XIV NOTICE
avec son esprit et avec son cœur. Tout jeune encore, dans ces lettres qui le peignent si bien, il écrivait à M. Riquier, a])rès avoir lu le roman de Mme Frédérique Bremer, les Voisins : w Lis ce petit livre; c'est une peinture ravissante de la vie de famille et de la poésie du chez soi : c'est un de ces rares ouvrages comme le Vicaire ou llerman et DorothéCf qui vous rendent amoureux de votre cheminée et donnent un air romanesque au pot-au-feu. »
C'est à Versailles aussi qu'il commença à écrire dans les journaux, dans la Revue de rinstruction publirpœ, d'abord, et quelque temps, après, dans le Journal des Débats.
Il me siérait mal de dire les conformités de goût, de caractère et d'opinion qui appelaient naturellement M. Rigault au Journal des Débats / car l'éloge que je ferais de lui sur ce point serait l'éloge du journal oii j'écris. 11 me sera permis cependant de dire quel rare talent il y apporta, et combien ce talent fut vile aimé du public. Notre ami tant regretté, Armand Berlin, sentit dès les premiers jours tout ce qu'il y avait dans le jeune écrivain et il me dit après une courte réponse que jM. Rigault avait faite à je ne sais plus quelle attaciue de je ne sais quelle feuille : « Rigault est un journaliste. » Dans le langage et les idées d'aujourd'hui , l'éloge peut-être paraîtra mince : dans la bouche de M. Bertin, (\u\ avait le respect et le goût de sa profession, le mot voulait beau-
BIOGRAPHIQUE ET J.ITTÉRAIIiE. XV
coup dire. Si les circonstances avaient ramené l'habitude et le goût de la controverse politique, Rigault aurait rendu de grands services à la cause libérale et modérée. Ne pouvant pas être, à cause du temps, un journaliste de l'ancienne école, il fut, et quelques personnes penseront qu'il a eu la meilleure part, il fut un journaliste de la nouvelle école, c'est-à-dire de l'école littéraire et philosophique. 11 y fut au premier rang.
Y a-l-il donc deux écoles de journalisme, diront quelques personnes? Assurément; et personne de ceux qui s'intéressent à l'histoire des révolutions de la controverse publique ne peut s'y tromper. J'aurais mauvaise grâce à vanter les mérites de l'ancienne école ; j'aime mieux essayer de caractériser ceux de la nouvelle ; personne ne les reconnaît plus volontiers que moi.
La controverse de nos jours ne peut plus guère être politique; mais elle n'a pas voulu, grâce à Dieu, cesser d'être libérale, et le libéralisme s'est réfugié dans la critique et dans la philosophie. J'ai tort peutêtre d'appeler un refuge ce qui a été une plus vaste carrière. La philosophie, en effet, a une portée plus grande que la politique , et des" conséquences plus étendues et plus graves. Tout dépend. de la philosophie en ce monde. Quand une doctrine bonne ou mauvaise parvient à dominer dans la philosophie, soyez sûrs qu'elle produit plus d'effet sur les hommes que toutes les constitutions politiques. Je sais bien