battit en passant devant kt porte de Postel , où , fort heureusement pour lui , Léonie Marrosr te trouva seule dans la boutique avee son enfant il vit avec plaisir (Caat sa vanité conservait de force) le nom de son père effacé. De^ puis son mariage» Postel avait fait repeindre sa boutique, et misaqdessus, comme à Paris : Pharmacie. En gravissant la rampe deb Porte-Palet, Lucien éprouva l'influence; de l'air natal^ il ne sentit plus le poids de ses infortunes, et se dit avec délices : •— Je vais donc les revobri U atteignit la place du Mûrier sans avoir rencontré personne : un. bonheur qu'il espérait à peine, lui qui jadis se promenait en triomphateur dans sa viQe! Marion et Kolb, en sentinelle sur la porte, se précipitèrent dans l'escalier en criant: — Le voilât Lucien revit le vicia atriîer et la vieille cour, il txoâva dans l'escalier sa sœur et sa mère, et ils s'embrassèrent en oubliant pour na instant tous leurs malheurs dans cette étreinte. En famille, on cootpose presque toujours avec le malheur; on s'y fait un lit, et l'espénlnce en fait accepter la dorelé. Si Lucien offrait l'image du àésesr poir, il en oITrait aussi la poésie : le soleil des grands chemins loi atait bruni le teint; ose profonde mébuoolie, empreinte dans^ ses
UÂJasims nsBDOBs : ève £T savid^ 487
Uêii»^ jetak ses <ai^ref »yr sùa ir^ni 4e f»èie. Ce «banf^oienl annonçait tant de souffrances» qu*À l'aspect des traces liiissées ^r Ja iaîsère«iir 6a physieiookie, le seul fiemiiaeat f^essible était la pitié. X'ima^Batloa ftartie 4u «eîn ^e la famille y inwvMt au retour de tristes réalités. Eve eut au milieu de sa joie le ^fvoptre des sauves au mUieH'de feur .marti^re. LechagriafeodiSuMiiDe le visage d'une |e«ie femme trèSHbelIe. La graivké qm reuplaç^ daos la ligure de tt seeur la c»mj[rièie «noooeiice qu'il y «vait vue à son dépari pour Paris, parlait trc^ éloquemment à Lucien pour qu'il tt'ea i^t pas wae impression douloiu^use. Aussi 4a pnetnièfie effusioa des sendjiieatY, si vive, si naturelle, fut-^eUe suiitte de part et d'^^tre d'une rëacdoa : cfaacan craignait de pailler, ludcn ne pnt c^)eadant .g'eB»pêoher de ohercAm' par un negard celui qui onanqHait à celite réunion. Ce regard Jûea compris lit fendre en larmes Eve , et par coDire-coiip Lucien . «Quant k madame Chardon , eUe resta faléne , ^ <en 4ippare&oe impassibk. Eve se kva, deaoettiBt pour épargner Àson âpène iiBiiii)n;diir, «t Jitta dire à Marion: — ^JAottenûiDt» L«- ««fi aine lesft aisea, il £aut en trwiverL..
— Oh ! j'ai biett penaé que vem TOijdiez fôler monsîem- Lucien. Soyez tran^ttitte, wus aoreK im Joli ipeiit déjeuner et «an l^on diuer aussi.
— ljAci«i,'dit Madame Cfand^JiÀ son Qk^ tu a^ beaiKoup èf^- IKirer ici. Pard pour être «n sojett d'^rgiieil peur ta fisHBiUe, (u «leus 4$ plongés dass la msève. Tu as presque brÏBé daas les {naîas-de Ion frère l'infitrummit de la fertudaeiilai^pieUe il n'a songé que pour aa nouvelle famille. Tu n'as pas brisé^ue eda... éàt la mère, il se fit «se pause effrayante et le silence de Lucien inipliqua l'acoeptaûm de ces reproches maternels. — Entre dans une voie de travail, r^[Mit doucement madame Chardoa le ne îe Maine pas d'avoir aanté de fiiire revivre la noble iamitte d'où je suis sortie; mais, à 4e lelles entreprises il faut avant <out une fortune, et des senUmettts fiers : tu n'as rien eu de tout cela. A la croyance, tu «s iùk succéder en «eus la 4éfia»ae. Tu as 'détruit ia paûe «de oette faiwitie travatUeiiBe et .désignée, <|iii cheminait ici dass une voie 4ifSoiie.., Aux premières fautes, un premier pardon est dû. Ne reqoinaience |MHB. Nous nous trouvons ici dans des 'Oirconstances^Llificfles, sois prudent , éconte ta scBor : le .malbeur ei$t «n «aaitre «bnt les leçons, lûenidiireaient données, ont porté leur âiiitobeE elle .'«Hé est deyenoesérieuse^^cf^ «lène^eUeiioiteMit le lai^oan du ménage
par dévouemeut pour notre cher David; enfin , elle est devenue, par ta faute, mon unique consolation.
— Vous pouviez être plus sévère, dit Lucien en embrassant sa mère. J'accepte votre pardon, parce que ce sera le seul que j'aurai jamais à recevoir.
Eve revint : à la pose humiliée de son frère, elle comprit que madame Chardon avait parié. Sa bonté lui mit un sourire sur ks lèvres, auquel Lucien répondit par des larmes réprimées. La présence a comme un charme, eUe change les dispositions les plus hostiles entre amants comme au sein des famill^ , quelque forts que soient les motifs de mécontentement Est-ce que l'dffection trace dans le cœur des chemins où l'on aime à retomber? Ce phénomène appartientril à la science du magnétisme? La raison ditelle qu'il faut ou ne jamais se revoir, ou se pardonner? Que ce soit an raisonnement , à mie cause physique ou à l'âme que cet effet appartienne , chacun doit avoir éprouvé que les regards , le geste, l'action d'un être aimé retrouvent chez ceux qu'il a le plus offensés, chagrinés ou maltraités, des vestiges de tendresse. Si l'esprit oublie diflBcflement, si l'intérêt souffre encore; le cœur, malgré tout, reprend sa servitude. Aussi , la pauvre sœur, en écoutant jnsqQli l'heure du déjeuner les confidences du frère, ne fut-elle pas maîtresse de ses yeux quand elle le regarda, ni de son accent quand die laissa parler son cœur. En comprenant les éléments de la vie littéraire à Paris, elle comprit comment Lucien avait pu succomber dans la lutte. La joie du poète en caressant l'enfant de sa sœur, ses enfantillages, le bonheur de revoir son pays et les siens, mêlé an profond chagrin de savoir David caché, les mots de mélancolie qoi échappèrent à Lucien, son attendrissement en voyant qu'au milkn de sa détresse sa sœur s'était souvenue de son goût quand Marîon servit les fraises; tout, jusqu'à l'obligation de loger le frère prodigue et de s'occuper de lui , fit de cette journée une fête. Ce Ait comme une halte dans la misère. Le père Séchant lui-même fit rebrousser aux deux femmes le cours de leurs sentiments, en disant : — Vous le fêtez , comme s'il vous apportait des mille et des cents I...
— Mais qu'a donc fait mon frère pour ne pas être fêté ?. • . s'écria madame Séchard jalouse de cacher la honte de Lucien,
Néanmoins, les premières tendresses passées, les nuances du vrai percèrent Lucien aperçut bientôt chez Eve la différence de l'alite-
ILLI}S10NS PERDUES : £V£ ET DAVID. fiW
(ion actaelle et de celle qu'elle lui portait jadis. David était profoniléinent honoré, tandis que Lucien était aimé quand même, et ( omme on aime une maîtresse malgré les désastres qu'elle cause. L'estime, fonds nécessaire à nos sentiments, est la solide étoffe qui leur donne je ne sais quelle certitude, quelle sécurité dont on vit, et qui manquait entre madame Chardon et son fî!j, entre le frère et la sœur. Lucien se sentit privé de cette entière confiance qu'on aurait eue en lui s'il n'avait pas failli à l'honneur. L'opinion écrit» par d'Ârthez sur lui, devenue celle de sa sœur, se laissa deviner dans les gestes, dans les regards, dans l'accent. Lucien était plaint! mais, quant à être la gloii*e, la noblesse de la famille, lé héros du foyer domestique, toutes ces belles espérances avaient fui sans retour. On craignit assez sa légèreté pour lui cacher l'asile où vivait David. Eve, insensible aux caresses dont fut accompagnée la curiobité de Lucien qui voulait voir soa frère, n'était plus l'Eve de l'Houmeau pour qui, jadis, un seul regard de Lucien était un ordre irrésistible. Lucien parla de réparer ses torts» en se vantant de pouvoir sauver David. Eve lui répondit : — Ne t'en mêle pas, nous avons pour adversaires les gens les plus perfides et les plus habiles. Lucien hocha la tête, comme s'il eût dit : —-J'ai combattu des Pa« risiens... Sa sœur lui répliqua par un regard qui signifiait : — Tu as été vaincu.
— Je ne suis plus aimé, pensa Lucien. Pour la famille comme pour le monde, il faut donc réussir.
Dès le second jour, en essayant de s'expliquer le peu de confiance de sa mère et de sa sœur, le poète fut pris d'une pensée non pas haineuse mais chagrine. Il appliqua la mesure de la vie parisienne à cette chaste vie de province en oubliant que la médiocrité patiente de cet intérieur sublime de résignation était son ouvrage : — Elles sont boui^eoises, elles ne peuvent pas me comprendre, se dit-il çn se séparant ainsi de sa sœur, de sa mère et de Séchard qu'il ne pouvait plus tromper ni sur son caractère, ni sûr son avenir.
Eve et madame Chardon, chez qui le sens divinatoire était éveillé par tant de chocs' et tant de malheurs, épiaient les plus secrètes pensées de Lucien, elles se sentirent mal jugées et le virent s'isolanjL d'elles. — Paris nous Fabien changé I se dirent-elles. Elles recueillaient enfin le fruit de l'égolsme qu'elles avaient elies^mémes cultivé. De part et d'autre, ce léger levain devait fermenter, et il
490 IL i.nmB» scânss db la vie «b mevincE.
temeiMa ; Bar» prmdpaleaieBt diez Lucien qui se trouviA si repnKèakle. Qinnt à Ëve« elle ^ak biea de ces sœars qoi savent •dire à un Irère en faole : — Pai4oMie-inei les torts... Lor9([ue tmàm des Anesa été pM^tecoaMne ele le fat a«i début de k vie aune Eve et Locieii, tevte «tteinle à oe team idéal du sentiment cal mortelle. La oàdes sellerais se raccommedent après des coups et poi^aapdf les aomrenx se bronilleHft irrévocat^ement poar nn RganL, fMR* un oboC. Dans «ce sewemrde la qnas^peiiection de la m ds cœur se trouve le 'socret de séparations souvent inexplixaMes. On pest vivre avec «m défiaaoe au oeeur, quand 4e passé ii*«ffM pas le taUean d'une itffBcdon pvre «ft sans mages; nnûs, pour deux dtres autrefois parfaiteineBl nnis, une vie «à le regani, ia parole eaigent des précanlions, devient insiipportable. Awâ les grands poètes font--ils moarir iem^s Paid et Virginie au soriîr de
i'jddeocenoe. Ctaiprendriea-^us Paui et Tirgime firenillés?
Remarquons, à ia gloire d'Eve et de Lucien, que les intérêts, si dMTtenieBt blessés, n'mvaîent point oes blessures : cAiez ia sœur irréprecbafale, oomme chex le poète de qui venaient les conps, mut était sentiment; «Bsi le «oindre malentendu, la pins petite querelle, un nouveau méoon^e dû à Lncien pouvait-il tes désunir on inspirer one 4e ces qoeréUes ^ kvonâlent irrévocablement En fait d'argent tout s'arrange; mais les sentunentsisoBt impîlo^Ues.
Le lendemain Lucien reçut nn «mère dn jommd d'Ângoélêne fit pàfit de plaisir nn seTÔyanI le sojeit d'un des premiers Premiers- Ângêidême que ^se pernÀ oeMe ei^tàmnMe ieufHeqni, ^mUatile jnx Académies de provinoe* en file bien «élevée, ndon le mot le Voltaire, ne faisait jaoMis parler d*«lie.
« Que la Francfae^Gooaté s'enorguéâHssed*avoir donné le jour à » Victor iingn, à Cbaiiles Nodier et à Gnvier ; la Bretagne, à Chl- « leudoniand et ^ Lamennais? la Normandie, à Casimir Ddavigne; •la Toncaine, '^ rnntenr d'fite«; «ijourd^bni, rÂngonroois, oà » déjà sous Louis XIII Tillustre Guez, plus connu sous le nom de
• fiidzac, fi'est ttt notre conaj^iolé, n'n fin rjenaàcnv^
m fravinoes ni an LtOMNisin» qu a^NPodnît Olq^oftren, nî à t'Anvër-
•Cme, pairie de Molinnifr, m à tonfeanx, qn n«u le èoÉftenr
.rvde'voir nitoeianftde grands àonnues; bmis aussi, nous avons un
«poète! J'anlenr des lienux sonnets mtitniés les MargHeriUs
• joint à la gloire, du poète cdle du prosaieur, car nn lui doit égi-
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVID. /^9i
» lement le magniûque roman de ï Archer de Charles IX. Un ji jour nos neveux seront fiers d'avoir pour compatriote Lucien 9 diardon, un rival de Pétrarque!!!... » Dans les journaux de provicce de ce temps, les points d'admiration ressemblaient aux hurra par lesquels on accueille les speech des meeting en Angleterre. « Malgré ses éclatants succès à Paris, notre jeune poète » s'est souvenu que l'hôtel de Bargeton avait été le berceau de ses » Iriompbes, que l'aristocratie augoumoisine avait applaudi, la pre- » mière, à ses poésies; que l'épouse de monsieur le comte du » Ghâtelet, préfet de notre département, avait encouragé ses pre- » miers pas dans la carrière des Muses, et il est revenu parmi »DOus!... L'Houmeau tout entier s'est ému quand, hier, notre 9 Lucien de Rubempré s'est présenté. La nouvelle de son retour » a produit partout la plus vive sensation. Il est certain que la ville j» d'Angouleme ne se laissera pas devancer par l'Houmeau dans les i> honneurs qu'on parle de décerner à celui qui, soit dans la ^ Presse, soit dans la Littérature « a représeaté si glorieusement > notre ville à Parts. Lucien, à la fois poète religieux et royaliste, » a bravé la fureur des partis; il est venu, dit-on, se reposer des M fatigues d'une lutte qui fatiguerait des athlètes pkis forts encore
• que des hommes de poésie et de rêverie.
» Par une pensée éminemment politique, à laquelle nous applau- 3 dissens, et que madame la comtesse du Châtelet a eue, dit-on, 9 la première, il est question de rendre k notre grand poète le » litre et le nom de l'illustre famille des Rubempré, dont l'unique V héritière est madame Chardon, sa mère. Rajeunir ainsij par des » talents et par des gloires nouvelles, les vieilles familles près de ji s'éteindre est, chez l'immortel auteur de la Charte, ufie nou- » Telle preuve de son constant désir exprimé par ces mots : union 9 et oubli,
« JNolre poète est descendu chez sa sœur«. madame Séchard. »
A la rubrique d'Ângoulême se trouvaient k$ nouvelles suivantes :
« Notre préfet, monsieur le comte du Châtelet, déjà nommé 9 gentilhomme ordinaire de la Chambre de S. M. , vient d'être fait
• Conseiller d'État en service extraordinaire.
» Hier toutes les autorités se sont présentées chez monsieur le 9 préfet.
• Madame la comtesse Sixte du Châtelet recevra tous les Jeudis.
« Le maire de TEscarbas, monsieur de Nègrepellsse, représeot tant de la branche cadette des d*£spard, père de madame da • Chfttelet, récemment nommé comte, Pair de France, et Corn- 9 mandeur de Tordre royal de Saint-Louis, est, dit-on, désigné « pour présider le grand collège électoral d*Ângoulême aux pro- 9 chaînes élections. «
— Tiens, dit Lucien à sa sœur en lui apportant le jouruaL Après avoir lu Tarticle attentivement, Eve rendit la feuille à
Lucien d'un air pensif.
— Que dis-tu de cela?... lui demanda Lucien étonné d'une prudence qui ressemblait à de la froideur.
— Mon ami, répondit-elle, ce journal appartient aux Cointet, ils sont absolument les maîtres d'y insérer des articles, et ne peuvent avoir la main forcée que par la Préfecture ou par l'Évêcbé. Sopposes-tu ton ancien rival, aujourd'hui préfet, assez généreux pour chanter ainsi tes louanges? Oublies-tu que lés Gointet nous poursuivent sous le nom de Métivier et veulent sans doute amener David à les faire profiter de ses découvertes ?... De quelque part qae vienne cet article, je le trouve inquiétant Tu n'excitais ici que des haines» des jalousies; on t'y calomniait en vertu du proverbe : Nul n'est fyrophète en son pays^ et voilà que tout change es un din d'œil!...
— Tu ne connais pas l'amour-propre des villes de province, répondit Lucien. On est allé dans une petite ville du Midi recevoir en triomphe, aux portes de la ville, un jeune homme qui avait remporté le prix d'honneur au grand concours, en voyant en lui un grand homme en herbe!
— Écoute-moi, mon cher Lucien, je ne veux pas te sermonner, je te dirai tout dans un seul mot : ici défie-toi des plus petites choses.
— Tu as raison, répondit Lucien surpris de trouver sa sœur si peu enthousiaste.
Le poète était au comble de la joie de voir changer en un triomphe sa mesquine et honteuse rentrée à Angoulême..
— Vous ne croyez pas au peu de gloire qui nous coûte si cher! s'écria Lucien après une heure de silence pendant laquelle il s'amassa comme un orage dans son cœu
Pour toute réponse, Eve regarda Lucien, et ce r^ard le rendit honteux de son accusation.
ILLUSIONS PB3UDUBS : ÈVB ET DAVID. &93
Quelques instants avant le dîner, un garçon de bureau de la préfecture apporta une lettre adressée à M. Lucien Chardon et qui parut donner gain de cause à la vanité du poète que le monde disputait à la famille.
Cette lettre était l'invitation suivante •
Monsieur le comte Sixte du Châtelet et madame la com^ îesse du Châtelet prient M. Lucien Chardon de leur faire l'honneur de dîner avec eux le quinze septembre prochain»
A cette lettre était jointe cette carte de visite :
&B OOKVB SSSVB OU OBAVB&SV
Gtniilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, Préfet de la Charente,
Conseiller dEtat.
— Yous êtes en faveur, dit le père Séchard, on parle de vous en ville comme d'un grand personnage... On se dispute entre Angouléme et l'Houmeau à qui vous tortillera des couronnes...
— Ma chère Eve, dit Lucien à l'oreille ds sa sœur, je me retrouve absolument comme j'étais à l'Houmeau le jour où je devais aller chez madame de Bargeton : je suis sans habit pour le dîner du préfet.
— Tu comptes donc accepter cette invitation ? s'écria madame Séchard effrayée.
Il s'engagea, sur la question d'aller ou de ne pas aller à la Préfecture, une polémique entre le frère et la sœur. Le bon sens de la femme de province disait à Eve qu'on ne doit se montrer au monde qu'avec un visage riant, en costume complet, et en tenue irréprochable ; mais elle cachait sa vraie pensée : — Où le dîner du préfet mènera-t-il Lucien ? Que peut pour lui le grand monde d'Ângoulême? Ne machine-t-on pas quelque chose contre lui ?
Lucien finit par dire à sa sœur avant d'aller se coucher : — Tu ne sais pas quelle est mon influence; la femme du préfet a peur du journaliste; et d'ailleurs dans la comtesse du Châtelet il Y ^ toujours Louise de Nègrepelisse I Une femme qui vient d'obtenir tant de faveurs peut sauver David! Je lui dirai la découverte que mon frère vient de faire, et ce ne sera rien pour elle que d'obtenir un secours de dix mille francs au ministère.
frM IL LIVRE, SGÈaE& DE UL VIE DR PftOVlOICE.
A onze heures du 8oir^ Lucien, sa sœur, sa mère et le père Sèchard, Marioa et Kolb furent réveillés par la mu&ique de la ville à laquelle s*était réunie celle de la garnîscm et trouvèrent la place dn Mûrier pleine de monde. Une sérénade fut donnée k Lucien Chardon de Rubempré par les jeunes gens d'Angoulêmé. Lucien se mit 4i la fenêtre de sa sœur, et dit au milieu du plus profond silence, B^H^ès le dernier morceau : — Je remercie mes compatriotes ût rhonneur qu'ils me font» je tâcherai de m'en rendre digne; ils me pardonneront de ne pas en dire davantage r mon émotion est â vive que je ne saurais continuer.
— Vive Tauteur de V Archer de Charles IX U.
— Vive l'auteur des Marguerites!
i— Vive Lucien de Rubempré !
Après ces trois salves, criées par quelques voix, trois couronoei et des bouquets furent adroitement jetés par la croisée dans l'appartement. Dix minutes après, la place du Mûrier était vide, le silence y régnait
— J'aimerais mieux dix mille francs, dit le vieux Séchard qoi tourna, retourna les couronnes et les bouquets d'un air proCondé^ ment narquois. Mais vous leur avez donné des margoerites, ils vous rendent des bouquets, vous faites dans les fleurs.
— Yoiià l'estime que vous faites des bonneursr que me décernent mes concitoyens ! s'écria Lucien, dont la physionomie oRrit une expression entièrement dénuée de mélaucoUe et qui véritablement rayonna de satisfaction. Si vous connaissiez les hommes, papa Séchard, vous verriez qu'il ne se rencontre pas deux moments seaiblables dans la vie. Il n'y a qu'un enthousiasme véritable à qui l'on puisse devoir de semblables triomphes !... Ceci^ ma chère mèie et ma bonne soeur, efface bien des chagrins. Loden embrassa sa sœur et sa mère comme Ton s*embrasse dans ces moments oà la joie déborde à flots si larges qu'il faut la jeter dans le coeur d*iui ami. (Faute d'un ami, disait un jour Bixiou, un auteur ivredeaa succès embrasse son portier.)
^ £h bien l ma chère enfant, dit-il à Eve, pourquoi plewttlui... Ah! c'est de joie...
-» Déias ! dit Eve à sa mère avant de se recoucher et quand cDes furent seules» dans un poète il y a, je crois, une jolie femme di b (ire espèce..*
*-^ Tu as raison, répondit b mère en hochant la tête. Locima
déj2i toat oublié non-sei^iHenl de ses aialheurs, mais des nâiiresL La. mère et la fille se séptarèrent sans oser se dire tourtes leiu» pensées.
Dans les pays dévorés par le sentioieQl d'iasnbordiiiation sociale caché sous le mot égalité,, tout triomphe est ua de ces mijracles qui ne va pas, comme certains miracles d'ailleurs, sjuis la coopération d'adioHis machinistes. Sur dix ovations obtenues par des hommes vivants et décernées au sekr de la patrie^ il y ea a neu£ dont les causes sont étrangères à Thomme. Le triomfbe de Yokaare sur les planches du Théâtre-Français n'était-il pas celai de la philosophie de son siècle? £b France on ne peut triompher €|ueqpiaBii tout le moade^ se cooroane sur la tète du triomphateur. Aussi les deux Demmes avaient-elles raison dans leurs pressentiments. Le sucrées dui grand homme de province était trop antipathique aux mcewrs imBM>bkles d'Àngoulême pour ne pas avoir été misea scène par des intérêts ou par ua machiniste passionné, coUaboratioas égakmeni perfides. Eve, coânne la j^upart des femmes dfadWorSy se défiah par sen liment ei sans pouvoir se justifier ^ elkninème sa défiance. £Qe se dit en s*endormant : — « Qui donc aime assez ici mon frère pour avoir excité le pays?... Les Marguerite ae sent d'ailleucft pas encore publiées^ comment peut-on le féliciter d'un succès ^ Tenir?.... » Ce triomphe était en efiet l'oeuvre de Petit-Claud. Le joar où le curé de Marsac lui annonça le reteiir de Lucien, l'avoné; dînait pour la première fois chez madame de Sénonches» q.ut devail recevoir officiellement la demande de la main de sa pu^nUe. Ce fut im de ces dîners de famille dont la solennité se trahit plus par les toHettes. que par le nombre des convives. Quoiqi'en famille, on se sait en représentation^ elles intentions percent dans, toutes les coor tenances. Françoise était mise comme en étalage. Ma^Jame de SenoDckes avait arboré, les pavillons de ses toilettes les. plus recherchées. Monsieur du Hautoy était en habit noir, monsieur de SénoncheSy à qui sa femme avak écrit L'arrivée, de madame du diâtelet qui devail se montrer pour la première fois chez, elle d la présentation officielle d'un prétendu pouc Françoise^ était re** venu de chez, moasienr de PhnenteL Cointet, vôtn de snn ph» hel habît marron à coupe ecdésiastique, offrit axsuL regarda os diamant de six mUle irascs sur son jabot» la vengeance du riche commerçant sur l'aristocrate pauvre. Petit-Onudr épUé, peîg^ savwné^ n'avait pu ae défahie deson petit a» atc U éltak îm^a*
2i96 IL LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PBOViSCE.
ûble de ne pas comparer cet avoué maigrelet, serré dans ses habits, à une vipère gelée; mais Tespoir augmentait si bien la vivacité de ses yeux de pie, il mit tant de ^ace sur sa figure, il se gourma si bien , qu*il arriva juste à la dignité d*un petit procureur du roi ambitieux. Madame de Sénonches avait prié ses intimes de ne pas dire un mot sur là première entrevue de sa pupille avec un prétendu, ni de l'apparition de la préfète, en sorte qu'elle s'attendit è voir ses salons pleins. En effet, monsieur le préfet et sa femme avaient fait leurs visites officielles par cartes, en réservant l'honneur des visites personnelles comme un moyen d'action. Aussi l'aristocratie d'Angoulême était-elle travaillée d'une si énorme enriosité, que plusieurs personnes du camp de Ghandoar se proposèrent de venir à l'hôtel Bargeton, car on s'obstinait à ne pas ap« peler cette maison l'hôtel de Sénonches. Les preuves du crédit delà comtesse du Ghfttelet avaient réveillé bien des ambitions; et d'ailleurs on la disait tellement changée à son avantage que chacun voalait en juger par soi-même. En apprenant de Coi'ntet, pendant le chemin, la grande nouvelle de la faveur que Zéphirine avait obtenue de la préfète pour pouvoir lui présenter le futur de la chère Françoise, Petit-Glaud se flatta de tirer parti de la fausse position où le retour de Lucien mettait Louise de Nègrepelisse.
