Des relations sociales, etc., p
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France et des lettres classiques se maintint dans la société polie, plus émancipée de la foi, plus docile à la mode et à l'exemple de la cour. Il s'étendit et se fortifia , à mesure que l'empire du puritanisme s'affaiblit, et il triompha quand l'incrédulité, née des guerres religieuses qui avaient ruiné la foi, monta sur le trône avec Charles IT, quand la liberté de conscience gouverna l'Angleterre, avec Guillaume III. Le public philosophe de Buckingham et de Locke, qui venait de publier son Essai sur T entendement humain, suivit avec intérêt la querelle de Mabillon et de Rancé. Il applaudissait Mabillon, et se mettait aveclui du côté de la science, contre l'ignorance systématique. Mais il trouvait que Rancé interprétait exactement la règle de Saint-Benoît, et il tournait en argument contre le catholicisme cette obligation d'ignorance imposée aux communautés religieuses. Le protestantisme, bien corrigé, depuis le xvi* siècle, de l'intolérance d'Ascham, triomphait de cette sévérité monastique de Rancé, et oubliait qu'il n'avait pas été lui-même plus clément pour les études. Si l'ardeur de son zèle n'avait pas été déjà si refroidie, il aurait trouvé dans la querelle des anciens et des modernes l'occasion toute naturelle de déclamer contre l'antiquité : mais il n'en usa pas. Dans la période anglaise de la discussion, nous ne retrouverons nulle part, excepté chez un seul écrivain, le mélange de la question littéraire et de la question religieuse que nous avons remarqué chez Desmarets. La plupart des champions qui s'y rencontrèrent étaient ou de purs lettrés comme Boylc, ou des chrétiens sincères, mais éclairés et tolérants, comme Bentley, qui n'engageaient pas la foi dans une controverse de littérature, ou des mondains comme Temple, Swift et Pope, c'est-à-dire des libres penseurs de l'église deSainl- Lvremond.
Saint-Evremond, exilé en Angleterre en 1G61, n'avait jamais cessé de mieux aimer sa vraie patrie que sa patrie
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adoptive, dont il fréquentait les beaux esprits, mais dont il n'étudiait ni la langue ni la littérature. Comme a dit M. Villemain, il y vivait en émigré, les yeux tournés vers son pays. Il était l'intermédiaire naturel des idées françaises, qu'il propageait dans le monde par sa conversation et par ses écrits; il correspondait avec les amis qui lui restaient fidèles, il lisait tous les livres nouveaux qu'on lui envoyait de Paris, il écoutait de loin le bruit de ces débats littéraires dont ses lettres de France lui rapportaient l'écho, et c'est lui qui fit connaître aux beaux esprits de l'Angleterre la querelle des anciens et des modernes. Devenu vieux et, s'il faut le croire, devenu sage, il ne fuyait pas encore la conversation des femmes ; mais, depuis que le jeu de la bassette avait détrôné chez Mme de Mazarin la conversation et la lecture, Saint-Évremond regrettait, comme il l'écrivait en vers à son amie, l'heureux temps
Où la raison, d'accord avec vos plus doux vœux, Et les discours sensés de la philosophie Partageaient les plaisirs de votre belle vie'.
Ces amitiés d'écrivains célèbres pour des femmes longtemps jeunes et belles ressemblent à l'amour, sinon par la ilamme, au moins par la jalousie. Ils ne permettent pas qu'on préfère quelque chose à l'esprit, parce que l'esprit c'est eux-mêmes, et ils souffrent dans leur bonheur quand le salon, dont leur parole a été longtemps la seule fête, s'ouvre à d'autres plaisirs. Saint-Évremond, dépossédé de sa royauté par un jeu de hasard, allait chercher dans la société des hommes et dans leurs réunions littéraires quelques distractions à ses regrets. On le voyait quelquefois s'acheminer vers un de ces établissements nouvellement fondés en Angleterre, oij se réunissaient les grands sei-
