II " NOTICE
nous pensions de celte àme ferme et élevée, de cet esprit ingénieux et pénétrant. Mais puisque !Mme Rigault, c'est-à-dire la personne que je plains le plus au monde et que mon affection n'oubliera jamais, parce que je lui suis reconnaissant du juste orgueil qu'elle avait de la gloire naissante de son mari, orgueil hélas! consacré aujourd'hui par la douleur; puisque la famille et les amis de M. Rigault souhaitent que je recueille les souvenirs que j'ai gardés de lui, l'idée que j'avais de son talent, de son avenir et surtout le sentiment que j'avais de la dignité et de la fermeté de son caractère; à Dieu ne plaise que je refuse à ceux qui me la demandent la triste consolation de dire encore une fois ce que nous aimions dans M. Rigault, ce que nous admirions, ce que nous en attendions, ce qu'enfin nous ne cesserons jamais de nous rappeler et de regretter.
Je n'ai pas l'intention de faire la biographie de M. Rigault. De sa vie si courte je n'ai connu que les dernières années, les plus belles. Il faut, pour bien raconter la vie de quelqu'un, avoir été son contemporain'. D'ailleurs, c'est la condition et j'allais pres-
1. M. Mesnard, un des meilleurs amis de M. Rigault, un de ses camarades, excellent professeur, quoiqu'il ne professe pas en ce moment dans l'Université, et, de plus, écrivain distingué et auteur d'une lllstuire de rAcadémic française, M. Mesnard a fait une notice qui contient les détails de la vie de son ami. Celte notice, pleine d'ûme et d'esprit,
BlOt'.RArillOUK ET LITTKRAIRE. III
que dire l'honneur des professeurs que leur \ie est simple et, si l'on veut, monotone. Us n'échappent pas, nous le savons trop, aux fatales et inévitahles douleurs de la vie humaine; ils perdent par la mort les êtres qu'ils chérissaient le plus, une femme, un fils, une lille; ils périssent eux-mêmes avant le temps; mais leur vie n'a pas d'aventures. Ils montrent leur esprit, leur cœur, leur caractère; ils cachent leur vie : et quand on approche d'eux pour les connaître de plus près, on est ému en découvrant je ne sais combien de bonheurs obscurs, ou de résignations généreuses, de dévouements modestes, les joies et les devoirs de la famille, la dignité de la conscience. En parlant ainsi, je pense à beaucoup de mes amis de l'Université, jeunes et vieux, et j'y pense en me souvenant de la vie heureuse et simple de Rigault. Sa personne et sa maison respiraient le contentement : j'aime encore mieux ce mot que celui de bonheur; car il n'y a d'heureux que ceux qui savent se contenter. Pourquoi le bonheur que rhomme prend surtout dans son âme et qui semble devoir lui appartenir en propre, n'est-il pas plus que les autres à l'abri des coups du sort? Un jour, dans un article qu'il faisait sur un de mes livres, M. Rigault parlait de moi comme d'un homme heureux : cela me fit trembler, et je lui écrivis bien vite en le remerciant de son charmant article : « Ne
est digne de celui dont elle raconte la vie ; c'est aussi M. Mesnard qui a donné ses soins à ce recueil des œuvres de M. Rigault,