Monsieur et madame de Sénonches avaient pris des engagements si lourds en achetant leur maison, qu'en gens de province ils ne n'avisèrent pas d'y faire le moindre changement. Aussi, le premier mot de 2éphirine à Louise fut-il, en allant à sa rencontre, quand on l'annonça : — Ma chère Louise, voyez..., vous êtes encore ici chez vous!... en lui montrant le petit lustre à pendeloques, les boiseries et le mobilier qui jadis avaient fasciné Lucien.
— C'est, ma chère, ce que je veux le moins me rappeler, dit gracieusement madame la préfète en jetant un regard autour d'elle pour examiner l'assemblée.
Chacun s'avoua que Louise de Nègrepelisse ne se ressemblait pas à elle-même. Le monde parisien où elle était restée pendant dix-huit mois, les premiers bonheurs de son mariage qui transformaient aassi bien la femme que Paris avait transformé la provinciale, l'espèce de dignité que donne le pouvoir, tout faisait de la comtesse du Châtdet une femme qui ressemblait à madame de Bargeton comme une fille de vingt ans ressemble à sa mère. Elle portait un charmant bonnet de dentelles et de fleurs négligemment attaché par une épingle à
ILLUSIOXS PERDUES : EVE ET DAVID. û97
tite de diamant. Ses cheveux à Tanglaise lai accompagnaient biea la figure et la rajeunissaient en en cachant les contours. Eiie avait une robe en foulard » à corsage en pointe , délicieusement frangée et dont la façon due à la célèbre Yictorine faisait bien valoir sa taille. Ses épaules, couvertes d*un fichu de blonde, étaient à peine visibles sous une écharpe de gaze adroitement mise autour de son cou trop long. Enfin elle jouait avec ces jolies bagatelles dont le maniement est l'écueil des femmes de province : ane jolie cassolette pendait à sou bracelet par une chaîne; elle tenait dans une main son éventail et sou mouchoir roulé sans en être embarrassée. Le goût exquis des moindres détails, la pose et les manières copiées de madame d*£spard révélaient en Louise une savante étude du faubourg Saint-Germain. Quant au vieux Beau de TEmpirc, le mariage l'avait avancé comme ces melons qui , de verts encore la veille, deviennent jaunes dans une seule nuit En retrouvant sur k visage épanoui de sa femme la verdeur que Sixte avait perdue , m se fit, d'oreille à oreille, des plaisanteries de province, et d'aulant plus volontiers que toutes les femmes enrageaient de la nou* velle supériorité de l'ancienne reine d'Angouléme ; et le tenace in-> trus dut payer pour sa femme. Excepté monsieur de Ghandour et ta femme , feu Bargeton , monsieur de Pimentel et les Rastignac , le salon se trouvait à peu près aussi nombreux que le jour où Lu* tien y fit sa lecture , car monseigneur l'évéque arriva suivi de ses grands-vicaires. Petit-Glaud , saisi par le spectacle de l'aristocratie augoumoisine, au cœur de laquelle il désespérait de se voir jamais quatre mois auparavant, sentit sa haine contre les classes supérieures se calmer. Il trouva la comtesse Ghâtelet ravissante en se disant : — Voilà pourtant la femme qui peut me faire nommer substitut ! Vers le milieu de la soirée , après avoir causé pendant le même temps avec chacune des femmes en variant le ton do son entretien selon l'importance de la pei^sonne et la conduite qu'elle avait tenue à propos de sa fuite avec Lucien , Louise se retira dans le boudoir avec monseigneur. Zéphirine prit alors le bras de Petit -Glaud , à qui le cœur battit, et l'amena vers ce boudoir où les malheurs cle Lucien avaient commencé, et où ils allaient se consommer.
— Voici monsieur Pelit-Glaud, ma chère, je te le recommaifde d'autant plus vivement que tout ce que lu feras pour lui profitera lans doute à ma pupille.
COM. HUM. Ti:M. Viiï. '/r).
498 II. LIVBEi SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
— Yoas êtes avoué » monsieur? dit l*auguste fillc des Nègrepe-^ !J8se en toisant Petit-Claud.
— Hélas! oui, madame la comtesse. (Jamais le (ils du tail< leur de l'Houmeau n'avait eu, dans toute sa vie» une seule fois» Foccasion de se servir de ces trois mots ; aussi sa bouche en fatelle comme pleine.) Mais , reprit-il , il dépend de madame la com* lesse de me fair« tenir debout au parquet. Monsieur Milaud va, dit« on, à Nevers...
— Mais, reprit la comtesse, n*est-on pas second, puis premier substitut? Je voudrais vous voir sur-le-champ premier substitaL., Pour m'oGcuper de vous et vous obtenir cette faveur, je veux quel* que certitude de votre dévouement à la Légitimité, à la EeligioD, et surtout à monsieur de Villèle.
— Âh ! madame, dit Petit-Claud en s'approchant de son oreille, je sois homme è obéir absolument au pouvoir.
— C'est ce qu'il nous faut aujourd'hui, répliqua-t-elle en se reculant pour lui £aire comprendre qu'elle ne voulait plus rien s'entendre dire ^ l'oreille. Si vous convenez toujours à madame de Sénonches, comptez sur moi, ajouta4-elle en faisant un geste royal avec son éventail
— Madame, dit PetitMSaad à qui Cointet se montra en arrivant à la porte du boudoir, Lucien «st icL
— £h ! bien , moBsiear ?... répondit la comtesse d'un ton qui eût arrêté toute espèce de parole dans le gosier d'un homme ordinaire.
— Madame la comtesse ne me conq>rend pas, reprit Petit-Claod en se servant de la formule la plus respectueuse, je veux lui donner une preuve de mon dévouement à sa personne. Comment madame jia comtesse veut-elle que le grand homme qu'elle a fait soit reçu dans Ângouléme? U n'y a pas de milieu : il doit y être un objet ou de mépris ou de gloire.
Louise de Nègrepelisse n'avait pas pensé h ce dilemme, auquel elle était évidemment intéressée plus k cause du passé que du présent. Or, des sentiments que la comtesse portait actnellctixmt à Lu* cien dépendait la réussite du plan conçu par l'avoué pour men^ à bien l'arrestation de Séchard.
— Monsieur Petit-Claud , dit -elle en prenant une attitude de liauteur et de dignité , vous voulez appartenir au Gouvernement ..
sachez qae son premier principe doit être de ne jamais avoir eu tort, et que les femmes ont encore mieux que les gouvernements ïinstinct du pouvoir et le sentiment de leur dignité.
— C'est bien là ce que je pensais, madame, répondit-fl vivement (ji observant la comtesse avec une attention aussi profonde que ;peu visible. Lucien arrive ici dans la plus grande misère. Mais, s'il doit y recevoir une ovation, je puis aussi le contraindre, à cause de l'ovation même , à quitter Angouleme où sa sœur et son beaufrère David Séchard sont sous le coup de poursuites ardentes.....
Louise de Nègrepelisse laissa voir sur son visage aUier un léger mouvement produit par la répression mêiue de soa plaisir. Surprise d'être si bien devinée , elle regarda Petit-Claud en dépliant son éventail , car Françoise de La Haye entrait, ce qui lui donna le temps de trouver une réponse.
— Monsieur, dk-^kle avec lux sourire Agnificatif, vous serez promptement procureur du RoL . .
If'était-ce pas tout dire sans se compromettre?
— Oh ! madame, s'écria Françoise en venant remercier la préfète, je vous devrai donc le /)onheur de nu vie. £lle lui dit à IV lelUe en se penchant vers sa protectrice par un petit geste de jeune fille : — Je iserais morte à petit feu d'être ta femme d'un avoué de province.*..
Si Zéphirlae. s'était ainsi jetée sur Louise , elle y avait été poussée par Francis , qui ne manquait pas d'une certaine connaissance du monde bureaucratique.
— Dans les premiers joors de tout avènement, que ce soit celai d'un préfet, d'une dynastie ou d'une exploitation , dit l'ancien consu^gcnéràl à son amie, on trouve les gens tout (eu pour rendre service ; mais iis ont bientôt reooonu les inconvénients de la protection et deviennent de glace. Aujourd'hui Louise fera pour Petit-Olaud des démardies que, dans trois mois., elle ne voudrait plus faire pour votre mari.
— Madame la comtesse pense-t-elle, dit Petit^Gbod , à toutes les obligations du trioraphe de notre poète 7 Elle devra recevoir Lucien pendant les dix jours que durera notre engouement
La préfète fit un signe de tôte afm de congédier Petit-Gland, eC se leva pour aller causer avec madame de Ptmentel qui montra sa tête à la porte du boudoir. Saisie par ia nouveUe de l'élévation do bonhomme de Nègrepelisse à la Pairie , la nurquise avait jugé 06-
cc8S£ire de venir caresser une femme assez habile pour aToir aogmente son influence en faisant une faute.
— Dites-moi donc, ma chère, pourquoi vous vous êtes donué la peine de mettre votre père à la Chambre haute , dit la marquise au milieu d'une conversation confidentielle où elle pliait le gcnoa devant la supériorité de sa chère Louise. [
— Ma chère , on m*a d'autant mieux accordé cette faveur qoe mon père n'a pas d'enfants, et votera toujours pour la couronne; mais, si j'ai des garçons , je compte bien que mon aîné sera substitué an titre, aux armes et à la pairie de son grand-père...
Madame de Pimentel vit avec chagrin qu'elle ne pourrait pas employer à réaliser son désir de faire élever monsieur de Pimentel à la pairie , une mère dont l'ambition s'étendait sur les enlants \ venir.
— Je tiens la préfète, disait Petit-Glaud à Gointet en sortant, et je vous promets votre acte de société... Je serai dans un mois premier substitut , et vous , vous serez maître de Séch?.rd. Tâchez maintenant de me trouver un successeur pour mon Étude, j'en ai fait en cinq mois la première d'Angoulême....
— Il ne fallait que vous mettre à cheval , dit Gointet presque jaloux de son œuvre.
Chacun peut maintenant comprendre la cause du triomphe de X.ucien dans son pays. À la manière de ce roi de France qui ne vengeait pas le duc d'Orléans, Louise ne voulait pas se souvenir des injures reçues à Paris par madame Bargeton. Elle voulait patronner Lucien , l'écraser de sa protection et s'en débarrasser honnêtemmL Mis au fait de toute l'intrigue de Paris par les commérages, Petit-Claud avait bien deviné la haine vivace que les femmes portent à l'homme qui n'a pas su les aimer à l'heure où elles ont eu Tenvie d'être aimées.
Le lendemain de l'ovation qui justifiait la passé de Louise de \ ègrcpelisse , PetiHCiaud , pour achever de griser Lucien et s'en r^ ndre maître, se présenta chez madame Séchard à la tête de sii jeunes gens de la ville , tous anciens camarades de Lucien au cot lége d'Angoulême.
Cette députation était envoyée à Tautenr des Marguerites et de l'Archer de Charles /JT par ses condbciples, pour le |MÎef d*asslster au banquet qu'ils voulaient donner au grand homm^ sorti de leurs rangs.
atUSIONS PEIIDUBS : EVE ET DAVID. 501
— Tiens, c'est toi, Petit-Glaud! s*écria Lucien.
— Ta rentrée ici, lai dit Petit-Claud, a stimulé notre amourpropre, nous nous sommes piqués d*honneur, nous nous sommes coitsés, et nous te préparons un magnifique repas. Notre proviseur et nos professeurs y assisteront; et, à la manière, dont vont les choses, nous aurons sans doute les autorités.
— Et pour quel jour? dit Lucien.
— Dimanche prochain.
— Cela me serait impossible, répondit le poète, je ne puis accepter que pour dans dix jours d*ici... Mais alors ce sera volontiers...
— £h! bien, nous sonunes à tes ordres, Jdit Petit-Glaud; soit, dans dix jours
Lucien fut charmant avec ses anciens camarades qui lui témoignèrent une admiration presque respectueuse. Il causa pendant environ une demi-heure avec beaucoup d'esprit, car il se trouvait sur un piédestal et voulait justiûer l'opinion du pays : il se mit les mains dans les goussets, il parla tout à fait en homme qui voit les choses de la hauteur où ses concitoyens l'ont mis. D fut modestp, et bon enfant, comme un génie en déshabillé. Ce fut les plaintes d'un athlète fatigué des luttes à Paris, désenchanté surtout, il félicita ses camarades de ne pas avoir quitté leur bonne province, etc. H les laissa tout enchantés de lui.
Puis, il prit Petit-Glaud à part et lui demanda la vérité sur les affaires de David, en lui reprochant l'état de séquestration où se trouvait son beau-frère. Luden voulait ruser avec Petit-Glaud. Petit-Glaud s'efforça de donner à son ancien camarade cette opinion que lui, Petit-Glaud, était un pauvre petit avoué de province, sans aucune espèce de finesse. La constitution actuelle des sociétés, in* finiment plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a eu pour effet de subdiviser les facultés chez l'homme. Autrefois, les gens éminents, forcés d'être universels, apparaissaient en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations an tiques. Plus tard, si les focnltés se spécialisèrent, la qualité s'adressait encore à l'ensemble des choses. Ainsi un homme riche en cautèkt comme on l'a dit de Lonis XI, pouvait appliquer sa ruse a tout; mais aujourd*hui, h qualité s^est elle-même subdivisée. Par exemple, autant de professions, autant de ruses difféit^ntes. Uu rusé diplomate sera très-bien joué, dans une affaire, au fond
502[ IL L1VR1B, SCÊ^lîES DE LA VIB DB PROVIMCE.
d'une province, par cm atoué niédîf)cre ou par un paysan. Le plus nu4 joumafiste peut se trouver fort niais en matière d'intérêts ONDinerciaux, et Lucien devait être et fut le jouet de Petit-Claud. Le malicieux avocat avait natureUement écrit lui-même Tarticle où la ville d'Angoulême, compromise avec son faubourg de I'Hoik meau, se trouvait obligée de fêter Lucien. Les concitoyens de Lucien, venus sur la place du Mûrier, étaient les ouvriers de l'imprimerie et de la papeterie des Gointet, accompagnés des clercs de Petît-Claud, de Gachan, et de quelques camarades de collège. Redevenu pour le poète le copin du collège, l'avoué pensait avec raison que son camarade laisserait échapper, dans un temps donné, le secret de la retraite de David. Et si David périssait par la faute de Lucien, Ângouléme n'était pas tenable pour le poète. Aussi, pour mieux assurer son influence, se posa-t-il comme l'inférieur de Lucien.
— Gomment n'aurais-je pas fait pour le mieux 7 dit Petit-Glaud h Lucien. Il s'agissait de la sœur de mon copin ; mais, au Palais, îl y a des positions où l'on doit périr. David m'a demandé, le premier juin, de lui garantir sa tranquillité pendant trois mois; il D'est en danger qu'en septembre,, et encore ai-je su soustraire tout son avoir à ses créanciers; car je gagnerai le procès en Goor royale ; j'y ferai juger que le privilège de la femme est absolu, que^, dans l'espèce» il ne couvre aucune fraude... Quant à toi, tu reviens mallieureux, mais tu es un homme de génie... (Lucien fit un geste conune d'un homme à qui l!cncensoir arrive trop près du neL) — Oui, mon cher, reprit Pctit-Glaud, j'ai lu V Archer de Char^ les IX ^ et c'est plus qu'uis ouvrage, c'est un livre I La préface n'a pu être écrite qjiie par deux hommes : Ghâteaubriand ou toil
Luciûu accepta cet éloge^ sans dire que cette préface était de d*Arthez. Sur cent auteurs français, quatre-vingt-dix-neuf eussent agi comme lui
— Eh:I bicn^ ici l'on n'avait pas Pair de te connaître, reprh Petit-CIaud en jouant l'indignation. Quand j'ai vu l'indidérence générale» j,e me suis mis en tête de révofutionner tout ce mondCi J'ai iail l'aiticle que tu a&lu...
— - Gomment, c'est toi quil... s'écria Lucien.
— Rloi-mômel... Angouléme eLTHoumeau $e sont trouvés en rivalités, j'ai rassemblé des jeunes gçns, tes anciens camarades de collège, et j'ai organisé la sérénade d'hier; puis, une fois lancâ
1LLXI&IÛN& PERIHJS& : EVE EX DAVID. 505
«daofih TefUbonslasme,, noua awus lâché la souscription pour le dîner. — « Si David se cache, au iDoins Lucien aéra couiroané ! » me suis-je ^iu J'ai fait mieux, reprit Petit^Gaiid» ^ai vu la comtesse Ghâtelet, et je lui al fait cou^readre qu*eUe se devait à elle-même de tirer David de sa position, eUe le pe»t, «Me le doit Si David a bien véellemeAt trouvé te seeret dost il m*a parlé, le gouvernement ne se ruinera pas en le soutenant, et quel genre pour un préfet d'aivoir Fair d'être pour makîé dans uœ si grande découverte par r heureuse protection qu'il accorde à Tinventeur! On
fait parler de soi comme d'un administrateur éclairé Ta sœur
s^esrt effrayée du jeo de notre meusqueterie judiciaire! elle a eu penr de la fumée..... La guerre au Palais coûte aussi cher que sur les €hsaof& de bataille;, mak» Da^id a ncàaintenu sa position,, il est maître' de aoa secret :. col ne peut pas rarrêter, on ne Tarrêtera pas!
• — Je te remerde,. oaoft cher, et je vois que je puis te confier mon j^n,. ta m'aideras à le réaliser.
Peti^GknHl regarda LncieA en donnant à. son nez en vrille l'air d*8n. peint d'iiiCerrogaliaiii
— Je ¥eax sanver Séehard, dit Lucien avec une sorte d'importance, je SQB h camse de aen. malheor, jer^^eraitoiO... J'ai pins d'empnre sor Loaise^»
— Qnî, Looise?:^
-— L9 cofntesse' CbMdelL»* Feil(-Chud fit u» nonvenealL
— J'aii sur elle phis d'enupire qa*'eSk ne le cnrit cHe-même, re* prit lucien; seulement, mon cther,. ai j'ai du penvelr sur votre gouvernement, je n'ai pas Hhakàs.,.
Petit -Gfeud fit un antre moovemiOit comne pour ol!nr sa bowse.
— Iffierci, dit Lnciei» en serrant la< maiBr de Petit-€laud. Dans dix jours éTici, j'irai fsrire une wUm i mâune h préfète, et je te rendrai fo tienne.
Et ifs se séparèrent ei» s^ dsuMwC de» posées de naitt de camaradies.
— IF dbit être poète, se dit ai Ini^^néme Pelil-€kud> car il est fou;
— On 9 beau* (Sre, pensail Lueieii e» revenant dicsn serar^ en (ait d*amis, il n'y a qm les aanr de ceMége;
50/i IL LIVRE, SCBRES DB LA TIB DB PR0VI1IC&
— Mon Laden, dit Eve, qne t*a donc promis Petit-Glaud pour loi témoigner tant d'amitié? Prends garde à luil
— A lui? s'écria Lucien. Écoute, É?e, reprit-il en pa/dissaot obéir à une réflexion, tu ne crois plus en moi, tu te défies de moi, tn peux bien te défier de Petit-Glaud; mais, dans douze on quinze jours, tu changeras d'opinioa, ajouta-t-il d'un petit air fat..
Lucien remonta dans sa chambre, et y écrivit la lettre suivante 1^ Lousteau.
« Mon ami, de nous deux, moi seul puis me souvenir du biUet de mille francs que je t'ai prêté : mais je connais trop bien, hé* las! h situation où tu seras en onvrant ma lettre, ponr ne pas ajouter aussitôt que je ne te les redemande pas en espècsA d'or ou d'argent; non, je te les demande en crédit, comme on les de» manderait à Florine en plaisir. Nous avons le même taOieur, tn peux donc me faire c(mfectionner sous le plus bref délai un ha* billement complet Sans être précisément dans le costume d'àdam, je ne puis me montrer. Ici, les honneurs départementaux dus aux illustrations parisiennes m'attendaient, à mon grand étonnement Je suis le héros d'un banquet, ni plus ni moins qu'un député de la Gauche; comprends-tu maintenant h nécessité d'un habit noir? Promets le payement; charge-t'en, fais jouer la réclame; enfin trouve une scène inédite de Don Juan avec monsieur Dimanche, car il faut m*endimancher à tout prix. Je n'ai rien que des haillons : pars de & I Nous sommes en septembre, il lait un temps magnifique; ergà^ veille à ce que je reçoive, à la fin de cette semaine, un charmant habillement du matin : petite re* dingote vert-bronze foncé, trois gilets, l'un couleur soufre, l'antre de fantaisie, genre écossais, le troisième d'une entière Uan* cheur; plus, trois pantalons à faire des femmes^ l'un blanc étoffe anglaise, l'autre nankin, le troisième en l^r casimir noir; enfin un habit noûr et un gilet de satin no*r pour soirée. Si tu as retrouvé une Florine quelconque, je me recommande à elle pour deux cravates de fantaisie. Ged n'est rien, je compte sui loi, sur ton adresse : le tailleur m'inquiète peu. Mon cher ami, nous l'avons maintes fois déploré : l'intelligence de la misère qn!» certes, est le plus actif poison dont soit travaillé l'homme par excellence, le Parisien! cette intelligence dont l'activité surprea-
• drait Satan, n'a pas encore trouYé le moyen d'avoir à crédit un » chapeau ! Quand nous aurons mis à la mode des chapeaux qui
• vaudront mille francs, les chapeaux seront possibles; mais jus- •. que-là , nous devrons toujours avoir assez d'or dans nos poches » pour payer un chapeau. Ah ! quel mal la Comédie-Française uous » a fait avec ce : — Lafleur, tu mettriis de Vor dans mes po- » ches! Je sens donc profondément toutes les difficultés de l'oxé- » cution de cette demande : joins une paire de bottes, une paii*e » d'escarpins, un chapeau, six paires de gants, à l'envoi du tailleur ! » C'est demander l'impossible, je le sais. Mais la vie littéraire n'est* ■ elle pas l'impossible mis en coupe réglée?... Je ne te dis qu'une » seule chose : opère ce prodige en faisant un grand article ou quel- » que petite infamie, je te quitte et décharge de ta dette. Et c'est
• une dette d'honneur, mon cher, elle a douze mois de carnet : tu n en rougirais, si tu pouvais rougir. Mon cher Lousteau, plaisante- » rie à part, je suis dans des circonstances graves. Juges-en par ce » seul mot : la Seiche est engraissée, elle est devenue la femme du » Héron , et le Héron est préfet d'Ângouléme. Cet aifreux couple » peut beaucoup pour mon beau-frère que j'ai mis dans une situa- » tton affreuse, il est poursuivi, caché, sous le poids de là lettre de » change I... H s'agit de reparaître aux yeux de madame la préfète » et de reprendre sur die quelque empire à tout prix. N'est-ce pas » effrayant à penser que la fortune de David Séchard dépende d'une » jolie paire de bottes, de bas de soie gris à jour (ne va pas les ou- » Uier) , et d'un chapeau neuf!... Je vais me dire malade et souf- » frant, me mettre an lit comme fit Duvicquet, pour me dispenser » de répondre à l'empressement de mes concitoyens. Mes conci- » toyens m'ont donné, mon cher, une très-belle sérénade. Je com- » mence à me demander combien il faut de sots pour composer ce » mot : mes condtayens , depuis que j'ai su que l'enthousiasme » de la capitale de l'Angoumois avait eu quelques-uns de mes ca- » marades de collège pour boute-en-train.
»» Si tu pouvais mettre aux Faits-Paris quelques lignes sur ma » récepiion, tu me grandirais ici de plusieurs talons de botte. Je » ferais d'ailleurs sentir à la Sdche que j'ai , sinon des amis, du
• moins quelque crédit dans la Presse parisienne. Comme je ne re- » nonce à rien de mes espérances, je te revaudrai cela. S'il te fallait
• un bel article de fond pour un recueil quelconque, j'ai le temps
• d'en méditer un à loisir. Je ne te dis plus qu'un mot, mon cher
» ami : je compte sor toi , comme tu pem compter sar celai qui
• 8e. dît:
» Toot à toi,
c Lucien de R. •
P, S. • Adresse-moi le tout par les diligences, bureau restant »
Cette lettre, où Luciea reprenait le ton de supériorité que sott succès lui donnait inténeurement, lui naj^la Paris. Pris depuis six jours par le calme absolu de la province, sa pensée se reporta vers ses bonnes misères, il eut des regrets vagues, il resta pendant toute une semaine préoccupé de la comtesse Châlelet; enfin, il attacha tant dlœpoitance à sa réapparitioa que ^ quand il descendit, à la nuit tombante, à THoumeau chercher au bureau des diligences les paquets qu'il attendait de Paris, il épt^ouvait tantes les angoisses de l'incertitode, comme une femme qui a mis ses dernières espérances sur une toilette et cpn désespère de Tavoir»
— Ah I Lousteau ! je te pardonne tes trahisons, se dit-il en cemarquant par la Ibnnc des paquets que renvoi devait contenir tout ce qu'il avait demandé* .
Il trouva la lettre, suif ante dansilecartOB à chapeau»
« Ov salon da Florhia.