1. Voy. Id Vi'p de Snint-Èrremoiid . par Desmaiseaux, p. 17R.
gneurs, les gens de lettres, les traducteurs et les faiseurs d'Index, en vieux habits de toile, les ecclésiastiques en soutane et en rabat, les pétulants écoliers du Temple, et les timides étudiants des Universités. Quand il arrivait, entre Oovent-Garden et Bow-Street, au café de Will, appuyé sur sa longue canne, la tête couverte de sa calotte noire, sous laquelle passaient ses cheveux blancs, et suivi de se s chiens dont il ne se séparait guère, parce que les vieillards, disaitil, ont besoin de quelque chose de vif autour d'eux, les causeurs s'arrêtaient : ils ouvraient avec respect leurs rangs pressés, et Saint-Évremond parvenait jusqu'au fauteuil où siégeait près du feu en hiver, et sur le balcon en été, un personnage en habit marron et en perruque bouclée, le glorieux John Dryden, C'était un privilège de saluer l'illustre poète, et d'écouter à ses côtés ses opinions sur la dernière tragédie de Racine, ou sur le Traité du poème épique du P. Le Bossu*. Une prise de tabac, oflèrte par Dryden, était un honneur capable de tourner la tête d'un jeune homme, nous a raconté iM. Macaulay. Saint-Évremond s'asseyait à côté du grand poète, et la conversation commençait sur la poésie, sur les trois unités dramatiques ou sur la question à la mode, celle des anciens et des modernes. Il y avait dans le café de Will un parti pour Perrault et les modernes, et un parti pour Coileau et les anciens*. Le chevalier Temple se moquait avec grâce de Perrault; Wotton répliquait au chevalier Temple et appelait à son aide son redoutable ami le docteur Bentley, qui, se ytrécij)itant dans la discussion comme un hoplite, mettait en déroute les arguments ennemis. Swift accourait au secours de Temple,
1. W. Scott, T';V dr Dryden. — 2. Noichcrc iras thpsmf>hi)irj mnrr ronsUint llian al Will's. Thaï cvlebraled hottsc, situatrd betwccn Corentliarden and Uoic-Strrct , wus sacrcd tu polite Icltrrs.... Tltcvc iras a farlimi for Perrault and thr modrrns , a faction for lloilrau and tho nnrirnla. Macaulay, vol. I, p. 3t).'J. {Slatr of Kiii/land , in KiK!^).)
et jetait dans la mêk^e, comme un escadron de cavalerie légère, ses épigrammes spirituelles, qui tombaient sur tout le monde, et surtout sur son cousin Dryden. Sainl-Kvremond souriait à la vue du combat, et, quand le feu de la controverse s'était un peu calmé, il prenait doucement la parole, il ramenait aune juste mesure les opinions excessives, et donnait, par sa modération, à la cause des modernes un air de justesse qui lui avait manqué souvent chez Desmarets et chez Perrault. Saint-Kvremond savait mieux que personne dégager la partie de vérité contenue dans un paradoxe, et la fortifier par de nouveaux arguments, inventés avec art et présentés avec grâce. « Nous oublions trop souvent, messieurs, dit-il un jour d'une voix faible, mais entendue d'un bout à l'autre du café de Will, à force d'être écoutée, nous oublions, quand nous jugeons les anciens, que nous les jugeons sur des traductions. Pour moi, qui ai fait mes humanités au collège de Clermont, et ma rhétorique sous le P. Canaye, dont le respect pour l'autorité était plus grand que la science, je ne sais qu'un peu de latin, et pas de grec, et je fais grand cas des traductions; mais après tout, ce ne sont que des traductions. En voulant juger les anciens, nous ne jugeons souvent que les modernes, dont nous imputons ainsi les fautes à l'antiquité. Vous voyez, par là, que personne n'a plus d'admiration que moi pour elle. Est-ce à dire que nous devions l'imiter en toutes choses? Le changement de la religion, du gouvernement, des mœurs et des manières, en a fait un si grand dans le monde, qu'il nous faut comme un nouvel art pour entrer dans le goût et clans le génie du siècle où nous sommes. Si l'on donne des caractères tout opposés lorsque l'on parle du Dieu des batailles el du Dieu des chrétiens, quoique ce soit la même Divinité; si l'on parle tout autrement du Dieu des batailles, de ce Dieu terrible qui commandait d'exterminer jiisqu'au dcr/iier des ennemis, que