» Mûttcher enfant,
» Le taffieur s'est frèshbiea condfenf ; maïs, cNome ton pMfend » coifp d'œi( rétrospectif te te faisait pressentir, les cravate», le » chapeau, hs bas âesm à trouver ont porté te* trovbte dans nos
• cceurs, car il n'y avait rien à troubler dans notre bourse. Noos 0 h difflons Bvec Blondef ::ii y aurait une fortune à faire en étafais-
■ sant une maison oà fies jeunes gens trooveiraient ce qui C4)ûte pea
■ de chose. Car nous finissons par payer très^cher ce que nooi x) ne payons pas. D^arlfeurs, le grand Nîapeléon, anfté dans sa w cofprse' vers tes Indiss, faute dTune pake de bottes, T» dit : Les » affmre» f^dte» ne s$ fmt jamais! Donc tout a^it, excepté » ta chaussure... Je fe voyais habiHé sans chapeau f^giletâ sansson^ » Ifèfs, et je pensais à t^enroyer une psdre dé raoeassias qn*ta » ÂBïéricaia a donnés par curiosicé à Florihe; Ffcrnii> a oflln-t une
• masse de quarante francs à jouer pour toi, Ifatban, Héndet et
moi , nous avoas été si Iieareux ^ ne jonant plas pour notre compte que nous aToos été assez riches pour emineuer la Tor» pilie, rancien rat df. des LHpeaolx, à souper. Frascati nous devait bien cela. Floriae s'est chargée des acquKÎtîons; elle y a joint trois belles chemises» Nathan Vofïve une canne. Blondet^ qui a gagné trois cents francs, t'enToie une chaîne d'or. Le rat y a joint une montre en or, grande comme une pièce de quarante francs qu'un imbédle lui a donnée et qui ne va pas : — ^ Cest de la pacotille, comme ce qu'il a eu! » nous a-t-cUe dit Bixiou, qui nous est venu trouver au Rocher de Cancale, a voulu mettre lat flacon d*eau de Portugal dans Teuvoi que te fait Paris. Notre premier comique a dit : Si cela peut faire son bonheur^ quHl le soii!... avec cet accent de basse- taille et cette importance bourgeoise qu'il peint si bien. Tout cela, mon cher enfant, te prouve combien Ton aime ses amis dans le malheur. Florine, k qui j'ai eu la faiblesse de pardonner, te prie de nous envoyer un article sur le dernier ouvrage de Nathan. Adieu, mon fils? Je ne puis que te plaindre d'être retourné dans le bocal d'où tu sortais quand tu t'es fait un vieux camarade de
» Ton ami
» Etienne L. »
*- Pauvres garçMSt f Sr ont joné pour* moi ! se dit-ii tout émuL n Tient é&& pays malsan» en de Genr où Ton ai le piioe souffert des bonfiées qni ressemUeiit aux aenle«rs ihi paradis. Dans nnc vie tiède fe soQvenir des souA^aaces est comme une jouissance io«défiirissableL Eve Ait stopéfôite quand son frère éescencht éàiash aen. vêtements nenfi; ete ne le reconnaissait pas.
— Je puis maintenant m'aller promener â Beanien, sY*cria-t-il ; on ne dfni' pa» de mm : Il est revenu en haittons l Tiens» voîià une montre que je te rendrai , car elle est bien à moi ; puis , elle me ressendlilé, elle est détraquée;
— Quel enfant tu es! dit Eve. On ne peut t'en vouloir de;
rien.
— CroRW-to donc, ma chère lyie, que j'aie demandé tout orioi dans la pensée assez* niaise â» briller aux yeux d'Ângouléme ,. donft je me soucie comme de eda ! dit-it en ibnettant Tair arec sa cana» Ir pomme d*er ciselée; Je veux réparer le md que j'ai fak^ et je suis mis sous les armes*
Le succès de Lucien comme élégant fut le seul triomphe réd qn*il obtint, mais il fut inmiense. L*envie délie autant de langues que l'admiration en glace. Les femmes raffolèrent de lui, les hommes en méd'rent, et il put s'écrier comme le chansonnier : 0 mon habita que je te remercie 1 U alla mettre deux cartes à la Préfecture et fit également une visite à Petit-Glaud, qu'il ne trouva pas. Le lendemain, jour do banquet, les journaux de Paris contenaient tous, à la rubrique d'Angouléme, les lignes suivantes:
« Angoulême. Le retour d'un jeune poète dont les débots ont » été si brillants, de l'auteur de V Archer de Charles IX, l'n- » nique roman historique fait en France sansimitaticm du genre de » Walter Scott, et dont la préface est un événement littéraux, a » été signalé par une ovation aussi flatteuse pour la ville que pour » monsieur Lucien de Rubempré. La viUe s'est empressée de fan » offrir un banquet patriotique. Le nouveau préfet, à peine in- » stalle, s'est associé à h manifestation publique en fêtant l'auleor » des Marguerites, dont le talent fut tà vivement encouragé à ses » débuts par la comtesse Ghâtelet. »
Une fois l'élan donné, personne ne peut plus l'arrêter. Le colonel du régiment en garnison offrit sa musique. Le maître-d'hôtel de la Gloclie, dont les expéditions de dindes truffées vont jusqu'en Chine et s^envoient dans les plus magnifiques porcelaines, lefimeux aubergiste de l'Hoomeau, chargé du repas, avait décoré sa grande salle avec des draps sur lesquels des couronnes de laurier entremdées de bouquets fusaient un effet superbe. A cinq heures quarante personnes étaient réunies là, toutes en habit de cérémonie. Une foule de cent et quelques habitants, attirés principale* ment par la présence des musiciens dans la cour, rq>résentait les concitoyens.
— Tout Angoulême est là ! dit Petit-daud en se mettant à h fenêtre.
— Je n'y comprends rien, disait Postd à sa femme, qui vint pour écouter la musique. Gomment I le préfet, le Receveur-Général, le Colonel, le directeur de h Poudrerie, notre Député, le Maire, le proviseur, le directeur de la fonderie de Ruelle, le Président, le Procureur du Roi» numsieur Milaud, toutes les autorités viennent d'arriver !...
Quand on se mit à table , l'orchestre militaire commença par des variations sur l'air de Vive le Rot» vive la France I qui n'a pu devenir populaire. Il était cinq heures du suir. A huit heures un dessert de soixante-cinq plats, remarquable par un Olympe en sucreries surmonté de la France en chocolat, donna le signal des toasts.
— Messieurs, dit le préfet en se levant , au Roi I... à la Légitimité! N'est-ce pas à la paix que les Bourbons nous ont ramenée que nous devons la génération de poètes et de penseurs qui maintient dans les mains de la France le soeptre de la littérature !...
— Vive le Roi ! crièrent les convives, parmi lesquels les ministériels étaient en force.
Le vénérable proviseur se leva.
— Au jeune poète , dit-il , an héros du jour , qui a su allier à h grâce et à la poésie de Pétrarque, dans un genre que Boileau déclarait si difficile, le talent du prosateur I
— Bravo! bravo I Le colonel se leva.
— Messieurs, au Royaliste I car le héros de cette fête a eu le courage de défendre les bons principes!
— Bravo ! dit le préfet, qui donna le ton aux applaudissements.
— Petit-Claud se leva.
— Tous les camarades de Lucien à la gloire du collège d'Ângoulême, au vénérable proviseur qui nous est si chei;, et à qui nous devons reporter tout ce qui lui appartient dans nos succès!...
Le vieux proviseur, qui ne s'attendait pas à ce toast, s'essuya les yeux. Lucien se leva : le plus profond silence s'établit, et le poète devint blanc. En ce moment le vieux proviseur, qui se trouvait à sa gauche, lui posa sur la tête une couronne de laurier. On battit des mains. Lucien eut des larmes dans les yeux et dans la voix.
— Il est gris, dit à Petit-GIaud le futur procureur du Roi de ' Nevers,
— Ce n'est pas le vm qui Ta grisé , répondit l'avoué.
«— Mes chers compatriotes, mes chers camarades, dit enfin Lucien , je voudrais avoir la France entière pour témoin de cette scène. C'est ainsi qu'on élève les hommes , et qu'on obtient dans notre pays les grandes œuvres et les grandes actions. Mais , voyant le peu que j'ai fait et le grand honneur que j'en reçois, je ne puis que me trouver confus et m'en remettre à l'avenir du soin de jus*
510 IL LIVRB, SCENES DB UL l^IE DB «ROVINGE.
tifier Taccaeil d*aiijoard*hai. Le souvenir de ce moioeat me rendra des forces aa mifieu de Uities nemelles. Permettes-uuH de signaler Il Yos hommages celle qpu fut et ma première muse et ma protecvtrice et de boire aussi à ma ville natale : donc à la belle comlesse Sixte du Châtelet et à la noble ville d'Ângoulême.
— Il ne s*en est pas mal tiré , dit le Procureur du Roi , qui hocha la léte en signe d'approbation; car nos toasts étaient préparés, et le sien est improvisé.
A dix heures les convives s'en allèrent par groupes^ David iSéchard, entendant cette musique -extraoïdiiiaire, dit à Basine i-^ Que se pa96e-t-41 donc a l'Houmeaa 'i
— L*on donne , répondit-elle , une fête à votre beau-frère Lu* cien...
— Je rais 6ûr, dit-il, qu'il aura dû segrettar de ne pas m'y v^ir!
A minuit Petit-Glaud reconduisit Lucien jusque sur la place da Mûrier. Là Lucien dit à Tavoué : — Mon cher, entre nous c'est à la vie, à la mort.
— Demain, dit l'anrouë, Vùa signe mon contrat de mariage, chez madame de Sénoncbes, avec ntademoiselle françoise de La Haye, sa pufMiie; ^s-moi le plaisir d*y venir; madame de Sénoncbes m*a prié de t'y amener , et tu y renras la préfète, qui sera très-flattée de ton tnast « dont «on va sans doute lui parler.
— J'avais bien mes idées , dit Luctok
— Oh 1 tu sauveras David!
•^5'en suis sûr, répondit le poète.
En ce moment David se montra cooame par aicbantement. Voici pourquoi. Il se trouvait dans une position asscs difficile : sa femme lui défendait absolument et de recevdr Lmiien et de lui faire savoir le Meu de sa retraite , tandis que Lucien lui écrivait les lettres lesplusafTectueuses en lui disant que sous peu de jours il aurait réparé le mal Or mademoiselle Glerget avait remis à David les deux lettres suivantes en lui disant le motif êe h fête dont la manque arrivait à son oreille.
« Mon ami, fais comme si Loden n'était pas ici; ue t'inquiète « de rien , et grave dans ta chère tête celte proposition : notre se- • curité vient tout estime de rimpossifbiisté^à sont tes ennemis de » savoir où tn es. Tel «st mou malheur <pie j'ai phis de confiaoce » en Koib, «n Marion, en fiasine, qu'en mon frère» Qélas ! JBon
•paurre Lucien n'^st plus le cattdkk et tendre poète que nous
• avons connu. C'est pnédséinent parce qu'il veut se mêler de tes
• affaires et qu'il a la présomption de faire payer nos dettes (par » orgueil, mon David!...) que je le crains. Il a reçu de Paris de » beaux habits et cinq pièces d'or dans une belle bourse. Il les a » mises à ma disposition, et nous vivons de cet argent Nous avons » enfin un ennemi de moins : ton père nous a quittés, et nous de- » vons son départ li Petî^Glaod, qui a démêlé les intentions du h père Séchard et qui les a sur-le-champ annihilées en lui dfiswl v que tu ne ferais plus rien sans lui ; que haâ, Petit-Gland, ne te M laisserait rieft céder de ta découverte sans une indemnité préalable » de trente mille francs : d'abord quina» mille pour te liquider, 9 quinze uMq que tu toucherais dans tous les cas, succès ou in» » succès. Petit- Giaud est inexplicable pour moi. Je fembrasse » comme une lèmme embrasse son mari malheureux. Notre peât n Lucien va bien. Quel spectacle que celui de cette fleur qui se co- » lore et grandit au milieu de nos tempêtes domestiques ! Ma mère, » comme toujours, prie Dieu et t'embrasse presque aussi tendre- » ment que
9 Ton EVE. »
Petit-Gland et les Gointet, edrayés de la ruse paysanne du vieux jSéchard, s'en étaient, comme on voit, d'autant mieux débarrassés que ses vendanges le rappelaient à ses vignes de iMarsac.
La lettre de Lucien, incluse dans celle d'Eve, était ainsi conçue :
c Mon cher David, tout va bien. Je suis armé de pied en cap;
• j'entre en campagne aujourd'hui, dans deux jours j'aurai fait » bien du chemin. Avec quel plaisir je t'embrasserai quand tu seras » libre et quitte de mes dettesl Mais je suis blessé, pour la vie et m au cœur, de la défiance que ma sœur et ma mère continuent à » me témdgner. Ne sais-je pas déjà que tu te caches chez Basine?
• Toutes les fois que Basine vient à la maison, j'ai de tes nouveiics -«et ia réponse à mes lettres. Il est d'ailleurs évident que ma »i sœur ne pouvait compter que sur sou amie d'atelier. Aujour- «■d*hui je serai bien près de toi et cruellement marri de ne pas te
• faire assister à la fête que l'on me donne. L'amour-propre d'An- » goulômc m*a valu un petit triomphe qui, dans quelques jours, M sera entièrement oublié , mais où ta joie aurait été la seule da
512 11. LIVRE, SCtlVES DE LA VIE DE PROVUiCB.
» sincère. EnGn , encore quelques jours, et tu pardonnera» '>ut » à celui qui compte pour plus que toutes les g;loires du monoe > d*étre
• Ton frère,
• LUGIER. 9
Dafid eut le cœur YiTement tiraillé par ces deux forces, quoiqu*eUes fussent inégales; car il adorait sa femme, et son amitié pour Lucien s'était diminuée d'un peu d'estime. Mais dans la solitude la force des sentiments change entièrement. L'homme seul, et en proie à des préoccupations comme cdles qui déyoraient David, cède à des pensées contre lesqueUes il trouyeralt des points d^'appui dans le milieu ordinaire de la vie. Ainsi, en lisant la lettre de Lucien au milieu des fanfores de ce triomphe inattendu, il fui profondément ému d'y Toir exprimé le regret sur lequel il comptait Les âmes tendres ne résistent pas à ces petits effets de sentiment, qu'ils estiment aussi puissants chez les autres que chez eux. N'est-ce pas la goutte d'eau qui tombe de la coupe pleine?... Aussi, vers minuit, toutes les supplications de Basine ne purentelles empêcher David d'aller voir Lucien.
— Personne, lui dit-il, ne se promène à cette heure dans les rues d*Angoulême, on ne me verra pas, l'on ne peut pas m'arréter la nuit; et, dans le cas où je serais rencontré, je puis me servir du moyen inventé par Kolb pour revenir dans ma cachette. Il y a d'ailleurs trop long-temps que je n'ai embrassé ma femme et moa enfant.
Basine céda devant toutes ces raisons assez plausibles, et laissa sortir David, qui criait : — Lucien I au moment où Lucien et Petit- Claud se disaient bonsoir. £t les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en pleurant II n'y a pas beaucoup de moments semblables dans la vie. Lucien sentait l'effusion d'une de ces amitiés quand mêiney avec lesquelles on ne compte jamais et qu'on se reprociie d'avoir trompées. David éprouvait le besoin de pardonner. Ce généreux et noble inventeur voulait surtout sermonner Lucien et dissiper les nuages qui voilaient l'affection de la sœur et do frère. Devant ces considérations de sentiment, tous les dangers engendrés par le défaut d'argent avaient disparu.
Petit-Giaud dit à sou client % — Allez chez vous , profitez uO
ILLUSIONS PEnDUCS : EVE ET ADAML «^13
moins de votre imprudence , embrassez votre femme et votre en* faut ! et qa*on ne .vous voie pas !
— Quel malheur ! se dit Petit-Claud, qui resta seul sur la place du Mûrier. Ah ! si j'avais là Gérizet...
Au moment où l'avoué se parlait à lui-même le long de l'enceinte en planches faite autour de la place où s'élève orgueilleusement aujourd'hui le Palaîs-de-Justice , il entendit cogner derrière lui sur une planche , comme quand quelqu'un cogne du doigt à une porte.
— J'y suis, dit Gérizet, dont la voix passait entre la fente de deux planches mal jointes. J'ai vu David sortant de riloumeau. Je commençais à soupçonner le lieu de sa retraite, maintenant j'en suis sûr , et sais où le pincer ; mais , pour lui tendre un piège, il est nécessaire que je sache quelque chose des projets de Lucien , et voilà que vous les faites rentrer. Au moins restez là sous un prétexte quelconque. Quand David et Lucien sortiront, amenez- les près de moi ; ils se croiront seuls, et j'entendrai les derniers mots de leur adieu.
— Tu es un maître diable! dit tout bas Petit-Claud.
— Nom d*un petit bonhomme, s'écria Gérizet, que ne ferait-on pas pour avoir ce que vous m'avez promis !
Petit-Claud quitta les planches et se promena sur la place du Mûrier en regardant les fenêtres de la chambre où la famille était réunie et pensant à son avenir comme pour se donner du courage; car l'adresse de Gérizet lui permettait de frapper le dernier coup. Petit-Claud était un de ces hommes profondément retors et traîtreusement doubles, qui ne se laissent jamais prendre aux amorces du présent ni aux leurres d'aucun attachement après avoir observé les changements du cœur humain et la stratégie des intérêts. Aussi avait-il d'abord peu compté sur Gointet Dans le ras où l'œuvre de son mariage aurait manqué sans qu'il eût le droit d'accuser le grand Cointet de traîtrise, il s'était mis en mesure de le chagriner ; mais, depuis son succès à l'hôtel de Bargeton , Petit-Claud jouait franc jeu. Son arrière-trame , devenue inutile , était dangereuse pour la situation politique à laquelle il aspirait. Voici les bases sur lesquelles fl voulait asseoir son importance future. Gannerac et quelques gros négociants commençaient àformer dans l'IIoumeau un comité libéral qui se rattachait par les relations du commerce aux chefs de POppoation. L'avènement du ministère Yillèle. accepté par Louis XYITI GOH. uuu. T. VIIL 33
monraot » était le signal d*an changement de conduite dans TOpposition , qui , depuis la mort de Napoléon , renonçait au moyen dangereux des conspirations^ Le parti libéral organisait au fond des provinces son système de résistance légale : il tendit à se rendre maître de la matière électorale, aûn d'arriver à son but par la conviction des masses. Enragé libéral et fils de THoumeau, Petit-Claud fut le promoteur, Tâme et le conseil secret de TOpposition de la basse-ville , opprimée par Taristocratie de la ville haute. Le premier il fit apercevoir le danger de laisser les Gointet disposer à eai seuls de la presse dans le département de la Charente , où ]*Oppo* sillon devait avoir un organe » afin de ne pas rester en arrière des autres villes.
— Que chacun de nous donne un biUet de cinq cents francs ^ Gannerac, il aura vingt et quelques mille francs pour acheter l'im* primerie Séchard, dont nous serons alors les maîtres eu en tenant le propriétaire par un prêt, dit Petit-Claud.
L'avoué fit adopter cette idée, en vue de corroborer ainsi sa double position vis-à-vis de Gointet et de Séchard, et il jeta naturellement les yeux sur un drôle de l'encolure de Cérizet pour en faire l'homme dévoué du parti.
— Si tu peux découvrir ton ancien bourgeois et le mettre entre mes mains, dit-il à l'ancien prote de Séchard, on te prêtera vingt mille francs pour acheter son imprimerie, et probablement tu seras à la tête d'un journal. Ainsi, marche.
Plus sûr de l'activité d'un homme comme Gérizet que de celle de tous les Doublon du monde , Petit-Glaud avait alors promis au grand Gointet l'arrestation de Séchard. Mais depuis que Petit- Claud caressait l'espérance d'entrer dans la magistrature , il pré' voyait la nécessité de tourner le dos aux libéraux, et il avait si bien monté les esprits à l'Houmeau que les fonds nécessaires à l'acquisition de l'imprimerie étaient réalisés. Petit-Claud résolut de lais* ser aller les choses à leur cours naturel
^ Bah ! se dit-il, Gérizet commettra quelque délit de presse, et J'en profiterai pour montrer mes talents..»
Il alla vers la porte de l'imprimerie et dit à Kolbqui faisait sen^ tînelle : — Monte avertir David de profiter de l'heure pour s'en aller, et prenez bien vos précautions; je m'en vais, il est une heure...
Lorsque Rolb quitta le pas de la porte, Manon vint prendre n
ILLUSIONS PERDUES : tVE ET DAVID. 515
place. Lucien et David descendirent, Rolb les précéda de cent pas en ayant et Manon les suivit de cent pas en arrière. Quand les deux frères passèrent le long des planches, Lucien parlait avec chaleur à David.
— Mon aoii, lui dit-O, mon plan est d'une excessive simplicité; mais comment en parler devant Eve , qui n'en comprendrait jamais les moyens? Je suis sûr que Louise a dans le fond du cœur un désir que je saurai réveiller , je la veux uniquement pour me venger de cet imbécile de préfet. Si nous nous aimons , ne fût-ce qu'une semaine, je lui ferai demander au ministère un encouragement de vingt mille francs pour toi. Demain je reverrai cette créature dans ce petit boudoir où nos amours ont commencé , et où, selon Petît-Glaud , il n'y a rien de changé : j'y jouerai la comédie. Aussi, après demain matin, te ferai-je remettre par Basine un petit mot pour te dire si j'ai été sifflé... Qui sait , peut-être serastu libre... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai voulu des habits de Paris? Ce n'est pas en haillons qu'on peut jouer l'amour.
A six heures du matin, Cérizet vint voir Petit-Gaud.
— Demain, à midi. Doublon peut préparer son coup; il prendra notre homme, j'en réponds, lui dit le Parisien : je dispose de l'une des ouvrières de mademoiselle Clergel, comprenez- vous?...
Après avoir écouté le plan de Cérizet , Petit-Claud courut chez Coinfet.
— Faites en sorte que ce soir monsieur du Hautoy se soit décidé à donner à Françoise la nue propriété do ses biens , vous ^gnerez dans deux jours un acte de Société avec Séchard. Je ne me marierai que huit jours après le contrat; ainsi nous serons bien dans les termes de nos petites conventions : donnant donnant Mais épions bien ce soir ce qui se passera chez madame de Sénonches entre Lucien et madame la comtesse du Châtelet, car tout est là... Si Lucien espère réussir par la préfète, je tiens David.
— Vous serez, je crois, garde des sceaux, dit Cointet
— Et pourquoi pas? monsieur de Peyronnet l'est bien ! dit Petit- Claud qui n'avait pas encore tout à fait dépouillé la peau du libéral
L'état douteux de mademoiselle de La Haye lui valut la présence de la plupart des noUes d'Angoulême à la signature de son contrat. La pauvreté de ce futur ménage marié sans corbeille avivait rin* térét que le monde aime à témoigner; car il en est de la bienfai-
sauce comme des triomphes : on aime une charité qui satisfait Tamour-propre. Aussi la marquise de Pimentel , la comtesse du Châtelet, monsieur de Sénonches et deux ou trois habitués de la maison firent-ils à Françoise quelques cadeaux dont on parlait beaucoup en ¥ilie. Ces jolies bagatelles réunies au trousseau pré-^ paré depuis un an par Zéphirine , aux bijoux du parrain et aux présents d'usage du marié , consolèrent Françoise et piquèrent la curiosiié de plusieurs mères qui amenèrent leurs filles. Petit- Claud et Cointet avaient déjà remarqué que les nobles d*Angou- L}me les toléraient l'un et l'autre dans leur Olympe comme une nécessité : l'un était le régisseur de la fortune , le subrogé-tuteur de Françoise; l'autre était indispensable à la signature du contrat comme le pendu à une exécution ; mais le lendemain de son mariage , si madame Petit-Glaud conservait le droit de venir chez sa marraine, le mari s'y voyait difficilement admis, et il se promettait bien de s'imposer à ce mond*; orgueilleux. Rougissant de ses obscui^ parents , l'avoué fit rester sa mère à Mansle où elle s'était retirée , il l'a pria de se dire malade et de lui donner son consentement par écrit. Assez humilié de se voir sans parents, sans protecteurs, sans signature de son côté, Petit-Glaud se trouvait donc trèsheureux de présenter dans l'homme célèbre un ami acceptable , et que la comtesse désirait revoir. Aussi vint-il prendre Luciep en voiture. Pour cette mémorable soirée, le poète avait fait une toilette qui devait lui donner, sans contestation , une supériorité sur tous les hommes. Madame de Sénonches avait d'ailleurs annoncé le héros du moment, et l'entrevue de deux amants brouillés était une de ces scènes dont on est particulièrement friand en province. Lucien était passé à l'état de Lion : on le disait si beau, si changé, si merveilleux , que les femmes de l'AngouIême noble avaient toutes une velléité de le revoir. Suivant la mode de cette époque à laquelle on doit la transition de l'ancienne culotte de bal aux ignobles pantalons actuels, il avait mis un pantalon noir collant Les hommes dessinaient encore leurs formes au grand désespoir des gens maigres ou mal faits ; et celles de Lucien étaient apolloniennes. Ses bas de soie gris à jour» ses petits souliers, son gilet de satin noir, sa cravate, tout fut scrupuleusement tiré, collé pour ainsi dire sur lui. Sa blonde et abondante chevelure frisée faisait valoir son front blanc, autour duquel les boucles se relevaient avec une grâce cherchée. Ses yeux, pleins d*orgueU, élincelaient. Ses petites mains de
femme, belles sous le gant, ne devaient pas se laisser voir dégantées. Il copia son maintien sur celui de de iMarsay, le fameux dandy parisien, en tenant d'une main sa canne et son chapeau qu'il ne quitta pas, et il se servit de Tautre pour faire des gestes rares è Taide desquels il commenta ses phrases.
Lucien aurait bien voulu se ghsser dans le salon, à la manière de ces gens célèbres qui, par une fausse modestie, se baisseraient sous la porte Saint-Denis. Mais Petit-Glaud, qui n'avait qu'un ami , en abusa. Ce fut presque pompeusement qu'il amena Lucien jusqu'à madame de Séuonches au milieu de la soirée. Â son passage , le poète entendit des umrmures qui jadis lui eussent fait perdre la tête, et qui le trouvèrent froid ; il était sûr de valoir , à lui seul , tout l'Olympe d' Angoulôme.
— Madame, dit-il à madame de Sénonches, j'ai déjà félicité mon ami Petit-Claude qui est de l'étolTe dont on fait les gardes des sceaux, d'avoir le bonheur de vous appartenir, quelque faibles que soient les liens entre une marraine et sa filleule (ce fut dit d'un air épigrammatique très-bien senti par toutes les femmes qui écoutaient sans en avoir l'air). Mais, pour mou compte, je béais une circonstance qui me permet de vous offrir mes hommages.
Ce fut dit sans embarras et dans une pose de grand seigneur en visite chez de petites gens. Lucien écouta la réponse entortillée que lui fit Zéphirine, en jetant un regard de circumnavigation dans le salon, afm d'y préparer ses effets. Aussi put-il saluer avec grâce et en nuançant ses sourires Francis du Hautoy et le préfet qui le Saluèrent ; puis il vint enfin à madame du Châtelet en feignant de l'apercevoir. Cette rencontre était si bien l'événement de la soirée, que le contrat de mariage où les gens marquants allaient mettre leur signature, conduits dans la chambre à coucher, soit par le notaire, soit par Françoise, fut oublié. Lucien fit quelques pas Ters Louise de Nègrepelisse ; et, avec cette grâce parisienne, pour elle à l'état de souvenir depuis son arrivée , il lui dit assez haut :
— Est-ce à vous, madame, que je dois l'invitation qui me procure le plaisir de dîner après -demain à la préfecture?...
— Yous ne la devez, monsieur, qu'à votre gloire, répliqua sèchement Louise un peu choquée de la tournure agressive de la phrase méditée par Lucien pour blesser l'orgueil de son ancienne protectrice.
'— Ah ! madame la comtesse , dit Lucien d'un air à la fois fin et
518 n. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
fàt, il m*est impossible de vous amener Tbomme s*il est dans votre disgrâce.
Et, sans attendre de réponse, il tourna snr Ini-même en apercevant révêque, qa*îl salua très-noUement
— Yotre Grandeur a été presque prophète, dît-il d'une voix charmante, et je tâcherai qu'elle le soit tout à fait Je m'estime heureux d'être venu ce soû: ici, puisque je puis vous présenter mes l'espects.
Lucien entraîna Monseigneur dans une conversation qui dura dix minutes. Toules les femmes regardaient Lucien comme un phénomène. Son impertinence inattendue avait laissé madame da Ghâtelet sans voix ni réponse. En voyant Lucien l'objet de l'admiration de toutes les fenmies ; en suivant , de groupe en groupe, le récit que chacune se faisait à l'oreille des phrases échangées où Lucien l'avait comme aplatie en a^ant Tau* de la dédaigner, elle fut pincée au cœur par une contraction d'amour-propre.
— S'il ne venait pas demain, après cette phrase, quel scandale? pensa -t-elle. D'où lui vient cette fierté? Mademoiselle desTouches serait-elle éprise de lui?...
— Il est si beau I — On dit qu'elle a couru chez lui, à Paris, le lendemain de la mort de l'actrice I... Peut-être est-il venu sauver son beau-frère, et s'est-il trouvé derrière notre calèche à Mansie, par un accident de voyage. Ce matia4à, Lucien nous a singulièrement toisés. Sixte et moL Ce fut une myriade de pensées, et, mal* heureusement pour Louise, elle s'y laissait aller en regardant Lucien qui causait avec l'évêque comme s'il eût été le roi du salon : il ne saluait personne et attendait qu'on vînt à lui, promenant son regard avec une variété d'expression, avec une aisance digne de de Marsay, son modèle. Il ne quitta pas le prélat pour aller saluer monsieur de Sénonches, qui se fit voir à peu de distance.
Au bout de dix minutes, Louise n'y tint plus. Elle se leva, marcha jusqu'à l'évêque et lui dit : — Que vous dit-on donc, Monseigneur, pour vous faire si souvent sourire ?
Lucien se recula de quelques pas pour laisser discrètement madame de Ghâtelet avec le prélat
— Ahl madame la comtesse, ce jeune homme a bien de l'esprit !••• il m'expliquait comment il vous devait toute sa force...
— Je ne suis pas ingrat, moi, madame !... dit Lucien en lanfant un regard de reproche qui charma la comtesse.
nxvsiOMS PERDCES : Ayb et junmx 519
— Enteiidons*nous, dit-^e en ramenant à eDe Lucien par on geste d'éfentail, Tenez avec Monsdgnrar, par ici!... Sa Grandeor sera notre juge.
El elle montra le boadoir en y entraînant Vévéqat.
— Elle fait faire un drôle de métier à Monseignenr, dit une femme du camp Chandonr assez haut pour être entendue.
— Notre juge !... dit Lucien en r^ardant tour à tour fe prélat €t la préfète, il y aura donc un coupable 7
Louise de Nègrepelisse s'assit sur le canapé de son ancien bon* tloîr. Après y avoir fait asseoir Lucien à côté d'elle et Monseigneur de l'autre côté, elle se mit à parler.
Lucien fit à son ancienne amie l'honneur, la surprise et le bonheur de ne pas écouter. Il eut l'attitude, les gestes de la Pasta dans Tancredi quand elle va dire : 0 patria!... Il chanta sur sa physionomie le fameuse cavatine del Rizzo. Enfin, l'élève de Goralie trouva moyen de se faire venir un peu de larmes dans les yeux.
— Ah! Louise, comme je f aimais! lui dit-il à l'oreille sans se soucier du prélat ni de la conversation au moment où il vit que ses UHmes avaient été vues par ia comtesse.
— Essuyez vos yeux, ou vous me perdriez, kl, ^core nae fois, dit-elle en se retournant vers lui par un aparté qui dK)qna révêque.
— Et c^est assez d'une, reprit vivement Lucien. Ce mot de la cousine de madame d'Espard sécherait toutes les larmes d'une Madeleine. Mon Dieu !... j'ai retrouvé pour un moment mes souvenirs, mes illusions, mes vingt ans, et vous me les...
Monseigneur rentra brusquement au salon, en comprenant que sa dignité pouvait être compromise entre ces deux anciens amants. Chacun affecta de laisser ia préfète et Lucien seuls dans le boudmr. Mais un quart d'heure après, Sixte, à qui les discours, les rires et les promenades au seuil du boudoir déplurent, y vint d'un air plus que soucieux et trouva Lucien et Louise très- animés.
— Madame, dit Sixte ^ l'oreille de sa femme, vous qnicoandssei mieux que moi Ângoulême, ne devriez-vous pas songer II madame la préfète et au gouvernement
— Mon cher, dit Louise en toisant son éditeur rei^ponsable d'un ^ir de hauteur qui le fit trembler, je canse avec monsieur de Rabembré de choses importantes pour vous. Il s'agit de sauver «n inventeur sur le point d'être victime des manoenvres les plus basses.
et vous nous y aiderez... Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leurs langues.
£Ue sortit do boudoir appuyée sur le bras de Lucien, et le mena signer le contrat en s'affichant avec une audace de grande dame.
— Signons ensemble?... dit-elle en tendant la plume à Luciea Lucien se laissa montrer par elle la place où elle venait de signer»
afin que leurs signatures fussent Tune auprès de l'autre.
— Monsieur de Sénonches, auriez-vous reconnu monsieur de Rubempré? dit la comtesse en forçant Timpertlnent chasseur à saluer Lucien.
£lle ramena Lucien au salon , elle le mît entre elle et Zéphirine sur le redoutable canapé du milieu. Puis , comme une reine sur son trône, elle commença, d'abord à voix basse^ une conversation évidemment épigrammatique à laquelle se joignirent quelques-UDS de ses anciens amis et plusieurs femmes qui lui faisaient la cour. Bientôt Lucien , devenu le héi^os d'un cercle, fut mis par la comtesse sur la vie de Paris dont la satire fut improvisée avec une verve UlRcroyable et semée d'anecdotes sur les gens célèbres, véritables friandises de conversation dont sont excessivement avides les pro« vinciaux. On admira l'esprit comme on avait admiré riu)mme. Madame la comtesse Sixte triomphait si patiemment de Lucien, elle en jouait si bien en femme enchantée de son choix, elle lui fournissait la réplique avec tant d'à- propos, elle quêtait pour lui des approbations par des regards si compromettants, que plusieurs femmes commencèrent à voir dans la coïncidence du retour de Louise et de Lucien un profond amour victime de quelque double méprise. Un dépit avait peut-être amené le malencontreux mariage de Châtelet, contre lequel il se faisait aloi^ une réaction.
— Ëh ! bien , dit Louise à une heure du matin et à voix basse à Lucien avant de se lever : après-demain, faites-moi le plaisir d*être exact.»
La préfète laissa Lucien en lui mimant une petite inclination de tête excessivement amicale, et alla dire quelques mots au comte Sixte, qui chercha son chapeau.
— Si ce que madame du Châtelet vient de me dire estvrai, mon cher Lucien, comptez sur moi, dit le préfet en se mettant à la poursuite de sa femme qui partait sans lui, comme à Paris. Dès ce soir, votre beau-frère peut se regarder comme bors d'affaiie;
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVID. 52i
— Monsieur le cotnte me doit bien cela , répondit Lucien en souriant
— Ehl bien, nous sommes fumés... dit Gointet à l'oreille de Petit-Claud, témoin de cet adieu.
Petit-Claud^ foudroyé par le succès de Lucien, stupéfait par les éclats de son esprit et par le jeu de sa grâce, regardait Françoise de La Haye dont la phïrsîonomie, pleine d'admiration pour Lucien, semblait dire à son prétendu : Soyez comme votre ami.
Un éclair de joie passa sur la figure de Peiit-Claud.
— Le dîner du préfet n'est que pour après -demain, nous avons encore une journée à nous, dit-il, je réponds de tout.
— Eli ! bien, mou cher, dit Lucien à Petit-Claud à deux heures du matin en revenant à pied : je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Dans quelques heures, Séchard sera bien heureux.
— Voilà tout ce que je voulais savoir, pensa Petit-Claud. — Je ne te croyais que poète et tu es aussi Lauzun, c'est Otre deux fois poète, répondit-il en lui donnant une poignée de main qui devait être la dernière.
— Ma chère Eve, dit Lucien en réveillant sa sœur, une bonne nouvelle! Dans un mois, David n'aura plus de dettes!...
— Et comment?
— Eh ! bien, madame du Ghâtelet cachait sous sa jupe mon ancienne Louise ; et elle m'aime plus que jamais, et va faire faire un rapport au ministère de l'Intérieur par son mari, en faveur de notre découverte !... Ainsi, nous n'avons pas plus d'un mois à souffrir, le temps de me venger du préfet et de le rendre le plus heureux des époux.
Eve crut continuer un rêve en écoutant son frère.
— En revoyant le petit salon gris où je tremblais comme un en*^ font, il y a deux ans; en examinant ces meubles, les peintures et les figures, il me tombait une taie des yeux! (]omme Paris vous change les idées!
— Est-ce un bonheur?... dit Eve en comprenant enfin son frère.
— Allons, tu dors, à demain, nous causerons après déjeuner, âi\ Lucien.
Le plan de Gérizet était d'une excessive simplicité. Quoi qu'il appartienne aux ruses dont se servent les huissiers de province pour arrêter leurs débiteurs, et dont le succès est hypothétique, il devait léussir ; car il reposait autant sur la connaissance des caractèi^esde
522 IL LIViœ, SGÈSBS DE LA VB BB MOimCE.
Lucien et de David que sur knrs espérances. Parmi les pedtes ouvrières dont il était le Don Juan et qu'il gouvernait en les oppcsaot les unes aux autres» ie prote des Coistet, pour le moment en service extraordinaire, avait distingué Tune des r^Nissenses de Basine Clerget, mue fille presque aussi belle que madame Séchard, aillée Henriette Mignon, et dont les parents étaient de petits vignerons vivant dans leur bien à deux lieues d'Angoulême, sur la route de Saintes. Les Mignon, comme tous les gens de la campagne, ne se trouvaient pas assez riches pour garder leur unique en£ant avec eux, et ils l'avaient destinée à ratrer en maison, c'est-à-dire à devenir femme de chambre. En province, une femme de chambre doit savoir blanchir et repasser le linge fin. La réputation de madame Prieur, à qui Basine succédait, était telle, que les Mignon y mirent leur fille en apprentissage en y payant pension pour la nourriture et le logement Madame Prieur appartenait à cette race de vieilles maîtresses qui, dans les provinces, se cix>ient substituées aux parents. Elle vivait en famille avec ses apprenties, die les menait à l'église et les surveillait consciencieusement Henriette SUgnon, belle brune bien découplée, à l'ceil hardi, à la chevelure forte et longue, était blanche comme sont blanches les filles dn Midi, de la blancheur d'une fleur de magnolia. Aussi H^rlette fut-elle une des premières griseltes que visa Gérizet ; mak conune elle appar* tenait à d* honnêtes cultivateurs, elle ne céda que vaincue par la jalousie, par le mauvais exemple et par cette {Arase séduisante : — Je t'épouserai! que lui dit Gérizet, une fois qu'il se vit second prote chez messieurs Cointet En apprenant que les Mignon possédaient pour quelque dix ou douze mille francs de vignes et une petite maison assez logeable, le Parisien se hâta de mettre Henriette dans rimpossibilité d'être la femme d'un auU-e. Les amours de la belle Henriette et du petit Gérizet en étaient li quand Petit-Glaad lui parla de le rendre propriétaire de l'imprimerie Séchard, en lui montrant une espèce de commandite de vingt mille francs qui de« vait être un licou. Get avenir éblouit le prote, la tête lui tourna, mademoiselle Mignon lui parut un obstacle à ses ambitions, et il négligea la pauvre fille. Henriette, au désespoir, s'attacha d'auttit plus au petit proie des Gointet qu'A semblait la vouloir quitter. En découvrant qae David se cachait chez mademoiselle Glet^pet, Je Parisien changea d'idées à l'égard d'Henriette, mais sans changer de conduite; car il se pro(M)sait de fiiire servir à sa fortune Vesfèc^
nXUSIOiKS PERDUES : £VE ET DAVID. 52S
de folie qui travaille une fille quand, pour cacher son déshonneur, elle doit épouser son séducteur. Pendant la matinée du jour où Lucien devait reconquérir sa Louise, Gérizet apprit à Henriette le secret de Basine, et lui dit que leur fortune et leur mariage dépen* daient de la découverte de l'endroit où se cachait David. Une fois instruite, Henriette n*eut pas de peine à reconnaître que l'imprimeur ne pouvait être que dans le cabinet de toilette de mademoiselle Glerget, elle ne crut pas avoir fait le moindre mal en se livrant à cet espionnage; mais Gérizet l'avait engagée déjà dans sa trahison par ce commencement de participation.
Lucien dormait encore lorsque Gérizet, qui vint savoir le résultat de la soirée, écoutait dans le cabinet de Petit-Glaud le récit des grands petits événements qui devaient soulever Angoulême.
— Lucien vous a bien écrit un petit mot depuis son retour? demanda le Parisien après avoir hoché la tête en signe de satisfaction quand Petit-Glaud eut finL
— Voilà le seul que j'aie, dit l'avoué, qui tendit une lettre où Lucien avait écrit quelques lignes sur le papier à lettre dont se servait sa sœur.
— £h! bien, dit Gérizet, dix minutes avant le coucher du soleil, que Doublon s'embusque à la Porte-Palet, qu'il cache ses gendarmes et dispose son monde, vous aurez notre homme.
— £S'tu sûr de ton affaire ? dit Petit-Glaud en examinant Gérizet
— Je m'adresse au hasard, dit l'ex-gamin de Paris, mais c'est nn fier drôle, il n'aime pas les honnêtes gens.
— Il faut réussir, dit l'avoué d'un ton sec.
— Je réussirai, dit Gérizet. G'est vous qui m*avez poussé dans ee tas de boue, vous pouvez bien me donner qudques billets de J)anque pour m'essuyer... Mais, monsieur, dit le Parisien en surjprenant une expression qui lui déplut sur la figure de l'avoué, si vous m'aviez trompé, si vous ne m'achetez pas l'imprimerie sous huit jours... Ehl bien, vous laisserez une jeune veuve, dit tout bas le gamin de Paris en lançant la mort dans son regaitL
— SI nous écrouons David à six heures, sois à neuf heures cbex monsieur Gaanerac, et nous y ferons ton aibire, répondit péremp« loirement l'avoué.
— G'est entendu : vous serez servi, bourgeois I dit Gérizet. Gérizet connaissait d^à Tindustrie qui consiste à laver le papier
et qui met aujourd'hui les intérêts du fisc en péril U lava les
52& n. LIVRE, SGÈ!VES DE LA VIE DE PROVIflIGE.
qaatrc lignes écrites par Lucien, et les remplaça par celles-ci, en imitant l'écriture avec une perfection désolante pour l'ayenir social du prote.
« Mon cher Darîd, tu peux venir sans crainte chez le Préfet,
• ton affaire est faite; et d'ailleurs, à cette heure-ci, tu peux sortir,
• je Tiens au-devant de toi, pour l'expliquer comment tu dois te » conduire avec le Préfet.
• Ton frère,
» Lucien. «
A midi, Lucien écrivit une lettre à David, où il lui apprenait le succès de la soirée, il lui donnait l'assurance de la protection du préfet qui, dit-il, faisait aujourd'hui même un rapport au ministre sur la découverte dont il était enthousiaste.
Au moment où Marion apporta cette lettre à mademoiselle Basine, sous prétexte de lui donner à blanchir les chemises de Lucien, Gérizet, instruit par Petit-Glaud de la probabilité de celte lettre, emmena mademoiselle Mignon et alla se promener avec elle sur le bord de la Charente. Il y eut sans doute un combat où l'honnêteté d'Henriette se défendit pendant longtemps, car la promenade dura deux heures. Non -seulement l'intérêt d'un enfant était en jeu, mais encore tout un avenir de bonheur, une fortune; et ce que demandait Cérîzet était une bagatelle, il se garda bien d'ailleurs d'en dire les conséquences. Seulement le prix exorbitant de ces bagatelles effrayait Henriette. Néanmoins, Gérizet Gnit par obtenir de sa maîtresse de se prêter à son stratagème. A cinq heures, Henriette dut sortir et rentrer en disant à mademoiselle Clerget que madame Séchard la demandait sur-le-champ. Puis, un quart d'heure après la sortie de Basine, elle -monterait , cognerait au cabinet et remettrait à David la fausse lettre de Lucien. Après, Gérizet attendait tout du hasard.
Pour la première fois depuis plus d'un an, Eve sentit se desscr^ rcr l'étreinte de fer par laquelle la Nécessité la tenait Elle eut de l'espoir enfin. Elle aussi ! elle voulut jouir de son frère, se montrer au bras de l'homme fêté dans sa patrie, adoré des femmes, aimé de la Gère comtesse du Ghâtelet. Elle se Gt belle et se proptisa de se promener à Beaulieu , après le dîner, au bras de son frère. A cette heure, tout Angoulême, au mois de septembre, se trouve à prendre le fraisa
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVfa * 525
— Oh ! c*est la belle madame Séchard, dirent quelques voix eu toyaiit Eve.
— Je n'aurais jamais cru cela d'elle , dit une femme.
— Le mari se cache , la femme se montre , dit madame Postel assez haut pour que la pauvre femme l'entendît.
— Oh ! rentrons , j'ai eu tort , dit Eve à son frère. Quelques minutes avant le coucher du soleil^ la rumeur que
cause un rassemblement s'éleva de la rampe qui descend à l'Houmeau. Lucien et sa sœur, pris de curiosité , se dirigèrent de ce côté, car ils entendirent quelques personnes qui venaient de l'Hou* meau parlant entre elles , comme si quelque crime venait d'être commis.
— C'est probablement un voleur qu'on vient d'arrêter... Il est pâle comme un mort , dit un passant au frère et à la sœur en les voyant courir au-devant de ce monde grossissant.
ISi Lucien ni sa sœur n'eurent la moindre appréhension. Ils regardèrent les trente et quelques enfants ou vieilles femmes , les ouvriers revenant de leur ouvrage qui précédaient les gendarmes dont les chapeaux bordés brillaient au milieu du principal groupe. Ce groupe , suivi d'une foule d'environ cent personnes , marchait comme un nuage d'orage.
— Ah ! dit Eve , c'est mon mari !
— David I cria Lucien.
— C'est sa femme I dit la foule en s'écartant.
— Qui donc t'a pu faire sortir? demanda Lucien.
— C'est ta lettre , répondit David pâle et blême.
— J'en étais sûre, dit Eve qui tomba roide évanouie.
Lucien releva sa sœur, que deux personnes l'aidèrent à transporter chez elle , où Marion la coucha. Kolb s'élança pour aller chercher un médecin. A l'arrivée du docteur, Eve n'avait pas en«< core repris connaissance. Lucien fut alors forcé d'avouer à sa mère qu'il était la cause de l'arrestation de David, car il ne pouvait pas s'expliquer le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien , fou-droyé par un regard de sa mère qui y mit sa malédiction , monta dans sa chambre et s'y enferma* En lisant cette lettre écrite au milieu de la nuit et interrompue de moments en moments , chacun devinera par les phrases, jetées comme une à une, toutes les agitations de Lucien.
« Ma sœur bien-aimée j nou$ nous ^names vu3 tout à l'beucs
526 n. LIVREf SCiNBS DE 1.A VIE DE proviuce.
» pour la dernière fois. Ma résoladon est sans appel. Toid pour*
• qaoi : Dans beaucoup de familles, il se rencontre un être 6tal » qui, pour la famille, est une sorte de maladie. Je sois cet être-là » pour TOUS. Cette observation n'est pas de moi, mais d'an homme » qui a beaucoup vu le monde. Noussoupîonsun soir entre amis, » au Rocher de Gancale. Entre les mille plaisanteries ^nr s*échan- » gent alors, ce diplomate nous dit que telle jeune personne qu'on » Toyait avec étonnement rester fille était malade de son père.
• Et alors, ii nous développa sa théorie sur les malades de famille. t II nous expliqua comment , sans telle mère , telle maison eât » prospéré , comment tel fils avait ruiné son père , comment td » père avait éptruit l'avenir et la considération de ses enfants. Qnoi- » que soutenue en riant , cette thèse sociale fut en dix minutes 0 appuyée de tant d'exemples que j'en restai h'appé. Cette vérité
payait tous les paradoxes insensés , mais spirituellement démontrés, par lesquels les journalistes s'amusent entre eux , quand il ne se trouve là personne à mystifier. £h ! bien, je suis l'être fatal de notre famille. Le cœur plein de tendresse , j*agis comme un ennemi  tous vos dévouements , j'ai répondu par des maux. Quoique involontairement porté , le dernier coup est de tous le plus cruel Pendant que je menais à Paris une vie sans dignité, pleine de plaisirs et de misères, prenant la camaraderie pour l'amitié, laissant de véritables amis pour des gens qui voulaient et devaient m'expldter, vous oubliant et ne me souvenant de vous que pour vous causer du mal , vous suiviez l'humble sentier do travail , allant péniblement mais sûrement à cette fortune que je tentais si follement de surprendre. Pendant que vous deveniez meilleurs , moi je mettais dans ma vie un élément funeste. Oui, j'ai de sambitions démesurées, qui m'empêchent d'accepter ont vie humble. J'ai des goûts, des plaisirs dont la souvenance empoisonne les jouissances qui sont à ma portée et qui m'eussent jadis satisfait O ma chère Eve , je me juge plus sévèrement que qui que ce soit, car je me condamne absolument et sans pitié pour moi' même. La lutte à Paris exige une force constante , et mon vouloir ne va que par excès : ma cervelle est intermittente. L'avenir m'effraye tant , que je ne veux pas de l'avenir, et le présent m'est insupportable. J'ai voulu vous revoir, j'aurai mieux fait de m'expatrier à jamais. Mais l'expatriation , sans moyens d'exktence, serait une folie» et je ne l'ajouterai pas & toutes les au-
ILLCSiaJSS PERDUES : £VE ET DAVI0. 527
» très. La mort me semble préférable à uae vie incomplète ; et » » dans quelcfue position que je me suppose , mon excessive vanité
• me ferait commettre des sottises. Certains êtres sont comme des r zéros , il leur faut un chiffre qui les précède, et leur néant ac- » quiert alors une valeur décuple. Je ne puis acquérir de valeur M que par un mariage avec une volonté forte, impitoyable. Madame » de Bargeton était bien ma femme, j*ai manqué ma vie en n*abon- 9 donnant pas Goralie pour elle. David et toi vous pourriez être » d'excellents pilotes pour moi ; mais vous n'êtes pas assez forts » pour domptçr ma faiblesse qui se dérobe en quelque sorte à la » domination. J'aime une vie facile, sans ennuis ; et, pour me déa barrasser d'une contrariété , je suis d'une lâcheté qui peut me » mener très-loin. Je suis né prince. J'ai plus de dextérité d'esprit » qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant un mox> ment , et le prix dans une carrière parcourue par tant d'ambi- » tieux est à celui qui n'en déploie que le nécessaire et qui s'en » trouve encore assez au bout de la journée. Je ferais le mal comme » je viens de le faire ici , avec les meilleures intentions du monde. » Il y a des hommes-chênes, je ne suis peut-être qu*un arbuste éiéu gant, et j'ai la prétention d'être un cèdre. Yoilà mon bilan écrit » Ce désaccord entre mes moyens et mes désirs, ce défaut d'équi- » libre annulera toujours mes efforts. Il y a beaucoup de ces carac- 9 tères dans la classe lettrée à cause des disproportions continuelles » entre l'intelligence et le caractère , entre le vouloir et le désir. a Quel serait mon destin ? je puis le voir par avance en me souve- » nant de quelques vieilles gloires parisiennes que j'ai vues oubliées. » Au seuil de la vieillesse , je serai plus vieux que mon âge , sans j» fortune et sans considération. Tout mon être actuel repousse une » pareille vieillesse : je ne veux pas être un haillon social. Chère » sœur, adorée autant pour tes dernières rigueurs que pour tes o premières tendresses , si nous avons payé cher le plaisir que j'ai » eu à te revoir, toi et David , plus tard vous penserez peut-être » que nul prix n'était trop élevé pour les dernières félicités d'un » pauvre être qui vous aimait!... Ne faites aucune recherche ni » de moi , ni de ma destinée : au moins mon esprit m'aura-t-il » servi dans l'exécution de mes volontés. La résignati(Hi, mon ange, « est un suicide quotidien, moi je n'ai de résignation que pour un
* jour, je vais en profiter aujourd'hui •• 9
538 IL LIVEE» SCiHES DR LA VIB DE PROVIMCB.
« Deux heures.
» Oai , je Tai bien résolu. Adieu donc pour toujours, ma chère » Eve. JVprouve quelque douceur à penser que je ne vivrai plus » que dans vos cœurs. Là sera ma tombe,... je n'en veux pas d*aa- « tre. Encore adieu !... C'est le dernier de ton frère
» Lucien. »
Après avoir écrit cette lettre, Lucien descendit sans faire aocon bruit, il la posa sur le berceau de son neveu, déposa sur le front de sa sœur endormie un dernier baiser trempé de larmes, et sortit n éteignit .son bougeoir au crépuscule, et, après avoir regardé cette vieille maison une dernière fols , il ouvrit tout doucement la porte de l'allée ; mais , malgré ses précautions , il éveilla Kolb qui coachalt sur un matelas à terre dans Tatelier.
— Qui fa là?... s'écria Kolb..
— C'est moi, dit Lucien , je m'en vais, Kolb.
— Vus auriez mieux vait te ne charriais fenir, se dit Kolb à lui-môme, mais assez haut pour que Lucten l'entendît.