de ce Dieu patient, doux, charitable, qui ordonne qu'on les aime ; si la création du monde est décrite avec un génie, la rédemption des hommes avec un autre; si l'on a besoin d'un genre d'éloquence pour prêcher la grandeur du Père qui a tout fait, et d'un autre pour exprimer l'amour du Fils qui a voulu tout souffrir, comment ne faudrait-il pas un nouvel art et un nouvel esprit pour passer des faux dieux au véritable, pour passer de Jupiter, de Cybèle, de Mercure, de Mars, d'Apollon à Jésus-Christ, à la Vierge, à nos anges et à nos saints'? »
Ici développant quelques idées de Saint-Sorlin, mais avec bien plus de mesure et de sagacité, Saint-Evremond ajoutait : «■ Otez ses dieux à l'antiquité, vous lui ôtez tous ses poëmes; la constitution de la poésie est en désordre, l'économie en est renversée. Sans la prière de Thétis à Jupiter, et le songe que Jupiter envoie à Agamemnon , il n'y a point àlliadc; sans Minerve, point d'Oc/yssée; sans la protection de Jupiter et l'assistance de Vénus, point d'Enéide. Les dieux assemblés au ciel délibéraient de ce qui devait se faire sur la terre : c'étaient eux qui prenaient les résolutions, et qui n'étaient pas moins nécessaires pour les exécuter que pour les prendre. Ces chefs immortels du parti des hommes bravaient tout, animaient tout, inspiraient la force et le courage, combattaient eux-mêmes, et, à la réserve d'Ajax , qui ne demandait que la lumière , il n'y avait pas un combattant considérable qui n'eût son dieu sur son chariot aussi bien que son écuyer, le dieu pour conduire son javelot , l'écuyer pour la conduite de ses chevaux. Les hommes étaient de pures machines, que de secrets ressorts faisaient mouvoir. La Divinité que nous servons est plus favorable h la liberté des hommes. Nous sommes entre ses mains, comme le reste de l'univers, par
1. OEuvrcs lU' Sniiil-Uvrrminiil , t. IV, p. 289, Sur les ponnrsaiicicii.'!.
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la dépendance; nous sommes entre les nôtres pour délibérer et pour agir. Que les fausses divinités soient mêlées à toute sorte de fictions, ce sont fables elles-mêmes, vains elfets de l'imagination des poètes. Pour les chrétiens, ils ne donneront que des vérités à celui qui est la vérité pure, et ils accommoderont tous leurs discours à sa sagesse et i sa bonté*. » Dryden lui-même , le traducteur de Virgile, de Perse et de Juvénal, applaudissait à cette vue si mesurée et cependant si étendue, dont la conclusion n'était autre que celle de Desmarets : la nécessité d'un art nouveau pour une société nouvelle.
« Ce grand changement, continuait Saint-Évremond, encouragé par l'approbation des auditeurs, est suivi de celui des mœurs, qui, pour être aujourd'hui civilisées et adoucies, ne peuvent souffrir ce qu'elles avaient de farouche et de sauvage en ce temps-là. Cependant les vices des héros d'Homère ne retomberont pas sur le poëte. Homère a plus songea peindre la nature telle qu'il la voyait, qu'à faire des héros accomplis. Il les a dépeints avec plus de passions que de vertus : la passion étant du fond de la nature, et les vertus n'étant purement établies en nous que par les lumières d'une raison instruite et enseignée. Un autre changement est celui de la politique : chez les anciens, elle n'avait pas encore lié les hommes par les nœuds d'une société raisonnable; leur bonnes qualités n'étaient pas assez nettement dégagées des mauvaises. Achille était vaillant et féroce, et .M. Bentley, qui aime tant Horace et qui nous en promet une édition, avouera cependant qu'Horace ' n'a pas tracé fidèlement, d'après Homère, le carac-