— J'aurais bien fait de ne jamais venir au monde , répondit Laden. Adieu , Kolb, je ne t'en veux pas d'une pensée que j'ai moimême. Tu diras à David que ma dernière aspiration aura été un regret de n'avoir pu l'embrasser.
Lorsque l'Alsacien fut debout et habillé , Lucien avait fermé la porte de la maison , et il descendait vers la Charente , par la promenade de Beaulieu, mis comme s'il allait à une fête, car il s'était fait un linceul de ses habits parisiens et de son joli harnais de dandy. Frappé de l'accent et des dernières paroles de Lucien, Kolb voulut aller savoir si sa maîtresse était instruite du dé|)art de son frère et si elle en avait reçu les adieux ; mais, en trouvant la maison plongt e en un profond silence , il pensa que ce départ était sans dout^ convenu , et il se recoucha.
On a, relativement à la gravité du sujet, écrit très-peu sur le suicide, on ne i*a pas observé. Peut-être cette maladie est-elle inobservable. Le suicide est Teflet d'un sentiment que nous nommerons, si vous le voulez, Vestime de soi-même y pour ne pas le confondre avec le mot honneur. Le jour où l'homme se méprise, lo jour où il se voit méprisé , le n^pment où la réalité de la vie est en
ILLUSIONS PERbUES : EVE ET DAVID. 529
désaccord avec ses espérances, il se tue et rend ainsi hommage à la société devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa splendeur. Quoi qu*on en dise, parmi les athées (il laut excepter le chrétien du suicide), les lâches seuls acceptent une fie déshonorée. Le suicide est de trois natures : il y a d*abord le suicide qui n'est que le dernier accès' d'une longue maladie et qui certes appartient à la pathologie ; puis le suicide par désespoir, enfin le suicide par raisonnement Lucien voulait se tuer par désespoir et par raisonnement, les deux suicides dont on peut revenir; car il n'y a d'irrévocable que le suicide pathologique : mais souvent les trois causes se réunissent, comme chez Jean-Jacques Rousseau.
Lucien, unofois sa résolution prise, tomba dans la délibération des moyens, et le poète voulut finir poétiquement. Il avait d'abord pensé tout bonnement à s'aller jeter dans la Charente ; mais, en descendant les rampes de Beaulieu pour la dernière fois, il entendit par avance le tapage que ferait son suicide, il vit l'affreux spectacle de son corps revenu sqr l'eau, déformé, l'objet d'une enquête judiciaire : il eut, comme quelques suicides, un amour-propre posthume. Pendant la journée passée au moulin de Courtois il s'était promené le long de la rivière et avait remarqué, non loin du moulin, une de ces nappes rondes, conime il s'en trouve dans les petits cours d'eau, dont l'excessive profondeur est accusée par la tranquillité de la surface. L'eau n'est plus ni verte, ni bleue, ni claire» ni jaune; elle est comme un miroir d'acier poli. Les bords de cette coupe n'offraient plus ni glaïeuls, ni fleurs bleues, ni les larges feuilles du nénuphar, l'herbe de la berge était courte et pressée» les saules pleuraient autour, assez pittoresquement placés tous. On devinait facilement un précipice plein d'eau. Celui qui pouvait avoir le courage d'emplir ses poches de cailloux devait y trouver une mort inévitable, et ne jamais être i^îrouvé. — Voilà, s'était dit le poète en admirant ce joli petit paysage, un endroit qui vous met l'eau à la bouche d'une noyade. Ce souvenir lui revint à la mémoiret au moment où il atteignait l'Houmeau. Il chemina donc vers Marsac, en proie à ses dernières et funèbres pensées, et dans la ferme intention de dérober ainsi le secret de sa mort, de ne pas être l'objet d'une enquête, de ne pas être enterré, de ne pas être vu dans l'horrible état où sont les noyés quand ils reviennent à fleur d'eau. Il parvint bientôt au pied d'une di^ ces c&tes oui se rencontrent si eau. HUM. T. Tin. S/i
fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les Toyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans un petit chemin creux et se mit à cueflfir des fleurs dans une vigne. Quand il reprit la grande route il tenait à la main un gros bouquet de sedum, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles, et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir, les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veaa d*Orléans à boucles d'argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si patemmcut ecclésiastique, allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur la route, rincoimu se retourna, parut comme saisi de la beauté profondément mélancolique 4lu poète, de sou bouquet symbolique et de sa mise élégante. €e voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve une proie long-temps et inutilement cherchée. Il laissa, en style de marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l'air de regarder le bas de la côte. Lucien, qui fit le même mouvement, y aperçut une petite calèche attelée de deux chevaux et un postillon à pied.
— Vous avez laissé courir h diligence, monsieur, vous perdrez votre place, à moins que vous ne vouliez monter dans ma calèche pour la rattraper, car la poste va plus vite que la voiture publique, dit le voyageur à Lucien en prononçant ces mots avec un accent très-marqué d'espagnol et en mettant à son offre une exquise politesse.
i Sans attendre la réponse de Lucien, l'Espagnol tira de sa poche un étui à cigares^ et le présenta tout ouvert à Lucien pour qu'il en prit un.
— Je ne suis pas un voyagrur, répondit Lucien, et je suis trop
près du terme de ma course pour me donner le plaisir de fumer...
— Vous êtes bien sévère envers vous-même, repartit ^Espagnol Quoique chanoine honoraire de la cathédrale de Tolède, je me passf de temps en temps un petit cigare. Dieu nous a donné le tabac poai endormir nos passions et nos douleurs... Vous me semblez avoir du chagrin, vous en avez du moins Tense^e à la main, comme b iriste dieu de l'hymen. Tenez?... tous vos cbagrnis s'en iront avec fa fuméft ,
ILLOSIOaS PBRDUES : EVB ET DAVIU. 531
Et le prêtre retendit sa boite en paille ayec une sorte de séduction, en jetant à Lucien des regards animés de charité.
— Pardon, mon père, répliqua sèchement Lucien, il n^j a pas 4e cigares qui puissent dissiper mes chagrins...
En disant cela, les yeux de Lucien se mouillèrent de larmes.
— Oh! jeune homme, est-ce donc la providence divine qui m'a fait désirer de secouer par un peu d'exercice à pied le sommeil dont «ont saisis au matin tous les voyageurs, afin que je pusse, en vous consolant, obéir à ma mission ici- bas?... Et quels grands chagrins fK>uvez-vous avoir à votre âge?
— Vos consolations, mon père, seraient bien inutiles : vous êtes Espagnol, je suis Français; vous croyez aux commandements de rÉglise, moi je suis athée...
— Santa Virgen del Pilarl... vous êtes athée, s'écria le prêtre en passant son bras sous celui de Lucien avec un empressement maternel Eh! voilà l'une des curiosités que je m'étais promis 4'observer à Paris. En Espagne, nous ne croyons pas aux athées... Il n'y a qu'en France, où, à dix-neuf ans, on puisse avoir de paralles opinions.
—Oh! je suis un athée an com{4et; je ne crois ni en Dieu, ni k ia société, ni au bonheur. Regardez-moi donc bien» mon père; •car» dans quelques heures, je ne serai plus... Voilà mon dernier soleil I... dit Lucien avec une sorte d'emphase en montrant le cicL
— hh\ çà, qu'avez-vous fait pour mourir? qui vous a condamaé à mort?
— Un tribunal souverain; moi-même !
— Enfant! s'écria le prêtre. Avez-vous tué un homme? l'écha* Taud vous attend-il? Raisonnons un peu? Si vous voulez rentrer, selon vous, dans le néant, tout vous est indifférent ici-bas.
Lucien inclina la tête en signe d'assentiment.
— Eh! bien, vous pouvez alors me conter vos peines ?... Il s'agit juns doute de quelques amourettes qui vont mal?...
Lucien ût un geste d'épaules très-signiûcatit
— Vous voulez vous tuer pour éviter le déshonneur, ou parce que vous désespérez de la vie? eh! bien, vous vous tuerez aussi bien à Poitiers qu'à Angoulême, à Tours aussi bien qu'à Poitiers. Les sables mouvants de la Loire ne rendent pas leur proie... ,
<^ Non» mon père, répondit Lucien» j*ai mon affaire. Il y a
533 II. LIVRE, SCiHES DB hA VIE DE PROVINCE.
vingt joon, j*ai tu la plus cl^amnote rade où paisse aborder dans Tautre monde ui) homtne dégoûté de celal-cî... «- Un autre monde!... tous n'êtes pins athée.
— Oh! ce que j'entends par l'autre monde» c'est ma future transformation en animal ou en plante...
— Avez-vons une maladie incurable?
— >Oui, mon père...
— Ah! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle?
— La pauvreté.
Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec nne grâce inGnie et un sourire presque ironique : — Le diamant ignore sa valeur.
— Il n'y a qu'un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qm •'en va mourir!... s'écria Lucien.
— Vous ne mourrez pas, dit l'Espagnol avec autorité.
— J'ai bien entendu dire, reprit Lucien, qu'on dévalisait les gens sur la route, je ne savais pas qu'on les y enrichît
— Vous allez le savoir, dit le prêtre après avoir examiné ù la distance à laquelle se trouvait la voiture leur permettait de faire seuls encore quelques pas. Écoutez-moi, dit le prêtre en mâchonnant son cigare, votre pauvreté ne serait pas une raison pour mourir. J'ai besoin d'un secrétaire, le mien vient de mourir à Iran. Je me trouve dans la situation où fut le baron de Goêrtz, le fameux ministre de Charles XII, qui arriva sans secrétaire dans une petite ville en allant en Suède, comme moi je vais à Paris. Le baron rencontra le fils d'un orfèvre, remarquable par une beauté qui ne pouvait certes pas valoir la vôtre... Le baron de Goêrtz trouve à ce jeune homme de rintcliigence, comme mol je vous trouve de la poésie au front; il le prend dans sa voiture, comme moi je vais vous prendre dans la mienne ; et, de cet enfant condamné à hrouir des couverts et à fabriquer des bijoux dans une petite ville de provînce comme Angoulême, il en fait son favori, comme vous serez le mien. Arrivé à Stockholm, il installe son secrétaire et l'accable de travaux. Le jeune secrétaire passe les nuits à écrire;. et, comme tous les grands travailleurs, il contracte une habitude, il se met li mâcher du papier. Feu monsieur de Malesherbes faisait, lui, des camouflets et il en donna, par parenthèse, un à je ne sais quel per« sonnage dont le procès dépendait de son rapport Notre bean jeune tomme commence par du papier blanc» mais il s'y accoutume et
passe aoi papiers écrits qu'il trouve plus saTonreuz. On ne fumait pas encore comme aujourd'hui. Enûn le petit secrétaire en arrive , de saveur eu saveur, à mâchonner des parchemins et à les manger. On s'occupait alors^ entre la Russie et la Suède, d*un traité de paix que les États imposaient à Charles XII, comme en 181/i on voulait forcer Napoléon à traiter de la paix. La base des négociations était le traité fait entre les deux puissances à propos de la Finlande ; Goêrtz en confie l'original à son secrétaire; mais, quand il s'agit de soumettre le projet aux États, 11 se rencontrait cette petite difficulté, que le traité ne se trouvait plus. Les États imaginent que le ministre, pour servir les passions du Roi , s'est avisé de faire disparaître cette pièce , le baron de Goêrtz est accusé : son secrétaire avoue alors avoir mangé le traité.... On instruit un procès, le fait est prouvé, le secrétaire est condamné à mort Mais, comme vous n'en êtes pas là , prenez un cigare , et fumez-le en attendant notre calèche.
Lucien prit un cigare et l'alluma, comme cela se fait en Espagne» au cigare du prêtre en se disant : — Il a raison, j'ai toujours le temps de me tuer.
— C'est souvent , reprit l'Espagnol , au moment où les jeunes gens désespèrent le plus de leur avenir, que leur fortune commence. Voilà ce que je voulais vous dire, j'ai préféré vous le prouver par un exemple. Ce beau secrétaire, condamné à mort, était dans une position d'autant plus désespérée que le roi de Suède ne pouvait pas lui (aire grâce, sa sentence ayant été rendue par les États de Suède ; mais il ferma les yeux sur une évasion. Le joli petit secrétaire se sauve sur une barque avec quelques écus dans sa poche, et arrive à la cour de Courlande , muni d'une lettre de recommandation de Goêrtz pour le duc, à qui le ministre suédois expliquait l'aventure et la manie de son protégé. Le duc place le bel enfant comme secrétaire chez son intendant Le duc était un dissipateur, il avait une jolie femme et un intendant, trois causes de ruine. Si vous croyiez que ce joli homme, condamné à mort pour avoir mangé le traité relatif à la Finlande, se corrige de son goût dépravé, vous ne counaîtriez pas l'empire du vice sur l'homme ; la peine de mort ne Tarrête pas quand il s'agit d'une jouissance qu'il s'est créée! D'où vient cette puissance du vice? est-ce une force qui lui soit propre» ou vient-elle de la faiblesse humaine? Y a-t-ildes goûts qui soient placés sur les limites de la folie 7 Je ne puis m'empêcbcr de rire des
534 n. uvBB, scÈia» ds la tib ds provuicb.
moralistes qui venlent combattre de pareilles maladies avec de beUe» phrases!... Il f eot mi moment où le dac, effrayé da refus qoehiî fit son inteodant 3i propos d*ane demande* d'argent , ?oulut des comptes y une sottise I U n'y a rien de pins facile qae d'écrire uo compte, la difficulté n*est jamais là. L'intendant confia toutes les pièces à son secrétaire pour établir le bilan de la liste civile de Goorlaode. Au milieu de son travail et de la nuit où il le finissait, notre petit mangeur de papier s'aperçoit qu'il mâche une quittance do duc pour une somme considérable : la peur le saisit , il s'arrête à moitié de la signature, il court se jeter aux pieds de la duchesse en lui expliquant sa manie, en implorant la protection de sa souveraine, et l'implorant au milieu de la nuit La beauté du jeune coin* mb fit une telle impression sur cette femme qu'elle l'épons» lorsqu'elle fut veuve. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, dans un pays où régnait le blason, le fils d'un orfèvre devint prince souve* rain... Il est devenu quelque chose de mieux !... U a été régent à b mort de la première Catherine, il a gouverné l'impératrice Anne et voulut être le Richelieu de la Russie. Eh! bien, jeune homme, sachez une chose : c'est que si vous êtes plus beau que Biron, moi je vaux bien, quoique simple chanoine, le baron de Goërtz. Ainsi^ montez! nous vous trouverons un duché de Gourlande à Paris, et,, à défaut de duché, nous aurons toujours bien la duchesse.
L'£q>agnol passa la main sons le bras de Lucien , le força littéralement à monter dans sa voiture , et le postillon referma k portière.
— Maintenant pariez, je vous écoute, dit le chanoipe de ToiMe à Lucien stupéfait. Je suis un vieux prêtre à qui vous pouvez tout dire sans danger. Vous n'avez sans doute encore mangé que votre patrimoine ou l'argent de votre maman. Vous aurez fait votre petit trou à la lune, et nous avons de l'honneur jusqu'au bout de nosjolies petites bottes fines... Allez, confessez-vous hardiment, ce sera absolument comme si vous vous pariiez à vous-même.
Lucien se trouvait dans la situation de ce pêcheur de je ne sais quel conte arabe, qui, voulant se noyer en plein Océan , tombeau milieu de contrées sous-marines et y devient roi. Le prêtre espagnol paraissait si véritablement affectueux que le poète n'hésita pas à lui ouvrir son ccenr; il loi raconta donc, d'Angonlême à Rnffec, toute sa vie, en n*omettant aucune de ses fautes, et finissant par le dénier désastre qu'il venait de causer. Au. moment où il terad-
ILLUSIOKS PERDUKS : ËV£ ET DAVia 535
naît ce récit, d'autant plus poétiquement débité que Lucien le ré-» pétait pour la troisième fois depuis quinze jours, il arrivait au point où, sur la route, près de Rufiéc^ se trouve le domaine de la famille de Rastiguac, dont le nom, la première fois qu'il le prononça, fit fadre un mouvement à l'Espagnol.
— Voici, dit-i]« d'où est parti le jeune Rastignac qui ne me vaut certes pas , et qui a eu plus de bonheur que moL
~Ah!
— Oui, cette drôle de gentilhommière est la maison de son père» Il est devenu, comme je vous le disais, l'amant de madame de Nu • cingen, la femme du fameux banquier. Moi, je me suis laissé aller à la poésie ; lui, plus habile, a donné dans le solide...
Le prêtre fit arrêter sa calèche, il voulut, par curiosité, parcourir la petite avenue qui de la route conduisait à la maison et regarda tout avec plus d'intérêt que Lucien n'en attendait d'un prêti^e espagnol
— Vous connaissez donc les Rastignac?... lui demanda Lucien.
— Je connais tout Paris, dit l'Espagnol en remontant dans sa Toiture. Ainsi, faute de dix ou douze mille francs, vous alliez vous tuer. Vous êtes un enfant, vous ne connaissez ni les hommes» ni les choses. Une destinée vaut tout ce que Thomme l'estime, et vous n'évaluez votre avenir que douze mille francs; eh! bien, je vou» achèterai tout-à-l'heure davantage. Quant à Temprisonnemeut de votre beau-frère, c'est une vétille : si ce cher monsieur de Séchard a fait une découverte , il sera riche. Les riches n'ont jamais été mis en prison pour dettes. Yous ne me paraissez pas foi't en Histoire. Il y a deux Histoires : l'Histoire officielle, menteuse, qu'on enseigne, l'Histoire ad usum delphini; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables causes deif événements, une histoire honteuse. Laissez-moi vous raconter, en trois mots, une autre historiette que vous ne connaissez pas. Un ambitieux, prêtre et jeune, veut entrer aux affaires publiques, il se fait le chien couchant du favori, le favori d'une reine ; le favori devient son bienfaiteur, et lui donne le rang de ministre en lui donnant place au Conseil. Un soir, un de ces hommes qui croient rendre service (ne rendez jamais un ser- Tice qu'on ne vous demande pas!) écrit au jeune ambitieux que la vie de son bienfaiteur est menacée. Le roi s'est courroucé d'avoir un malti*c, demain le favori doit être tué s'il se rend au pa-
5S0 11. LIVRE, SCÊm» DE LA VIE DE PROVIUGB.
bis. Eh ! bien, jeune homme, qn*anriez-Toas fait en recevant cette lettre?...
— Je serais allé snr-le-cbamp avertir mon bienfaîteor, s'écria V ivement Lucien.
— Vous êtes bien encore Fenfant que révèle le récit de votre existence, dit le prêtre. Notre homme s*est dit : Si le roi va jusqu'au crime, mon bienfaiteur est perdu. Je dois avoir reçu cette lettre trop tard, et il a dormi jusqu'à l'heure où l'on tuait le £i- Tori...
— C'est un monstre! dit Lucien, qui soupçonna chez le prêtre l'intention de l'éprouver.
— U s'ap|)elle le cardinal de Richelieu , répondit le chanoine, et son bienfaiteur a nom le maréchal d'Ancre. Vous voyez bien que TOUS ne connaissez pas votre histoire de France. N'avais-je pas raison de vous dire que I'histoire enseignée dans les collèges est une collection de dates et de faits, excessivement douteuse d'abord, mais sans la moindre portée. Â quoi vous sert-il de savoir que Jeanne d'Arc a existé ? En avez-vous jamais tiré cette conclusion que, si la France avait alors accepté la dynastie angevine des Plantagenets, les deux peuples réunis auraient aujourd'hui l'empire du monde, et que les deux iles où se forgent les troubles politiques du continent seraient deux provinces françaises?... Mais avez-vous étudié les moyens par lesquels les Médicis, de simples marchands, sont arrivés à être Grands-Duos de Toscane?
— Un poète, en France, n'est pas tenu d'être un bénédictin, dit Lucien.
— Eh! bien, jeune homme, ils sont devenus Grands«Ducs, comme Richelieu devint Ministre. Si vous aviez cherché dans l'histoire les causes humaines des événements, au lieu d'en apprendre par cœur les étiquettes, vous en auriez tiré des préceptes pour votre conduite. De ce que je viens de prendre au hasard dans la collection des faits vrais résulte cette loi : Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les femmes, que des instruments; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez comme Dieu même celui qui, plac^ plus haut que vous, peut vous être utile, et ne le quittez pas qu'il n'ait payé très- cher votre servilité. Dans le commerce du monde, soyez enfm âpre comme le juif et bas comme lui : faites pour la puissance tout ce qu'il fait pour l'argent. Mais aussi n'ayei^ pas plus de souci de l'homme tombé que s'il n'avait jamais c:i:isté. Savez-
ILLUSIOXS PEBDCBS : ÈVB ET DAVID. 537
foas poarqaoi vous devez vous condaire ainsi ?... Vous yoalez dominer le monde, n*est-ce pas? il faut commencer par lui obéir el le bien étudier. Les savants étudient les livres, les politiques étudient les hommes, leurs intérêts, les causes génératrices de leurs actions. Or le monde, la société, les hommes pris dans leur ensemble, sont fatalistes; ils adorent Tévénement Savez- vous pourquoi je vous fais ce petit cours d'histoire 7 c'est que je vous croîs une ambition démesurée...
— Oui, mon père !
— Je l'ai bien vu, reprit le chanoine. Mais en ce moment vous vous dites : Ce chanoine espagnol invente des anecdotes et pressure l'histoire pour me prouver que j'ai eu trop de vertu...
Lucien se prit à sourire en voyant ses pensées si bien devinées.
— £h ! bien, jeune homme, prenons des faits passés à l'état de banalité, dit le prêtre. Un jour la France est à peu près conquise par les Anglais, le roi n'a plus qu'une province. Du sein du peuple deux êtres se dressent : une pauvre jeune fille, cette même Jeanne d'Arc dont nous parlions; puis un boui*gois nommé Jacques Cœur. L'une donne son bras et le prestige de sa vii^nité, l'autre donne son or : (e royaume est sauvé. Mais la fille est prise!... Le roi, qui peut racheter la fille, la laisse brûler vive. Quant à l'héroïque bourgeois, le roi le laisse accuser de crimes capitaux par ses courtisans, qui en font curée. Les dépouilles de l'innocent, traqué, cerné, abattu par là justice, enrichissent cinq maisons nobles... Et le père de l'archevêque de Bourges sort du royaume, pour n'y jamais revenir, sans un sou de ses biens en France, n'ayant d'autre argent à lui que celui qu'il avait confié aux Arabes, aux Sarrasins en Egypte. Yous pouvez dire encore : Ces exemples sont bien vieux, toutes ces ingratitudes ont tmis cents ans d'Instruction Publique, et les squelettes de cet âge-là sont fabuleux. Eh! bien, jeune homme, croyez-vous au dernier demi-dieu de la France, à Napoléon ? Il a tenu l'un de ses généraux dans sa disgrâce , il ne l'a fait maréchal qu'à contrecœur, jamais il ne s'en est servi volontiers. Ce maréchal se nomme
Kellermann. Savez-vous pourquoi! Kcllermaun a sauvé la
France et le premier consul à Marengo par une charge audacieuse qui fut applaudie au milieu du sang et du feu. Il ne fut même pas question de cette charge héroïque dans le bulletin. La cause de la froideur de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de la dts^
5SS n. Lnmx, acim» db la tib i» provdicb.
giice de Foncfaé, du Prince de Tafleyruid : c'est Tiiigrafitiide Un KM diarics Vn» de Rkhelien, nngradtode...
— Mais, mon père , à supposer que tous me sauriez la ^e et q«e TOUS lassîei ma fortune, dit Luden , tous me rendez ainsi la reoomaissaooe assez légère.
— Petit dr51e, dit Tabbé souiiant ^ prenant Poreille de Luden pour la lai tortiHer arec une familiarité quasi royale, si vous étiez ingrat avec moi, tous seriez alors un homme fort, et je ne tous en Toudrais pas ; mais tous n'en êtes pas encore Hi, car, simide écolier, vous avez vouln passer trop tôt maître. C'est le défaut des Français dans TOtre époque. Ils ont été gâtés tous par l'exemple de INapoléon. Vous donnez votre démission parce que tous ne pourez pas obtenir l'épaulette que tous souhaitez. . • Mais avez-TOUs rapporté tous Tos Tonloirs, toutes tos actions à une idée?...
— Hélas I non, dit Lucien.
-^ Vous aTez été ce que les Anglais appellent inconsistent ^ reprit le cbandne en souriant
— Qu'importe ce que j'ai été, ri je ne puis plus rien être ! répondit Lucien.
— Qu'A se trouve derrière toutes tos belles qualités une force semper tnrens, dit le prêtre en tenant à montrer qu'il saTait un peu de latin, et rien ne tous résistera dans le monde. Je tous aime assez déjà...
Luden sourit d'un air d'incrédulité.
— Oui, reprit l'inconnu en répondant au sourire de Lucien, vous m'intéressez comme si tous étiez mon fils, et je suis assez puissant pour vous parler à cœur ouTert, comme vous Tenez de me parler. Savez-Tons ce qui me plaît de tous?... Vous aTez fait en vous-même table rase, et vous pouvez alors entendre un cours de morale qui ne se fait nulle part; car les hommes, rassemblés eo troupe, sont encore plus hypocrites qu'ils ne le sont quand leur intérêt les oblige à jouer la comédie. Aussi passe-t-on une bonne partie de sa vie à sarcler ce que Ton a laissé pousser dans son cœar pendant son adolescence. Cette opération s'appelle acquérir de l'expérience.
Lucien, en écoutant le prêtre, se (Hsait : — Toilà quelque vieux politique enchanté de s'amuser en chemin. H se plaît à faire changer d'opinion un pauvre garçon qu'il rencontre sur le bord d*un suicide, et il va me lâcher au bout de sa plaisanterie... Mais il en-
tend bien le paradoxe , et 3 me paraît toat aussi fort qpe Blondel * oa qae Loosteau.
Malgré cette sage réflexion , la corniption tentée par ce diplo^ mate sur Lucien entrait profondément dans cette âme assez disposée Si la recevoir, et y faisait d'autant plus de ratages qu*elie s'appuyait sur de célèbres exemples. Pris par. le charme de cette conversation cynique, Lucien se raccrochait d'autant plus ydontiers à la vie qu'il se sentait ramené du fond de son suicide à la surface par un bras puissant
En ceci , le prêtre triomphait évidemment Aussi , de temps en temps , avait • il accompagné ses sarcasmes historiques d'un malicieux sourire.
— Si votre façon de traiter la morale ressemble à votre manière d'envisager l'histoire, dit Lucien , je voudrais bien savoir quel est en ce moment le mobile de votre apparente charité ?
— Ceci , jeune homme , est le dernier point de mon prône , el vous me permettrez de le réserver, car alors nous ne nous quitterons pas aujourd'hui , répondit-il avec la finesse d'un prêtre qui voit sa malice réussie.
— £h ! bien , parlez-moi morale ? dit Lucien qui se dit en luimême : Je vais le faire poser.
— La morale , jeune homme, commence à la loi , dit le prêtre. S'il ne s'agissait que de religion, les lois seraient inutiles : les peuples religieux ont peu de lois. An -dessus de la loi civile , est la lot politique. £h ! bien , voulez-vous savoir ce qui , pour un homme politique , est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle ? Les Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s'est terminée par un empereur absolu. Voilà pour votre histoire nationale. Quant aux mœurs : madame Tallîen et madame de Beauharnais ont tenu la même conduite , Napoléon épouse l'une , en fait votre impératrice , et n'a jamais voulu recevoir l'autre, quoiqu'elle fût princesse. Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les féroces amants de l'Égalité ou la Mort de 1792, deviennent, dès 1806, complices d'une aristocratie légitimée par Louis XVIIL A l'étranger, l'aristocratie, qui trône aujourd'hui dans son faubourg Saint-Germain, a fait pis : elle a été usurière , elle a été marchande, elle a fait des petits pâtés » elle a été cuisinière, fermière, gardeuse de moutons. En France donc, la loi politique aussi Uen que la loi morale , tous ^ chacun ont dé«
5&0 IL LIVAB, SCÈNES DB LA VIB D£ PROVINCB.
menti le début au point d'arrivée, leurs opinions par la conduite « on la conduite par les opinions. Il n'y a pas eu de logique, ni dans * le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n'avez-\ous plus de morale. Aujourd'hui , chez vous , le succès est la raison suprême de toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le fait n'est donc plas rien en lui-même, il est tout entier dans l'idée que les autres s'en forment De là, jeune homme, un second précepte : ayez de beaux dehors ! cachez l'envers de votre vie , et présentez un endroit trèsbrillant La discrétion, cette devise des ambitieux , est celle de notre Ordre : faites-en la vôtre. Les grands commettent presque autant de lâchetés que les misérables ; mais ils les commettent dans l'ombre et font parade de leurs vertus : ils restent grands. Les petits déploient leurs vertus dans l'ombre, ils exposent leurs misères au grand jour : ils sont méprisés. Vous avez caché vos grandeurs et vous avez laissé voir vos plaies. Vous avez eu publiquement pour maîtresse une actrice , vous avez vécu chez elle , avec elle : vous n'étiez nullement répréhensible, chacun vous trouvait l'un et l'autre parfaitement libres ; mais vous rompiez en visière aux idées du monde et vous n'avez pas eu la considération que le monde accorde à ceux qui lui obéissent Si vous aviez laissé Goralie à ce monsieur Camusot , si vous aviez caché vos relations avec elle , vous auriez c|)Ousé madame de Bargeton , vous seriez préfet d'Angouléme et maix]uis de Rubempré. Changez de conduite : mettez en dehors votre beauté , vos grâces , votre esprit, votre poésie. Si vous vous |)crmettez de petites infamies, que ce soit entre quatre murs : dès loi-s vous ne serez plus coupable de faire tache sur les décorations de ce grand théâtre appelé le monde. Napoléon, appelle cela : laver son linge sale en famille. Du second précepte découle ce corollaire : tout est dans la forme. Saisissez bien ce que j'appelle la Forme. 11 y a des gens sans instruction qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque , par violence , à autrui : on les nomme criminels et ils sont forcés de compter avec la justice. Un |)auvrc bomme de génie trouve un secret dont l'exploitation équivaut à un trésor, vous lui prêtez trois mille francs (à l'instar de ces Cointet qui se sont trouvé vos trois mille francs entre les mains et qui vont dépouiller votre beau-frère) , vous le tourmentez de manière à vous faire céder tout ou partie du secret , vous ne comptez qu'avec votre conscience, et votre conscience ne vous mène pas eo Cour d'AssîsesL Les ennemis de l'ordre social profiteut de ce con-
traste pour japper après la justice et se coarroocer aa nom du peuple de ce qu'on envoie aux galères on Toleur de nuit et de poules dans une enceinte habitée, tandis qu*on met en prison, à peine pour quelques mois, nu homme qui ruine des familles : mais ces hypocrites savent bien qu'en condamnant IcToleur les juges maintiennent la barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la fin de l'ordre social ; tandis que le banqueroutier, l'adroit capteur de successions, le banquier qui tue une affaire à son profit, ne produisent que des déplacements de fortune. Ainsi, la société, mon fils, est forcée de distingntc, pour son compte, ce que je vous fais distinguer pour le vôtre. Le grand point est de s'égaler à toute la Société. Napoléon , Richelieu , les Médicis s'égalèrent à leur siècle. Vous , vous vous estimez douze mille francs !..• Votre Société n'adore plus le vrai Dieu , mais le Vean-d'Or ! Telle est la religion de votre Charte, qui ne tient plus compte, en politiqiie, que de la propriété. N'est-ce pas dire à tous les sujets : Tâchez d'être riclies!... Quand, après avoir su trouver légalement une fortune , vous serez riche et marquis de Rubempré , vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession de tant de délicatesse , que personne n'osera vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois en faisant fortune , ce que je ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre eu prenant la main de Lucien et la lui tapotant Que devez-vous donc mettre dans cette belle tête?... Uniquement le thème que voici : Se donner un but éclatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant sa marche. Vous avez agi en enfant , soyez homme, soyez chasseur, mettez-vous à l'affût, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez une proie et un hasard , ne ménagez ni votre personne , ni ce qu'on appelle la dignité ; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice , à une nécessité , mais observez la lui suprême I le secret
— Vous m'effrayez , mon père I s'écria Lucien, ceci me semble une théorie de grande route.
— Vous avez raison , dit le chanoine , mais elle ne vient pas de moi Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche , comme la maison de France. Vous n'avez rien, vous êtes dans b situation des Médicis, de Richelieu, de Napoléon au début de leur ambition ; ces gens-là, mon petit, ont estimé leur avenir an prix de Tingratitude, de la trahison, et des contradictions les plos
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violeutes. U tant tout oser pour tout avoir. Raisounoi». Qmaé TOUS vous asseyez à une table de bouillotte , en discutez-vous lei conditions 7 Les règles sont là , vous les acceptez. — Allons, pensa Lucien, il connaît la bouillotte. — > Gomment vous oonduisez-vous à la bouillotte ?, . • dit le prêtre, y pratiquez-vous la plus belle des vertus , la franchise ? Non seule* ment vous cachez votre jeu, mais enc(M« vous tftdiez de bm <goke , quand vous êtes sûr de triompher, que vous allez tout pefw die. Enfin, vous dissimulez , n'est-ce pas?... Vous mentez pour gagner cinq louis !... Que diriez-vous d'un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu'il a brelan carré ! Eh ! bien , l'ambitieux qui veut lutter avec les préceptes de la vertu, dans une carrière où ses antagonistes s'en privent , est un enfant 3i qui les vieux politiques diraient ce que les joueurs disent 3i celui qui ne profite pas de ses brelans : — Monsieur, ne jouez jamais à la bouillotte... Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de l'ambition ? Pourquà TOUS ai-jedit devons égaler à la Société ?... C'est qu'aujourd'hui , jeune homme, la Société s'est insensiblement arrogé tant de droits sur les individus, que l'individu se trouve obUgé de combattre la Société. U n'y a plus de lois , il n'y a que des mœurs, c'est-à-dire des simagrées, toujours la forme.
* Lucien fit un geste d'étonnement
— Ah ! mon enfant, dit le prêtre en craignant d'avoir révolté la candeur de Lucien , vous attendiez-vous à trouver l'ange Gabriel dans un abbé chargé de toutes les iniquités de la contre-diplomatie de deux rois ( je suis l'intermédiaire entre Ferdinand YII et Louis XYIII, deux grands... rois qui doivent tous deux la couronne à de profondes... combinaisons)?... Je crois en Dieu, mais je crois bien plus en notre Ordre, et notre Ordre ne croit qu'au pouvoir temporel. Pour rendre le pouvoir temporel très-fort , notre Ordre maintient l'Église apostolique, catholique et romaiue, c'est-à-dire l'ensemble des sentiments qui tiennent le peuple dans l'obéissance. Nous sommes les Templiers modernes , nous avons une doctrine. Gomme le Temple , notre Ordre fut brisé par les mêmes raisons : il s'était égalé au monde. Voulez-vous être soldat, je serai votre capitaine. Obéissez-moi comme une femme obéit à son mari , comme un enfant obéit à sa mère , je vous garantis qu'en moins de trois ans vous serez marquis de Robempré, vous épouserez une dcsAlus noUesfiUesdii faubourg Saint-Germain, €l
ILLUSIONS nRDUES : £VE ET DAVID. 54$
Toos VOUS assiérez iin jonr sur les bancs de la Pairie. Es ce momeot, si je ne tous avais pas amosé par ma omTersation, que seriez-vous? un cadavre introuvable dans un profond lit de vase; efa! bien, faites un effort de poésie ?... (Là Lucien regarda 8<mi proteeleur avec curiosité.) — Le jeune bommequi se trouve assis là, daas cette calècbe, à côté de Fabbé Carlos Herrera, chanoine honoraire du chapitre de Tolède , envoyé secret de Sa Majesté Fenli« oand YII à Sa Majesté le roi de France, pour lui appoiter une dépêche où il lui dit peut-être : o Quand vous m'aurez délivré, faites pendre tous ceux que je caresse en ce moment! » c» jeune homme, dit Tinconnu, n*a plus rien de commun avec le poète qui vient de mourir. Je vous ai péché , je vous ai rendu la vie, et vous m'appartenez comme la créature est an créateur, comme, dans les contes de fées, TAfrite est au génie, comme Ticoglan est au Sultan, comme le corps est à l'âme ! Je vous maintiendrai , moi , d'une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous • (MTOmets néanmoins une vie de plaisirs, d'honneurs, de fêtes continuelles... Jamais l'argent ne vous manquera... Vous brillerez, vous paraderez , pendant que , courbé dans la boue des fondations, j'assurerai le brillant édifice de votre fortune. J'aime le pouvoir pour le pouvoir, moi ! Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous!... Ehl bien, le jour où ce pacte d'homme à démon , d'enfant à diplomate, ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours aller chercher un petit endroit, comme celui dont vous parliez, pour vous noyer : vous serez un peu phis ou un peu moins ce que vous êtes aujourd'hui, malheureux ou déshonoré.
— Ceci n'est pas une homélie de l'archevêque de Grenade! s'écria Lucien en voyant la calèche«arrétée à une poste.
— Je ne sais pas quel nom vous donnez à cette instruction sommaire, mon (ils, car je vous adopte et ferai de vous mon héritier; mais c'est le code de l'ambition. Les élus de Dieu sont en petit nombre. Il n'y a pas de choix : ou il faut aller au fond du cloître (et vous y retrouvez souvent le monde en petit I), ou il faut accepter ce code.
— Peut-être vaut-il mieux ne pas être si savant, dit Lucien en essayant de sonder l'âme de ce terrible prêtre.
— Comment! reprit le chanoine, après avoir joué sans connal» tre les lègjles do jeu vous abaudonaez la |Kirtie au moment où vous
'56& II. IJVAR, SClu\*KH UE LA VIK DE PnOVnClS.
y dereDez fort, où vous Toas y présentez avec an pirrain solide... •I sans même avoir le désir de prendre une revanche ! Comment, vous n*éprouvez pas l'envie de monter sur le dos de ceax qui voos ont chassé de Paris!
Lnden frissonna comme si quelque instrument de bronze . un gong chinois, eût fait entendre ces terribles sons qui frappent sur les nerfs.
— Je ne suis qu'un humble prêtre, reprit cet homme en laissant paraître une horrible expression sur son trisage cuivré par le soleil de l'Espagne; mais si des hommes m'avaient humilié , vexe, torturé, trahi, vendu , comme vous l'avez été par les drôles aoui vous m'avez parlé, je serais comme l'Arabe du désert!... Oui, je dévouerais mon corps et mon âme à la vengeance. Je me moquerais de finir ma vie accroché k un gibet, assis à la garrot^ empalé, guillotiné, comme chez vous'; mais je ne laisserais prendre ma têtf qu'après avoir écrasé mes ennemis sous mes talons.
Lucien gardait le silence, il ne se sentait plus l'euTie de faire poser ce prêtre.
— Les uns descendent d*Abel , les autres de Gain, dit le chdniMne en terminant; moi je suis un sang mêlé : Caîn pour mes ennemis, Abel pour mes amis, et malheur à qui réveille Gain!... Après tout, vous êtes Français, je suis Espagnol et, de plus, chanoine!...
— Quelle nature d'Arabe ! se dit Lucien en examinant le protecteur que le ciel venait de lui envoyer.
L'abbé Carlos Herrera n'offrait rien en lui-même qui révélât h Jésuite. Gros et court, de larges mains, un large buste, une lorcc herculéenne, un regard terrible, mais adouci par une mansuétude de commande ; un teint de broQze qui ne laissait rien passer do dedans au dehors, inspiraient beaucoup plus la répulsion que l'attachement De longs et beaux cheveux poudrés à la façon de ceux du prince de Talleyrand donnaient à ce singulier diplomate l'air d'un évêque , et le ruban bleu liseré de blanc auqnel pendait une croix d'or Indiquait d'ailleurs un dignitaire ecclésiastique. Ses bas de soie noire moulaient des jambes d'athlète. Son vêtement d'une exquise propreté révélait ce soin minutieux de la personne que les sûnples prêtres ne prennent pas toujours d'eux, surtout en Espagne. Un tricorne était posé sur le devant de la voiture armoriée aux armes d*£spagne. Malgré tant de causes de répulsion, des manieresi
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVID. 5h^
à h fois violentes et patelines atténuaient Teffet de la physionomie; et, pour Lucien, le prêtre s'était éyidemment fait coquet, caressant, presque chat Lucien examina les moindres choses d'un air soucieux. Il sentit qu'il s'agissait en ce moment de vivre ou de mourir, car il se trouvait au second relais après Ruffec. Les dernières phrases du prêtre espagnol avaient remué beaucoup de cordes dans son cœur : et, disons-le à la honte de Lucien et du prêtre qui, d'un œil perspicace, étudiait la belle figure du poète, ces cordes étaient les plus mauvaises, celles qui vibrent sous l'attaque des sentiments dépravés. Lucien revoyait Paris, il ressaisissait les rênes de la domination que ses mains inhabiles avaient lâchées, fl se vengeait ! La comparaison de la vie de province et de la vie de Paris qu'il venait de faire, la plus agissante des causes de son suicide, disparaissait : il allait se retrouver dans son milieu, mais protégé par un politique profond jusqu'à la scélératesse de CromweL
— J'étais seul, nous serons deux, se disait-iL
Plus il avait découvert de fautes dans sa conduite antérieure, phis l'ecclésiastique avait montré d'intérêt. La charité de cet homme s'était accrue eu raison du malheur, et il ne s'étonnait de rien. Néanmoins Lucien se demanda quel était le mobile de ce meneur d'intrigues royales. 11 se paya d'abord d'une raison vulgaire : les Espagnols sont généreux! L'Espagnol est généreux, comme l'Italien est empoisonneur et jaloux^ comme le Français est léger, comme l'Allemand est franc, comme le Juif est ignoble, comme l'Anglais est noble. Renversez ces propositions? vous arriverez au vrai. Les Juifs ont accaparé l'or, ils écrivent Robert le Diable^ ils jouent Phèdre^ ils chantent Guillaume Tell, ils commandent des tableaux, ils élèvent des palais, ils écrivent Reisibilder et d'admirables poésies, ils sont plus puissants que jamais, leur religion est acceptée, enfin ils font crédit au Pape! En Allemagne, pour les moindres choses» on demande à un étranger : — Avezvous un contrat? tant on y fait de chicanes. En France, on.app!au« dit depuis cinquante ans à la Scène des stupidités nationales, on continue à porter d'inexplicables chapeaux, et le gouvernement ne change qu'à la condition d'être toujours le même!... L'Angleterre déploie à la face du monde des perfidies dont l'horreur ne peut se comparer qu'à son avidité. L'Espagnol , après avoir eu l'or des deux Indes, n'a plus rien. Il n'y a pas de pays du monde où il y ait moins d'empoisonnements qu'en Italie, et où les mœurs soient
COM. HUM. T. Yllh 35
5Z|6 IL LIVRE. 8GË5E» DE LA VIB DE PBOVHVCB.
{dus bcîleset fias Gouitolse&. Les Espagnols oui beaacmip vée«sor h répaUtioa des Maures»
Lorsque TEspagnol reinoata dans la calèche», il dît au postIflM ces paroles à Voieille : — Le train de la malle, il y a trois francs de guides.
Lucien hésiuit à monter, le prêtre lui dk : — Allons donc, el Luciea monta sons prétexte de lui décocher uft ai|;unftent ad luh minem.
— Mon père, lui dit-il, un homme cpn vient de dérouler du plus beau sang-froid du monde les maximes qae beaucoup de bourgeois taxeront de profondément îmraorafe&»
— Et qui le sont, dit le prêtre, yoBk pourquoi Jésus-Christ roulait que le scandale eût lieu, mon Sb, Et voHà pourquoi le monde manifeste une si grande h^renr du scandale.
— Un homme de votre trempe ne s'étonnera pas de la questrôn que je vais lui faire !
— Allez, mon ûls!... dît Carlos Herrera, tous ne me connaissez [>as. Croyez-vous que je prendrais un secrétaire avant de savoir s'il a des principes assez sûrs pour ne me rien prendre? Je suis content de vous. Vous avez encore toutes les innocences de L'homme qui se tue à vingt ans. Votre question?...
— Pourquoi vous intéressez-vous à moi? quel prix, voulez-vous de mon obéissance ?••• Pourquoi me donnez-vous UMitt audle esl voire part î
L'Espagnol r^^arda Lucien et se mit à sourire.
— Attendons une côte, nous la monterons à pied, et. nous parlerons en plein vent Lèvent est discret.
Le silence régna pendant quelque ten^s entre les ^nx. compor gnons, et la rapidité de la course aida, pour ainsi dke,.à:k griser» morale de Lucien.
— Mon père, voici la côte, dit L«cien en se réveillant comoM d'un rêve.
— Eh ! bien, marchons, ^ la. prêtte e& erknt d^me vmoL fiurte au postillon d'arrêter.
Et tous deux ils s'élancèrent suv la route..
— Enfant, dit l'Espagnd e& prenant Luioien- par le bras, âs-t» médité la Venise sauvée d'Otway?: As-lu compris cette amitié pii[)fonde ,. d'homme à. homme « ^ Uet Pieiw à Jaffier, qui lail
ILLnSiOBS PERDOES : iVE ET DAVID. 6kl
pour eux d'aae femme nue bagatelle, et qoi change entre eax tons les termes sociaux?... Eh! bien, Toilà pour le poète.
— Le chanoine connaît aussi lé théâtre, se dit Lucien en luimême. — Avez- vous lu Voltaire ?..v. lui demanda- t-il.
— i*ai foit mieux, répondit le chanoine, je le mets en pratique.
— Vous ne croyez pas en Dieu ?...
— Allons, c'est moi qui suis Tathée, dit le prêtre en souriant Venons au positif, mon petit?... J'aiquarante^six ans, je suis reniant naturel d'un grand seigneur, par ainsi sans famille, et j'ai un <^ur... Mais, apprends ceci, grave-le dans ta cervelle encore si molle : Thommc a horreur de la solitude. £tde toutes les solitudes, h solitude morale est celle qui l'épouvante le plus. Les premiers anachorètes vivaient avec Dieu, ils habitaient le monde le plus' peuplé , le monde spirituel. Les avares habitent le monde de It fantaisie et des jouissances. L'avare a tout, jusqu'à son sexe, dans Je cerveau. La première pensée de l'homme, qu'il soit lépreux oa forçat, infâme ou malade, est d'avoir un complice de sa destinée. A satisfaire ce sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces, toute sa puissance, la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aui'ait-il pu trouver des compagnons?... 11 y a là tout un poème à faire qui serait l'avant-scène du Paradis perdu^ qui n'est que l'apologie de la Révolte.
— Celui-là serait l'Iliade de la corruption, dit Lucien.
— Eh! bien, je suis seul, je vis seul Si j'ai l'habit, je n'ai pas le fXBur du prêtre. J'aime à me dévouer, j'ai ce vice-là. Je vis par le «dévouement, voilà pourquoi je suis prêtre. Je ne crains pas l'ingratitude, et je suis reconnaissant L'Église n'est rien pour moi, c'est une idée. Je me suis dévoué au roi d'Espagne; mais on ne peut pas aimer le roi d'Ei^agne, il me iM*otége, il plane au-dessus 4e moi. Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage, aia de l'aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai 4ans ton tilbury, mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes, je dirai : — Ge beau jeune homme, c'est moi! ce marquis de Rubempré, je l'ai créé et mis au monde aristocratique ; sa grandeur est moa oeuvre, il se tait ou parle à ma voix, il me consulte ea tout L'abbé de Yermont était cda pour Marie-Aii-» «oifiette.
— 11 l'a menée à l'échafaudl
— 11 n'aimait pas la reine !••• répondit le prêtre.
5ft8 IL LIVRE, SGÈIVBS DE LA VIE DE PROVINCE.
— Dois-je laisser derrière moi la désolation ? dit Lucien.
— J'ai des trésors, tu y puiseras.
— Eu ce moment, je ferais bien des cLoses pour délivrer Secbard, répliqua Lucien d'une voix qui ne voulait plus du suicide.
— Dis un mot, mon fils, et il recevra demain matin la somme nécessaire à sa libération.
— Gomment! vous me donneriez douze mille francs!...
— £b! enfant, ne vois-tu pas que nous faisons quatre lieaes à l'heure ? Nous allons dîner à Poitiers. Là , si tu veux signer [e pacte, me donner une seule preuve d'obéissance, la diligence de Bordeaux portera quinze mille francs à ta sœur...
— Où sont -ils?
Le prêtre espagnol ne répondit rien, et Lucien se dit : — Le voilà pris, il se moquait de moi.
Un instant après, l'Espagnol et le poète étalent remontés en voiture silencieusement; et, silencieusement, le prêtre mit la main à la poche de sa voiture, il en tira ce sac de peau fait en gibecière divisé en trois compartiments, si connu des voyageurs ; il ramena cent portugaises, en y plongeant trois fois de sa lai^e main qu'il ramena chaque fois pleine d'or.
— Mon père, je suis à vous, dit Lucien ébloui de ce flot d'or.
— Voici le tiers de l'or qui se trouve dans ce sac, trente mille francs, sans compter l'argent du voyage.
— Et vous voyagez seul?... s'écria Lucien.
— Qu'est-ce que cela! fit l'Espagnol. J'ai pour plus de cent mille écus de traites sur Paris. Un diplomate sans argent, c'est ce que tu étais tout à l'heure : un poète sans volonté.
Au moment où Lucien montait en voiture avec le pi'étendu diplomate espagnol, Eve se levait pour donner à boire à son fils, eUe trouva la fatale lettre, et la lut Une sueur froide glaça la moiteur que cause le sommeil du matin, elle eut un éblouissemeiit elle appela Manon etKolb.
À ce mot : — Mon frère est-il sorti? Kolb répondit : Ouï, montame, afant le chourl
— Gardez-moi le plus profond secret sur ce que je vous confie, dit Eve aux deux domestiques, mon frère est sans doute sorti pour mettre fin à ses jours. Courez tous les deux, prenez des informations avec prudence, et survenez le cours de la rivière.
Eve resta seule, dans un état de stupeur horrible à voir.
€e fut au milieu du trouble où elle se trouvait que , sur les sept bcures du matia, Petit-Glaud se présenta pour lui parler d'affaires» Dans ces moments-là, Ton écoute tout le monde.
— Madame , dit Tavoué , notre pauvre cher David est en prison, et il arrive à la situation que j*ai prévue au début de cette affaira Je lui conseillais alors de s'associer pour Texploitation de sa découverte avec ses concurrents, les Gointet, qui tiennent enti*e leurs mains les moyens d'exécuter ce qui , chez votre mari , n'est qu'à l'état de conception. Aussi , dans la soirée d'hier, aussitôt que la nouvelle de son arrestation m'est parvenue , qu'ai-je fait ? je suis allé trouver messieurs Gointet avec l'intention de tirer d'eux des concessions qui pussent vous satisfaire. £n voulant défendre cette découverte votive vie va continuer d'être ce qu'elle est : une vie de chicanes où vous succomberez, où vous finirez, épuisés et mourants, par faille, à votre détriment peut-être , avec un homme d'argent, ce que je veux vous voir faire, à votre avantage , dès aujourd'hui* avec messieurs Gointet frères. Vous économiserez ainsi les privalions, les angoisses du combat de l'inventeur contre l'avidité du capitaliste et l'indifférence de la société. Voyons ! si messieurs Gointet payent vos dettes. . . si , vos dettes payées , ils vous donnent encore une somme qui vous soit acquise, quel que soit le mérite , l'avenir ou la possibilité de la découverte, en vous accordant, bien entendu toujours , une certaine part dans les bénéfices de l'exploi* tation, ne serez-vous pas heureux ?. . . Vous devenez, vous, madame, propriétaire du matériel de l'imprimerie, et vous la vendrez sans doute , cela vaudra bien vingt mille francs , je vous garantis un acquéreur à ce prix. Si vous réalisez quinze mille francs , par un acte de société avec messieurs Gointet, vous auriez une fortune de trentednq mille francs , et au taux actuel des rentes , vous vous feriez deux mille francs de rente... On vit avec deux mille francs de rente en province. Et , remarquez bien que , madame , vous auriez encore les éventualités de votre association avec messieurs Gointet. Je dis éventualités , car il faut supposer l'iosuccès. £h ! bien, voici ce que je suis en mesure de pouvoir obtenir : d'abord , libération complète de David , puis quinze mille francs remis à titre d'indemnité de ses recherches, acquis sans que messieurs Gointet puissent en faire l'objet d'une revendication à quelque titre que ce soit, quand même la découverte serait improductive ; enfin une société formée entre David et messieurs Gointet pour l'exploitation d'ua
brevet d'invention à ]M*endre, sçrés une expémnce faîte en com« mon et secrètement, de son procédé de fabrication snr ks bases suivantes : messieurs Gointet feront tous les frais. La mise de fonds de David sera l'apport du tH^vet , et il aora le quart des bénéfices. Vous êtes une femme pleine de jugement et très-raisonnable, ce qui n'arrive pas souvent aux très-belles femmes ; réfléchissez à ces propositions et vous les trouverez très-acceptables...
— Ah I monsieur, s'écria la pauvre Eve au désespoir et en fondant en larmes, pourquoi n'êtes-vous pas venu hier au soir me proposer cette transaction? Nous eussions évité le déshonneur, et. . bien pk..
"— Ma discussicm avec les Gointet, qui , vous avez dû vous en douter, se cachent derrière Métivier, n'a fini qu'à minuit Mais qu'est-il donc arrivé depuis hier soir qui soit pire que l'arrestation de notre pauvre David? demanda Petit-GIaud.
— Voici l'affreuse nouvelle que j'ai trouvée à mon réveil , répondit-elle en tendant à Petit-Glaud la lettre de Lucien. Vous me prouvez en ce moment que vous vous intéressez à nous, vous êtes l'amr de David et de Lucien , je n'ai pas besoin de vous demander le secret..
— Soyez sans aucune inquiétude, dit Petit-Glaud en rendant la lettre après l'avoir lue. Lucien ne se tuera pas. Après avoir été la cause de l'arrestation de son beau-frère, il lui fallait une raison pour vous quitter, et je vois là comme une tirade de sortie , en style de coulisses.
Les Gointet étaient arrivés à leurs fins. Après avoir torturé l'inventeur et sa famille, ils saisissaient le moment de cette torture où la lassitude fait désirée quelque repos. Tous les chercheurs de secrets ne tiennent pas du boule-dogue, qui meurt sa proie entre les dents, et les Gointet avaient savamment étudié le caractère de leurs victimes. Pour le grand Gointet, l'arrestation de David était la dernière scène du premier acte de ce drame. Le second acte commençait par la proposition que Petit-fJaud venait faire. En grand maître, l'avoué regarda le coup de tête de Lucien comme une de ces chances inespérées qui , dans une partie , achèvent de la décider. Il vit Eve si complètement matée par cet événement qu'il résolut d'en profiter pour gagner sa confiance , car il avait fini par deviner Tinfluence de la femme sur le mari. Donc, au lieu de plonger madame Séchard plus avant dans le désespoir, il essaya de la rassurer, et il ta dirigea très-habilement vers la prisim dans la situation d'esprit
ILLOSIORS PBUDIIE8 .: £VE ET DAVID. 551
oà elle M tmimc , en peonm qn^sUe détenuaecaît atois Davidà 8*associer aux Goîntet.
— David , madame , m'a dk qa*M ne aonliKtût de fartuoe ^e pour vous et pour votre frèie; mais il doit vous are prouvé que ce serait nae foUe que de voidoir eniîchir lAcien. Gegavçon-là raangérait trois fortunes.
L'attitude d*Ëve cBsait assez que fa dendère de ees dllusions sur son frère s'était envolée, anssi l'avoué fit-il une panse pour convertir le silence de sa cliente en une sorte d'assentiment
— Ainsi , dans oette question, reprit-il, il nes'^k plus que de vous et de votre eiiÊtnt G'està w>us de savoir si deux mille fraacs de r^tte suffisent à votre bonheur, sans compterla succession eu vieux Sédiard. Votre bèau-^èré se fait, depuis leng-taaps, unre* venu de sept à huit mille francs, sons compter les intérêts qn'îi sait tirer de ses capitaux ; aànû vous avez , après tout, un èel avenir. Pourquoi vous tourmenter?
L'avoué quitta madame Sécbard en la laissant réfléchir sur cette perspective , assez hahSement préparée la veîlle par le grand Goîntet
— Allez leurfaire entrevoir la possibilité de toucher vue somme quelconque, avait dit le Loup-Cervierd'Angoulême à l'avoué quand il vint lui annoncer l'arrestation ; et lonscpi'ils se seront accoMumés à l'idée de palper une somme, ils seront à nous : nous mardiande* rons, et, petit à petit, nous les ferons arriver au prix que nous vou* Ions donner de ce secret
Cette phrase contenait en qudque sorte l'aigument du second acte de ce drame financier.
Quand madame Séçhjffd, le coeur brisé par les appréhensions sur le sort de sou frère, se fut habillée, et descendit pour aUer à la pris(m , elle éprouva l'angoisse que lui donna l'idée de traverser seule les rues d'Angoulême. Sans s'occuper de l'anxiété de sa cliente, Petit-Claud revint luiofinr le luras, ramené par une pensée assez machiavélique, et il eut le mérite d'une délicatesse à laquelle Eve fût extrêmement sensible ; car il s'en laissa remercier, sans la tirer de son erreur. Cette petite attention, chez un homme si dur, si cassant , et dans un pareil moment , modifia les jugements que madame Sécbard avait jusqu'à présent portés sur Petit-daud.
— Je vous mène , loi dit-il, par le chemin le plus long , mais nous n'y rencontrerons personne.
$52 IL LIVAB, SGÊI8ES DB LA VIE DE PEOVIKGE.
— Voici la première fois, monsieur, qae je n*ai pas le droit d'aller la tête haute ! ou me Fa bien durement appris hier...
•— Ce sera la prfvnière et la dernière.
— Oh ! je ne resterai certes pas dans cette ville...
— Si votre mari consentait aux propositions qui sont à peu près posées entre les Gointet et moi, dit Petit-Glaud à Eve en arrivant au seuil de la prison, faites-le-moi savoir, je viendrais aussitôt avec une autorisation de Cachan qui permettrait à David de sortir ; et , vraisemblablement, il ne rentrerait pas en prison....
Ceci dit en face de la geôle était ce que les Italiens appellent une combinaison. Chez eux, ce mot exprime Tacte indéfinissa- Ue où se rencontre un peu de perfidie mêlée au droit, Fà-propos d'une fraude permise , une fourberie quasi légitime et bien dressée ; selon eux, la Saint-Barthélemi est une combinaison politique.
Par les causes exposées ci-dessus, la détention pour dettes est on fait judiciaire si rare en province que, dans la plupart des \illes de France , il n'existe pas de maison d'arrêt Dans ce cas , le débiteur est écroué à la prison oà Ton incarcère les Inculpés , les Prévenus, les Accusés et les Condamnés. Tels sont les noms divers que prennent légalement et successivement ceux que le peuple appelle génériquement des criminels. Ainsi David fut mis provisoirement dans une des chambres basses de la prison d'Angoulême, d*où, peut-être, quelque condanmé venait de sortir, après avoir fait son temps. Une fois écroué avec la somme décrétée par la loi pour les aliments du prisonnier pendant un mois, David se trouva devant un gros homme qui , pour les captifs, devient un pouvoir plus grand que celui du Roi : le geôlier ! En province, on ne connaît pas de geôlier maigre. D'abord , cette place est presque une sinécure ; puis, un geôlier est comme un aubergiste qui n'aurait pas de maison à payer, il se nourrit très-bien en nourrissant ti*ès-mal ses prisonniers qu'il loge, d'ailleurs, comme fait Faubergiste, selon leur) moyens. 11 connaissait David de nom, à cause de son père surtout , et il eut la confiance de le bien coucher pour une nuit , quoique David fût sans un sou. La prison d'xingoulêmc date du îMoycn-Age, et n'a pas subi plus de changements que la Cathédrale. Encore appelée Maison de Justice , elle est adossée à Fancien Présidial. Le guichet est classique, c'est la porte cloutée , solide en appai^ence , usée, basse, et de construction d'autant plus cyclopéenue qu'elle a, comme un œil unique au ûont, dans le judas par où le geôlier
nXUSlOllS PERDUES : EVE ET DAVID. 553
vient reconnaître les gens avant d'oavrir. Un corridor règne le long de la façade au rez-de-chaussée, et sur. ce corridor ouvrent plusieurs chambres dont les fenêtres hautes et garnies de hottes tirent leur jour du préau. Le geôlier occupe un logement séparé de ces chambres par une voûte qui sépare le rez-de-chaussée en deux parties, et au bout de laquelle on voit, dès le guichet, une grille fermant le préau. David fut conduit par le geôlier dans celle des chambres qui se trouvait auprès de la voûte, et dont la porte donnait en face de son logement Le geôlier voulait voisiner avec un homme qui, vu sa position particulière, pouvait lui tenir compagnie.
— C'est la meilleure chambre, dit-il en voyant David stupéfait à Taspcct du local.
Les murs de cette chambre étaient en pierre et assez humides. Les fenêtres très-élevées avaient des barreaux de fer. Les dalles de pierre jetaient un froid glacial. On entendait le pas régulier de la sentinelle en faction qui se promenait dans le corridor. Ce bruit monotone, comme celui de la marée, vous jette à tout instant cette pensée : « On te garde ! tu n*es plus libre ! » Tous ces détails, cet ensemble de choses agit prodigieusement sur le moral des honnêtes gens. David aperçut un lit exécrable; mais les gens incarcérés sont si violemment agités pendant la première nuit, qu'ils ne s'aperçoivent de la dureté de leur couche qu'à la seconde nuit Le geôlier fut gracieux, il proposa naturellement à son détenu de se promener dans le préau jusqu'à la nuit Le supplice de David ne commença qu'au moment de son coucher. Il était interdit de donner de la lumière aux prisonniers, il fallait donc un permis du Procureur du Roi pour exempter le détenu pour dettes du règlement qui ne con<* cernait évidemment que les gens mis sous la main de justice. Le geôlier admit bien David à son foyer, mais il fallut enfin le renfermer, à l'heure du coucher. Le pauvre mari d'Eve connut alors les horreurs de la prison et la grossièreté de ses usages qui le révolta. Mais, par une de ces réactions assez familières aux penseurs, il s'isola dans cette solitude, il s'en sauva par un de ces rêves que les poètes ont le pouvoir de faire tout éveillés. Le malheureux finit par porter sa réflexion sur ses affaires. La prison pousse énormément Si l'examen de conscience. David se demanda s'il avait rempli ses devoirs de chef de famille? quelle devait être la désolation de sa femme? pourquoi, comme le lui disait Manon, ne pas gagner asses d'argent pour pouvoir faire plus tard sa découverte à loisir!
55h IL LIVBB, SCÈNES DB UL VIS DE mOVIBCB.
— - CouDent, se dît-ii, rester à Angoiri^ie après un pareii édAJ Si je sais de prison, qu'aUons-Boos devenir? où iroos-iioiis? Qnd* qnes dentés ha vinrent sur ses procédés. Geifot nne de ces ingosses qn ne peot être comprise qoe par les inventeurs em-mêmes! De doute en dôme, David en vint avoir clair à sa situaiion, ^ii se dit à lukDêaie, oe que les Gointet avaient dit au père Sédiard, ce q«e PetiC-Cfand venait de dire à Eve : « £n supposant qne tout aille bien, ^e sera-ce à Tappiicatien? Il me fimt «i teevet d*invention, c'est de l'argent !.... Il me faut une fàbr^ue ou laire mes essais en grand, ce sera livrer naa décoaverte !» Oh 1 conone Petit* Claud avât raison !
Les prisons les plus obscures dégagent de très-vives Iveurs.
— Bah ! dit David en s'endormant sur l'espèce de lit de camp où se trouvait im horrible matelas en drap brnn très-grossier, je let" rai sans doute Pelit-C3aud, demain matin.
David s'était donc bien préparé lui-même \ écouter les propoâlions qne sa iènime lui appottaàt de la part de ses enneom Après qn'^ ent vibrasse son mari et se fut assise sur le pied du lit, car il n'y avait qu'une chaise en hoîs de la plus vile ei^ce, le regard de la femme tomba sur raA*eux baquet inis dans nn com et sur les muraittes parsemées de noms et d'apophtfaegmes écrks par les prédécesseurs de David. Alors, de ses yeux rougis, les pleurs recommencerait à <souler. Elle eut encore des larmes après toutes celles qu'elle avait vorsées, en voyant son mari dans la situation d'un criminel.
— Yoilà donc où peut mener le désir de la gloire!... s'écriat-dle. O! mon ange, abandonne cette carrière... Afioas aisemUe le long de ia route battue, et ne cherchons pas une fortune rapide... Il me faut peu de chose pour être heureuse, smtout après avoir tant souffert!... Et si tu savais!... cette déshonorante arrestalioB n'est pas notre grand malheur!... tiens?
Elle lendit la lettre de Lucien que David eut bientôt Ine; et, pour le cons(^, elle lui dit l'affreux mot de Pefiil-Câand sur Loden.
— Si Loden s'est tué, c'est £nt en ce moment, Ht David; et si ce n'est pas fait en ce montent, I ne se tuera pas : il ne peut pas, comme il le dit, «voir du courage plus d'une matinée...
— Ma» reMr dans cette anxiété?... s'éoria la sœur qui par» donnait presque tout à f idée de la mort
IfXUSIOXS PfiRDUSS : EVE ET DAVIIX 555
Elle redit à son mari les propositions que Petit-Chod avait soidisant oblenaes des Gointet, et qui farent aussitôt acceptées par David avec un visible plaisbr.
— Nous aurons de quoi Wrre dans un village auprès de l'Honineau où k fabrique des Gointet est située, et je ne veux plus que la tranquillité ! s'écria Tinventeur. Si Lucien s*est puni par la mort, nous aurons assez de fortune pour attendre celle de mon père; et» s'il existe, le pauvre garçon saura se conformer à notre médiocrité.- . Les Gointet proûteront certainement de ma découverte ; mais, aprèi» tout, que suis-je relativement à mon pays?... Un homme. Si mon secret profite à tous, eh ! bien, je suis content î Tiens, ma chère Eve, nous ne sommes faits ni l'un ni l'autre pour être des commerçants. Nous n'avons ni l'amour du gain, ni cette difficulté de lâcher toute espèce d'argent, même le plus légitimement dû, qui sont peut-être les vertus du négociant, car on nomme ces deux avarices : Prudence et Génie commercial!
Enchantée de cette conformité de vues. Tune des plus douces (leurs de l'amour» car les intérêts et l'esprit peuvent ne pas s'accorder chez deux êtres qui s'aiment. Ère pria le geôlier d*envoyei chez Petit-Glaud un mot par lequel elle lui disait de délivrer David, en lui annonçant leur mutuel consentement aux bases de l'arran^ gement projeté. Dix minutes après, Petit-Giaud entrait dans l'horrible chambre de David, et disait à Eve : — Retournez chez vous, madame, nous vous y suivrons...
— £h ! bien, mon cher ami, dit Petit-Glaud, tu t'es donc laissé prendre I Et comment as-tu pu commettre la faute de sortir?
— £h! comnient ne serais-je pas sorti? voici ce que Lucien m'écrivait
David remit à Petit-Ghud la lettre de Gérizet; Petît-Glaud la prit, la lut, la regarda, tâta le papier, et causa d'affaires en pliant la lettre comme par distraction, et il la mit dans sa poche. Puis l'avoué prit David par le bras, et sortit avec lui, car la décharge de l'huissier avait été apportée au geôlier pendant cette conversation. En rentrant chez lui, David se crut dans le ciel, il pleura comme un enfant en embrassant don petit Lucien, et se retrouvant dans sa chambie à coucher après vingt jours de détention dont les demières heures étaient, selon les mœurs de la province, déshonorantes. Kolb et Marion étaient revenus. Marion apprit à l'Houmeau que Lucien avait été vu marchant sur la route de Paris, au
ddà de Marsac La mise du dandy fut remarquée par les gens de la campagne qui apportaient des denrées à la ville. Après s*être lancé à cheval sur le grand chemin, Kolb avait fini par savoir à Mansle que Lucien, reconnu par monsieur Marron, voyageait dans une calèche en poste.
— Que vous disaîs-je? s'écria Petit-Claud. Ce n'est pas un poète, ce garçon-là, c'est un roman continuel.
— En poste, disait Eve, et où va-t-il encore, celle fois?
•— Maintenant, dit Pelit-Claud à David, venez chez messieurs Cointet, ils vous attendent.
— Ah ! monsieur, s'écria la belle madame Séchard, je vous en prie, défendez bien nos intérêts, vous avez tout notre avenir entre les mains.
— Voulez-vous, madame, dit Petit-Glaud, que la conférence ait lieu chez vous? je vous laisse David. Ces messieurs viendront ici ce 9oir, et vous verrez si je sais défendre vos intérêts.
— Ah! monsieur, vous me feriez bien plaisir, dit Eve.
— £h! bien, dit Petit-Glaud, à ce soir, ici, sur les sept heures.
— Je vous remercie, répondit Eve avec un regard et un accent qui prouvèrent à Pelit-Glaud combien de progrès il avait fait dans la confiance de sa cliente.
— Ne cra^nez rien, vous le voyez? j'avais raison, ajouta-t-iL Votre frère est à trente lieues de, son suicide. Enfin, peut-être ce soir vous aurez une petite fortune. U se présente un acquéreur sérieux pour votre imprimerie*
— Si cela était, dit Eve, pourquoi ne pas attendre avant de noos lier avec les Cointet?
— Vous oubliez, madame, répondit Pelit-Claud, qui vit le danger de sa confidence, que vous ne serez libre de vendre votre imprimerie qu'après avoir payé monsieur Métivier, car tous vos ustensiles sont toujours saisis.
Rentré chez lui, Peat-Claud fit venir Cérizet Quand le protc fut dans son cabinet, il l'emmena dans une embrasure de la croisée.
— l'u seras demain soir propriétaire de rimprimerie Séchard, el assez puissamment protégé pour obtenir la transmission du brevet, lui dit-il dans l'oreille; mais tu ne veux pas finir aux galères?
— De quoi !... de quoi, les galères? fit CérizeL
— Ta lettre à David est un faux, et je la tienst.. Si i*on inier-
ILLU8I0BIS PERDUES : fiVE ET DAVID. 557
rogeait Henriette, que dirait-elle?.. . Je ne yeux pas te perdre, dit aussitôt Petit-Glaud en voyant pâlir Gérizet
— Vous voulez encore quelque chose de moi ? s'écria le Parisien.
— Eh I bien, voici ce que j'attends de toi, reprit Pelit-Claud. Écoute bien! tu seras imprimeur à Angoulême dans deux mois..., mais tu devras ton imprimerie, et tu ne Tauras pas payée en dii ans !... Tu travailleras longtemps pour tes capitalistes! et de plui (u seras obligé d'être le prête-nom du parti libéral... C'est moi qui rédigerai ton acte 'de commandite avec Gannerac; je le ferai de manière que tu puisses un jour avoir l'imprimerie à toi... Mais, s'ils créent un journal, si tu en es le gérant, si je suis ici premier substitut, tu t'entendras avec le grand Gointet pour metti^e dans ton journal des articles de nature à le faire saisir et supprimer... Les Coinlet te payeront largement pour leur rendre ce service-lh... Je sais bien que tu seras condamné, que tu mangeras de la prison, mais tu passeras pour un homme important et persécuté. Tu deviendras un personnage du parti libéral, un sergent Mercier, un Paul-Louis Gourier, un Manuel au petit pied. Je ne te laisserai jamais retirer ton brevet. Enfin, le jour où le journal sera supprimé, je brûlerai cette lettre devant toi... Ta fortune ne te coûtera pas cher...
Les gens du peuple ont desuidées très-erronées sur les distinctions légales du faux, et Gérizet, qui se voyait déjà sur les bancs de la cour d'assises, respira.
— Je serai, dans trois ans d'ici, procureur du roi à Angoulême, reprit Petit-Glaud, tu pourras avoir besoin de moi, songes-y !
— G'est entendu, dit Gérizet. Mais vous ne me connaissez pas : brûlez cette lettre devant moi, reprit-il, fiez-vous h ma reconnaissance.
Pelit-Glaud regarda Gérizet Ge fut un de ces duels d'œil à œil où le regard de celui qui obsei've est comme un scalpel avec lequel H essaye de fouiller l'âme, et où les yeux de l'homme qui met alors SCS vertus en étalage sont comme un spectacle.
Petit-Glaud ne répondit rien ; il alluma une bougie et brûla la lettre en se disant : — U a sa fortune à faire !
— Vous avez à vous une âme damnée, dit le prote.
' David attendait avec une vague inquiétude la conférence avec les Gointet : ce n'était ni la discussion de ses intérêts ni celle de l'acte à faire qui l'occupait; mais l'opinion que les fabricants al-
$58 II. UVWS» SGÈNBS DE liA V» iMK PSOTIiCB.
hient avoir de ses travaux. Il se trouvait dans la situatiou de Fauteur dramatique devant ses juges. L'amour-jM'opre de Tinventeur et ses anxiétés au moment d'atteindre au but disaient pâlir tout autre sentiment. Enfin, sur les sept heures du soir» à Tinstant où ooadame la comtesse Ghâtelet se mettait an lit sous prétexte de migraine et laissait faire à son mari les honneurs du diner, tant elle était affligée des nouvelles contradictoires qui couraient sur Lud^! les Cointet, le gros et le grand, entrèrent avec Petit-Gland chez kur concurrent, qui se livrait à eux, pieds et poiogls liés. On se trouva d'abord arrêté par une difficulté préliminaire : comment faire un acte de société sans connaître les procédés de David? Et les procé« dés de David divulgués, David se trouvait à la merci des ColnteL Petit-Claud obtint que Tacte serait fait auparavant Le grand Cointet dit alors à David de lui montrer quelques-uns de ses produits, et l'inventeur lui présenta les dernières feuilles fabriquées, en en garantissant le prix de revient
— Eh! bien, voilà, dît Petit-Glaud, la base de l'acte toute trouvée; vous pouvez vous associer sur ces données- là, en introdoisaot une clause de dissolution dans le cas où les conditions du brevet ne seraient pas remplies à l'exécntion en fabrique.
— Autre chose, monsieur, dit le grand Cointet à David, autre chose est de fabriquer, en petit, dans sa chambre, avec une petite jk>rme, des échantillons de papier, on de se livrer à des fabricati<Mi8 sur une grande échelle. Jugez-en par un seul fait? Nous faisons des papiers de couleur, nous achetons, pour les colorer, des parties de couleur bien identiques. Ainsi, l'indigo pour bleuter nos Coquilles est pris dans une caisse dont tous les pains proviennent d'une même fabrication. Eh ! bien, nous n'avons jamais pu obtenir deux cuvées de teintes pareilles... Il s'opère dans la préparation de nos matières des phénomènes qui nous échappent La quantité, la qualité de pâte changent sur-le-champ toute e^ce de quesdon. Quaud VOQS teniez dans une bassine une portion d'ingrédients qus je ne demande pas à connaître, vous en étiez le maître, vous pou* vicz agir sur toutes les parties uniformément, les lier, les malaxer^ les pétrir, à votre gré, leur donner une façon homogène.... Mas qui vous a garanti que sur une cuvée de cinq cents rames il en sera de même, et que vos procédés réussiront?...
David, Eve et Petit-Cland se regarderait en se disant bien éts choses par les yeux.
ILLUSIOKS PEBDUES ; EVE £T DAVia b50
— Prenez ub exemple qui tous offre une analogie quelconque, dit le grand Gointet après une pause. Vous coupez environ deux bottes de foin dans une prairie, et vous les mettez bien serrées dans votre chambre sans avoir laissé les herbes jeter leur feu, <:omme disent les paysans; la fermentation a lieu , mais elle ne cause pas d'accident. Vous appuieriez-vous de cette expérience pour entasser deux mille bottes dans une grange bâtie en bois?.... T0U& savez bien que le feu prendrait dans ce foin et que votre grange brûlerait comme une allumette. Vous êtes un honmie instruit, dit Gointet à David, concluez?*.. Vous avez, en ce moment, coupé deux bottes de foin, et nous craignoos de mettre féuànotre papeterie en en serrant deux mille. Noos pouvons, en d'autres termes, perdre plus d'une cuvée, faire des pertes, et nous trouver avec rien dans les mains après avoir dépensé beaucoup d'argent
David était atterrée La Pratique parlait son langage positif à la Théorie, dont la parole est toujours au Futur.
— Du diable si je signe un pareil acte de société ! s'écria brcttalement le gros Gointet. Tu perdras ton argent si tu veux. Boniface, moi je garde le mien.. . J'offre de payer les dettes de monsieur Séchard, et six mille francs... Encore trpis miUe francs en biUetSi, dit-il en se reprenant, et à douze et quinze mois... Ge sera bien assez des risques à courir. . . Nous avons douze miUe francs à prendre sur notre compte avec Mélivier. Gela fera quinze mille francs !... Mais c'est tout ce que je payerais le secret pour l'exploker à moi tout seul. Ahl voilà cette trouvaille dont tu me parlais, Boniface.»» Eh ! bien, merci, je te croyais plus d'espriL Non, ce n'est pas là ce qu'on aj^Ue une affaire...
— La question, pour vous, dit al(»^ Petit-Gkud sans s'effrayer de cette sortie, se réduit à ceci : Voulez-vous risquer vingt mille francs pour acheter un secret qui peut vous enrichir? Mais, messieurs, les risques sont toujours en raison des bénéfices... G'est ub «njeu de vingt mille francs contre la fortune; Le joueur met ub louis pour en avoir trente-six à la roulette, mais il sait que son louis €St perdu. Faites de même.
•— Je demande à réfléchir, dit le gros Gointet; moi, je ne suis pas aussi fort que mon frère. Je suis un pauvre garçon tout rond -qui ne connais qu'une seule chose : fabriquer à vingt sous le Pa* roissien que je vends quarante sous. J'aperçcûs dans une inv^tioa qui n'en est qu'à sa première expérience, une camse de ruiae. On
réussira une première cuvée , on manquera la seconde , on continuera, on se laisse alors entraîner, et quand on a passé le bras dans ces engrenages-là, le corps suit.... Il raconta Thistoire d'un négociant de Bordeaux ruiné pour avoir voulu cultiver les Landes sur la foi d'un savant ; il trouva six exemples pareils autour de lui, dans le département de la Charente et de la Dordogne, en industrie et en agriculture ; il s'emporta , ne voulut plus rien écouter , les objections de Petit-Glaud accroissaient son irritation au lieu de le calmer. — J'aime mieux acheter plus cher une chose plus certaine que cette découverte, et n'avoir qu'un petit bénéfice, dit-il en regardant son frère. Selon moi, rien ne paraît assez avancé pour établir une affaire, s*écria-t-il en terminant
— Enfin vous êtes venus ici pour quelque chose? dit Petit- Claud. Qu'offrez-vous?
— De libérer monsieur Séchard, et de lui assurer, en cas de succès , trente pour cent de bénéfices, répondit vivement le gros Cointet.
— Eh! monsieur, dit Eve, avec quoi vivrons-nous pendant tout le temps des expériences? mon mari a eu la honte de l'arrestation, il peut retourner en prison, il n'en sera ni plus ni moins, et nous payerons nos dettes...
Petit- Claud mit un doigt sur ses lèvres en regardant Eve.
— Vous n'êtes pas raisonnables , dit-il aux deux frères. Vous avez vu le papier, le père Séchard vous a dit que son fils, enfermé par lui , avait , dans une seule nuit, avec des ingrédients qui devaient coûter peu de chose, fabriqué d'excellent papier... Vous êtes ici pour aboutir à l'acquisition. Voulez-vous acquérir, oui ou non?
— Tenez, dit le grand Cointet , que mon frère veuille ou ne veuille pas, je risque, moi, le payement des dettes de monsieur Séchard ; je donne six miUe francs, argent comptant , et monsieur Séchard aura trente pour cent dans les bénéfices ; mais écoutez bien ceci : si dans l'espace d'un an il n'a pas réalisé les conditions qu'il posera lui-même dans l'acte, il nous rendra les six mille francs, le brevet nous restera, nous nous en tirerons comme nous pourrons.
— Es-tu sûr de toi? dit Petit-Claud en prenant David à part.
— Oui , dit David qui fut pris à cette tactique des deux frères et qui tremblait de voir rompre au gros Cointet celle conférence d'où son avenir dépendait
i— Ehl bien y je vais aller rédiger l'acte, dit Petit «Glaud aux r4ointet et à Eve ; vous en aurez chacun un double pour ce soir, vous le méditerez pendant toute la matinée; puis, demain soir, è Cjuatre heures, au sortir de l'audience, vous le signerez. Vous, iSiessieurs, retirez les pièces de Métivier. Moi, j'écrirai d'arrêter h procès en Cour Royale, et nous nous signifierons les désistements Liciproques.
Voici quel fut l'énoncé des obligations de Séchard.
« Entre les soussignés, el&
» Monsieur David Séchard fils, imprimeur à Angoulême, affir- » mant avoir trouvé le moyen de coller également le papier en « cuve , et le moyen de réduire le prix de fabrication de toute es- » pèce de papier de plus de cinquante pour cent par l'introduction Y de matières végétales dans la pâte, soit en les mêlant aux chiffons » employés jusqu'à présent, soit en les employant sans adjonction tf de chiffon, une Société pour l'exploitation du brevet d'invention » à prendre en raison de ces procédés, est formée entre monsieur » David Séchard fils et messieurs Gointet frères, aux clauses et » conditions suivantes... »
Un des articles de l'acte dépouillait complètement David Séchard de ses droits dans le cas où il n'accomplirait pas les promesses énoncées dans ce libellé soigneusement fait par le grand Gointet et consenti par David.
En apportant cet acte le lendemain matin à sept heures et demie, Petit-Glaud apprit à David et à sa femme que Gérizet offrait vingtdeax mille francs comptant de l'imprimerie. L'acte de vente pouvait se signer dans la soirée.
— Mais, dit-il, si les Gointet apprenaient cette acquisition , ils seraient capables de ne pas signer votre acte, de vous tourmenter, de faire vendre ici..
— Vous êtes sûr du payement? dit Eve étonnée de voir se terminer une affaire de laquelle elle désespérait et qui, trois mois plus tôt, eût tout sauvé.
— J'ai les fonds chez moi, répondit-il nettement.
— Mais c'est de la magie, dit David en demandant à Petit-Glaud Texplicaiion de ce bonheur.
— Non, c'est bien simple, les négociants de THoumean veulent fonder un journal, dit Petit-Glaud.
COM. HUM. T. yiiu 36
— Mais je me le suis interdit, s*écria David.
— Tous!... mais yotre successeur..... D'ailleurs, reprit-iU ne fons inquiétez de rien, vendez, empochez le prix, et laissez Cérlzel se dépêtrer des clauses de la vente, il saura se tirer d'affaire.
— Oh! oui, dit Eve.
— Si vous vous êtes interdit de faire un foumal à Angoulême,. reprit Petit-Claud, les bailleurs de fonds de Gérizet le feront à THoameau.
Eve, éblouie par la perspectife 4e posséder treote mîBe francs, d'être au-dessus du besoin, ne regarda plus l'acte d'association que comme une espérance secondaire. Aussi monsieur et madame Sechard cédèrent-ils sur un point de Pacte social qui donna matière^ une dernière discussion. Le grand Gointet exigea la faculté de mettre en son nom le brevet d'invention. Il réussit à établir que, du moment où les droits utiles de David étaient parfaitement définis^ v.^ans Tacte, le brevet pouvait être Indiiïéremment au nom d'un des associés. Son frère finit par dire : — C'est lui qui donne l'argent do: brevet, qui fait les frais du voyage, et c'est encore deux mille francs! qu'il le prenne en son nom ou il n'y a rien de fait
Le Loup-Gervier triompha donc sur tous les points. L'acte desociété fut signé vers quatre heures et demie. Le grand Gointet of-^ frit galamment à madame Séchard six douzaines de couverts à filets et un beau châle Ternaux, en manière d'épingles, pour Inr faire oublier les éclats de la discussion! dit-il. A peine les doubles étaient-ils échangés, à peine Gachan avait-il fini de remettre à Pe« til-<]!laud les décharges et les pièces ainsi que les trois terribles effets fabriqués par Lucien, que la voix de Rolb retentit dans Pescalier, après le bruit assourdissant d'un camion du bureau des Messageries qui s^'arrêta devant la porte.
— Montamel monlamel quince mîk vrancsl... cria-t-îl^ mfoyés te Boidiers (Poitiers) en frai archant^ bar mennessief ÏMen.
— Quinze mille francs! s'écria £ve en levant les bras.
— Oui , madame, dit le facteur en se présentant , quinze mille francs apportés par la diligence de Bordeaux, qui en avait sa charge, allez 1 J'ai là deux hommes en bas qui montent les sacs. Ça vous est expédié par monsieur Lucien Ghardon de Rubenipré... Je vous monte un petit sac de peau dans lequel il y a, pour vous» cinq centi francs en or, et vraisemblablement
ILliUSimS iPEROlIBS : 'Èm «T WiWb. S63
^ve crat rêver en Usant la lettre mvante^
« Ma chère sœiir, voici quîirae miUe iranoB.
1» Au lieu de me'tuer, j'aiven^ onaiûa ite n&mVpfNKrtieaBpli» : ,» je suis le {lecrêtaire d'un diplomate^espagnoL
» Je recommence une ^mstence affiFease Feot^^lre •amatl-il n 'ffliet» Tain me noyer.
v Adieu. David f«ra libre, ^eC, avec quatre mille francs, ilpoorra t> sans doute acheter nne petite papeterie et fiiire fortune.
« Ke pensezplofi» je le veox, à
» 'Votre paovre 4i^èr6«
» Lucien. »
— II est dit, s'écria madame Cbarëon qui ^int 'voir entasser les ^sncs, qne mon pauvre Qls sera toujours fsttal, comme il ["écrivait, iniSme en 'fiaîsant le iiien.
— Nous1*avons échappé beHe! s-éeria te grand Gotntet quand il fut sur la place du Mûrier. Une heure plus tard, les reflets de cet argent auraient éclairé Tacte, et nobre homme se serait effrayé. Dans trois mois, comme il nous Ta promis, nous saurons è quoi nous xr. tenir.
Le soir, ù sept heures, Cérizet -acheta Pimprimerie et la paya, en gardant à sa chaiige le loyer du dernier trimestre. Le lendemain 'Eve avait remis quarante miOe Irancs an Recevenr^Général , pour faire acheter, au nom de son mari, deux mille cinq cents francs de rente. Puis elle écrivit à son %eau-père de lai trouver à Marsac une petite propriété de dhc miHe francs pour y asseoir sa fortune "personnettc.
IjR'phn du grand Goîmet étàh d*ufne simplicité lonmdable. Du -premier abord, il jugea lexollageen cuve impossible. L'adjonction -de matières végétales peu coûteuses à la p8te de chiffon hii parut le vrai , leseul moyen ^e fortune. 51 -se^proïKwa donc de regarder \ «onmie rien le bon marché de h pâte , et deïtenir énormément au ^CDËage en cuve. *Vdîcî pourquoi La fabrication d*^ngodlôme s'oc* «mrpait alors presque uniquement des^pai^ers à écrire dits Eco, Poulet, 'Ëodiier, tloqullle, qui, naturellement, sont tous*collés. Ce fut long-temps -la gloire delà papeterie ^d'Angoiiiênie. Ainsi, <la spécialité, -monopolise par les 'f^jforicaiKs d*Angoulême 'depnis longues ^années , 'donnait ^ain "de cause'! Texigence 'des Goinlet ; et le pa« pier collé, comme on va le voir, n'entrait pour rien danssaspéco-
lation. La foarniture des papiers à écrire est excessivement bornée^ tandis que celle des papiers d'impression non collés est presque sans limites. Dans le voyage qu'il fit à Paris pour y prendre le brevet à son nom, le grand Gointet pensait à conclure des affaires qui détermineraient de grands changements dans son mode de fabrication. Logé chez Métivier, Gointet lui donna des instructions poar enlever, dans l'espace d'un an, la fourniture des journaux aux papetiers qui l'exploitaient, en baissant le prix de la rame à un taux auquel nulle fabrique ne pouvait arriver, et promettant à chaque journal un blanc et des qualités supérieures aux plus belles Sortes employées jusqu'alors. Comme les marchés des journaux sont à terme, il fallait une certaine période de travaux souterrains avec les administrations pour aniver à réaliser ce monopole ; mais Gointet calcula qu'il aurait le temps de se défaire de Sécbard pendant qne M étivier obtiendrait des traités avec les principaux journaux de Paris, dont la consommation s'élevait alors à deux cents rames par jour. Gointet intéressa naturellement Métivier , dans une proportion déterminée, à ces fournitures, afin d'avoir un représentant habile sur la place de Paris, et ne pas y perdre du temps en voyages. La fortune de Métivier, l'une des plus considérables du commerce de la papeterie , a eu cette affaire pour origine. Pendant dix ans, il eut, sans concurrence possible, la fourniture des journaux de ParisL Tranquille sur ses débouchés futurs, le grand Gointet revint à Angouléine assez à temps pour assister au mariage de Petit-Glaud dont l'Étude était vendue , et qui attendait la nomination de son successeur pour prendre la place de monsieur Milaud, promise au protégé de la comtesse Ghâtelet Le second Substitut du Procureur du Roi d'Angoulême fut nommé premier Substitut à Limoges, et le Garde des Sceaux envoya un de ses protégés au parquet d'Angoulême , où le poste de premier Substitut vaqua pendant deux mois. Gel intervalle fut la lune de miel de Petit-Glaud.
£n l'absence du grand Gointet , David fit d'abord une première cuvée sans colle qui donna du papier à journal bien supérieur à celui que les journaux employaient , puis une seconde cuvée de pa- [)ier vélin magnifique , destiné aux belles impressions, et dont se servit l'imprimerie Gointet pour une édition du Paroissien du Diocèse. Les matières avaient été préparées par David lui-même, en ficcret, car il ne voulut pas d'autres ouvriers avec lui que Kolb et Marion,
ÂQ retour da grand Gointet^ tout changea de face, S regarda, les échantillons des papiers fabriqués, il en fut médiocrement satisfait.
— Mon cher ami , dit-il à David , le commerce d*Angoulême , c'est le papier Coquille. Il s'agit , avant tout, de faire de la plus belle Coquille possible à cinquante pour cent au-dessous du prix de revient actuel.
David essaya de fabriquer une cuvée de pâte collée pour Coquille , et il obtint un papier rêcbe comme une brosse , et où la colle se mit en grumeleaux. Le jour où l'expérience fut terminée et où David tint une des feuilles, il alla dans un coin, il voulait être seul à dévorer son chagrin ; mais le grand Cointet vint le relancer, et fut avec lui d'une amabilité charmante, il consola son associé.
— Ne vous découragez pas , dit Cointet , allez toujours ! je suis bon enfant, et je vous comprends , j'irai jusqu'au bout !...
— Vraiment, dit David à sa femme en revenant dîner avec elle, nous sommes avec de braves gens, et je n'aurais jamais cru le grand Cointet si généreux I
Et il raconta sa conversation avec son perfide associé.
Trois mois se passèrent en expériences. David couchait à la papeterie , il observait les effets des diverses compositions de sa pâte. Tantôt il attribuait son insuccès au mélange du chiffon et de ses matières , et il faisait une cuvée entièrement composée de ses ingrédients. Tantôt il essayait de coller une cuvée entièrement composée de chiffons. Et poursuivant son œuvre avec une persévérance admirable, et sous les yeux du grand Cointet de qui le pauvre homme ne se défiait plus , il alla , de matière homogène en matière homogène , jusqu'à ce qu'il eût épuisé la série de ses ingrédients combinés avec toutes les différentes colles. Pendant les six premiers mois de 'année 1823, David Séchard vécut dans la papeterie avec Kolb, si ce fut vivre que de négliger sa nourriture , son vêtement et sa personne. Il se battit si désespérément avec les difficultés, que c'eût été pour d'autres hommes que les Cointet un spectacle sublime, car aucune pensée d'intérêt ne préoccupait ce hardi lutteur. Il y eut un moment où il ne désira rien que la victoire. Il épiait avec une sagacité merveilleuse les effets si bizarres des substances transformées par l'homme en produits à sa convenance, où la nature est eji quelque sorte domptée dans ses résistances secrètes, et il en déduisit de belles lois d'industrie , en observant qu'on ne pouvait obtenir
566 II. LIVRE^ SCÈKBS DE LA VU DE PBmmCE.
ces soites'xte créatibi»>, qafen obéissant anix rapports uUériesrs des di06e9> à ce «[Q'ilappdala seennia natvrrdosi aobstBDoes* E&fin , 3 arriva , yers le mois d*août, à obtenir un papier collé en cuve^aiir soiliiiient semblable h celui que Tindbstde fabrique ca œ raomenl, et qui s*6Biptoie comme paqjxier d'êpreme dans les imprimeries; mais dont 1^ sortes n^ont aucune uniformité:, dont leoolL^ n*esc même pas toujours certain. Ce résultat, si beau en 1823^ eu égtrd à Tétat de la papeterie, avait conté dix mille francs, et Dai'id espérut résoudre les dernières difficultés du problème. Mais il se répandit alors dans Ângoulème et dans THoomeau de ângulierft bruits : David Séchard ruinait les frères Cointet. Après avoir dévoré trente mffle francs en expériences,, il obtenait enfin, disait^n, de très-mauvais papier. lies autres fabricants effrayés s*a> tenaient à leurs anciens procédés ; et , jaloux des Cointet, ils répandaient le bruit de la ruine prochaine de cette ambitieuse maistm. Le grand Cointet; lui , faisait venir des miKhines à fabriquer le papier continu , tout en laissant croire que ces mariniies étaioit nécessaires aux expériences de David Séchard. Mais le jésuite mêlait à sa pâte les ingrédients in<Mqiiés par Séchard , en le poussant toujpure à ne s'occuper que du collage <m cuve , et il acpédiait à Métivier des mODere de nmies de papier ajournai.
Au mois de septembre ,. le grand Cointet prît David Sëchaod ï part; et, en apprenant de lui quiil méditait une triomphante expérience , il le dissuada de continuer cette lutte.
— Mon cher David , afle? à Manrac voir votre femme et vous reposer cfe vos fatigues, nous ne voulons pas nous ruiner, dit-il smi«cakment. Ce que vous regardez comme un grand triomphe n'est enooMtpi'un pointde départ Nous attenàrons maintenant avant de nous livrer à de nouvelles expériences Soyez juste? voyez les r6^ suftats. Nous nc' sommes pas seulement papetiers , nous sommes imprimeurs, banquiers, et Ton dit que vous nous ruinez...
Davidi Séchard fit un- geste d'une namté sublime pour protester de sa bonne îol
«— Ce n'esC pascinquanteniffiefraacs de jetés àsxa h' Charenl» qai nous ruineront, dit le grand Comtet en répondant au* geste de David , mais nous ne voulons pas^ ôtire obligés^ JL cause des a^iMUHesj qo courent sur- notée- compte,, de pafer tout eomptoBr» Aoas serions forcés d^arrêter nos opérationsi Nou» voilà daÛBS" te tenues de iratre acte, ilifan^y s)éiédiirdep»teCiVautr&.
ILLUSlOBiS P£BD6ES : EVE ET DAVIO. 567
— U a raison ! se dit David, qai^ plongé dans ses expériences en grand , n*avait pas pris garde au mouvement de la fabrique.
£t il revint à Marsac, où» depuis six mois, il allait voir Eve tous les samedis soir et la quittait le mardi matin. Bien conseillée par le vieux Séchard , Eve avait acheté , précisément en avant des v^nes de son beau-père, une maison appelée la Yerbene, accompagnée de trois arpents de jardin et d*un clos de vignes enclavé dan.« le vignoble du vieillard. £Ue vivait avec sa mère et Alarion trèséconomiquement , car eHe devait cinq mille francs restant à payef sur le prix de cette charmante propriété , la plus jolie de Marsac. La maison , entre cour et jardin , était bâtie en tuITeau blanc , couverte en ardoise et ornée de sculptures que la facilité de tailler le toffeau permet de prodiguer sans trop de frais. Le joli mobilier venu d'AngouIême paraissait encore plus joli k la campagne, ou personne ne déployait alors dans ces pays le moindre luxe. Devant la façade dseôté du jardin, il y avait une rangée de grenadiers, d'orangers et de plantes rares que le précédent propriétaire ,. un vieux général, mort de la main de monsieur Aiarron, cultivait lui* loâflie.
Ce fut sous un oranger, an moment où David jouait avec sa femme et son petit Lucien, devant son père, que Thuissier de Mansle apporta lui-même une assignation des frères Gointet à leur associé pour constituer le tribunal arkitral, devant lequel, aux termes de leur acte de société, devaient se porter leurs coiitestations*. Les frères Cointet demandaient la restitution des six mille francs et la propriété du brevet ainsi que les futurs contingents de son ex- |)loitatioii , comme indemnité de» exorbiumtes dépenses (aites par «Qx sans aucun résultat.
— On dit que tu les raines ! dit le vigneron à soui fils. Eh! bien , voilà la seule eheso que tu aie& faite qui me soit agréable.
Le lendemain, Eve et Dav^d étaient à neuf heures dan» r;mtidianaJire de monsieur Petit-Glaud , devenu le défenseur de la veuve^ le tuteur de Forphelin , et dont les conseils* leur parurent les seuls à suivre
Le magistrat reçut à mervalle ses anciens dients, et vx^idul absolttfflent que monsieur et madame Séchard luir fissent k pbisiff in d^ennor avee hiL
— Les (loiatet Youa réclament ùjl aûlle feanca ! dit-il en rjaat. Que deves-vnua encore sur le priât de la Verbedel
— Cinq mille francs, monsieur, mais j'en ai deux mille... répondit Eve.
— Gardez vos deux mille francs , répondit Petit-Claad. Voyons, cinq mille I... il tous faut encore dix mille francs pour vous bien installer là-bas. Eh! bien, dans deux heures, les Gointet vous apporteront quinze mille francs.
Eve fit un geste de surprise.
... — Contre votre renonciation à tous les bénéfices de Tacte de société que vous dissoudrez à l*amiaMe, dit le magistrat Cela vous va-t-ilT
— Et ce sera bien légalement à nous? dit Eve.
— Bien légalement , dit le magistrat en souriant. Les Cointet TOUS ont fait assez de chagrins , je veux mettre un terme à leurs prétentions. Écoutez, aujourd'hui je suis magistrat, je vous dois la vérité. Eh ! bien , les Cointet vous jouent en ce moment ; mais TOUS êtes entre leurs mains. Tous pourriez gagner le procès qu*iis vous intentent, en acceptant la guerre. Voulez-vous être encore an bout de dix ans à plaider? On multipliera les expertises et les arbitrages, et vous serez soumis aux chances des avis les plus contradictoires... Et, dit-il en souriant, et je ne vous vois point d'avoué pour vous défendre ici.. Tenez, un -mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès. ••
Tout arrangement qui nous donnera la tranquillité me sera bon, dit David.
— Paul ! cria Petit-daud à son domestique, allez chercher monsieur Ségand, mon successeur I... Pendant que nous déjeunerons, il ira voir les Cmntet , dit-il à ses anciens clients , et dans quelques heures vous partirez pour Marsac, ruinés, mais tranquilles. Avec dix mille francs, vous vous ferez encore cinq cents francs de rente, et, dans votre jolie petite propriété, vous vivrez heureux ' -
Au bout de deux heures, comme Petit-Claud l'avait dit, maître Ségaud revint avec des actes en bonne forme signés des Cointet, et avec quinze billets de mille francs.
— Nous te devons beaucoup, dit Séchard à Petit-Claud.
— Mais je viens de vous ruiner, répondit Petit-Claud à ses anciens clients étonnés. Je vous ai ruinés, je vous le répète, vous le verrez avec le temps ; mais je vous connais, vous préférez votre ruine à une fortune que vous auriez peut-être trop tard.
— Nous ne sommes pas intéressés, monsieur, nous vous remcr^
cions de nous avoir donné les moyens du bonheur, dit madame Eve, et vous nous en trouverez toujours reconnaissants.
— Mon Dieu! ne me bénissez pas!... dit Petit-Gland, vous me donnez des remords; mais je crois avoir aujourd'hui tout réparé. Si je suis devenu magistrat, c'est grâce à vous; et si quelqu'un doit être reconnaissant, c'est moi... Adieu.
£n 1829, au mois de mars, le vieux Séchard mourut, laissant environ deux cent mille francs de biens au soleil, qui, réunis à la Verberie, en firent une magnifique propriété très-bien régie par Kolb depuis deux ans.
Avec le temps, l'Alsacien changea d'opinion sur le compte du père Séchard, qui, de son côté, prit l'Alsacien en affection en le trouvant comme lui sans aucune notion des lettres ni de l'écriture, et facile à griser. L'ancien ours apprit à l'ancien cuirassier à gérer le vignoble et à en vendre les produits, il le forma dans la pensée de laisser un homme de tête à ses enfants; car, dans ses derniers jours, ses craintes furent grandes et puériles sur le sort de ses biens. Il avait pris Courtois le meunier pour son confident.
— Vous verrez, lui disait-il, comme tout ira chez mes enfants, quand je serai dans le trou. Ahl mon Dieu, leur avenir me fait trembler.
David et sa femme trouvèrent près de cent mille écus en or chez leur père. La voix publique, comme toujours, grossit tellement le trésor du vieux Séchard, qu'on l'évaluait à un million dans tout le département de la Charente. Eve et David eurent à peu près trente mille francs de rente, en joignant à cette succession leur petite fortune; car ils attendirent quelque temps pour faire l'emploi de leurs fonds, et purent les placer sur l'État à la révolution de juillet
Après 1830 seulement, le département de la Charente et David Séchard surent à quoi s'en tenir sur la fortune du grand Cointet Riche de plusieurs millions, nommé député, le grand Cointet est pair de France , et sera , dit-on , ministre du commerce, dans la prochaine combinaison. En 1837, il a épousé la fille d'un des hommes^ d'État les plus influents de la dynastie, mademoiselle Popinot, fille de monsieur Anselme Popinot, député de Paris, maire d'un arrondissement.
La découverte de David Séchard a passé dans la fabrication fran* çaise comme la nourriture «dans un grand corps. Grâce à l'intro-
S70 II. Livns, BciiiEs »E LA vn BE mOVIKGE.
daetim de tnatièreB «atnes qoe te cidffon, la Franoe peut fsibnqiier le papier à meileiir manlbé ^*eii aoron paysde fEurape. Mais le fmpierde floHande, Belon la pvévKHOii de Dtvid Sédmrd, -n'existe plus. Tdl ou tard M faudra sans doute ériger mie Mantffaclore royale de papier, comme en a <:réé les GebeKiis, Sèvres, la Savon* nerie et l'Imprioierie royale, qui joaqo'à présent wit «Brraonné Us coups que leur ont portés de Yandales bourgeois.
David Sécbard, aîraé par sa femme, est père de deux enfants, Il '4 ea le bon goât de ne jamais parier de ses tentatives, È?e a eu l'esprit de le faire renoncer à l'étal d'inventeur. Il cultive les lettres par 'dêtasaemeiit. maïs il mène la vie heureuse et paresseuse du propriétaire fuîsérnt valoir. Apres avoir dh adieu sans retour ^ la glMpe, a ne saurait avoir d'ambition, il s'est rangé dans la classe des nôveors et des coHectionneurs : il «'adonne à l'entomologie, et reckerdie les transformations jusqu'à présent si secrètes des insectes que la science ne cmmaltque dans knr dernier état
Tout le monde a entendu parler des mcctB de Petft-CSaod comme Procureur Général, il est le rivafl du fameux Yinet de 7nK vm, et son ambition est de devenir premier président de h €oar royale de Poitiers.
Cérizct, condamné à trois aas de prison pour délits politiques en i 827 , fut ^)ligé par le «ucoesseur de Petit-<Iland de vendre son Im* t)rimene d'Ângenlême. lA^ fait beaucoup parler de lui, car il fat un des enfants perdus du fiarti libénii. à la révolution de juillet, il lut nommé sous-préfet, et ne put rester plus de deux mois dans sa Sous- prélecture. Après avmr été gérant d'un journal dynastique, 3 contracta dans la fVesse des habitudes de lux'O. Ses besoins renaissants Tout conduit à devenir prête-WNn dans une affaire de raines en commandite, dont les faits et gestes, le prospectus et Icsdîfi* drades anticipés lui «nt médté une -condannation à deux ans de prison «n police corvectioottelie. Il a lait paraltpe «ne justificalieii dans 'laquelle H attriboe ce véiuttat 4 des animosllés politiques. Il se dit {Kmécvté for les «répubScanis.
FIA nu HUIHÉIIB VOLUHK.