Monk, Life nf lienlley , p
])oëte, l'auteur du poëme héroï-comique du Dispensaire, que l'abbé Du Resnel a osé comparer au Lutrin de Boileau, y inséra deux vers qui, répétés par toutes les bouches, devinrent bientôt proverbe : « La monture rehausse l'éclat (lu diamant; Bentley fait briller Boyle'. » Je ne sais quel dessinateur de Cambridge représenta le malheureux critique enfermé dans le taureau d'airain de Phalaris, avec ce jeu de mots intraduisible, en forme d'inscription :
/ had rallier be roasted than Boyled^.
Cependant Bentley supportait bravement l'orage. Enfermé dans sa bibliothèque, où se réunissaient, une ou deux fois par semaine, ses plus chers amis, Evelyn, Christophe Wrcn, l'architecte de Saint-Paul, Locke et Newton, il leur communiquait, en prenant leurs avis, les matériaux de sa défense. « Ne craignez rien, disait-il à Evelyn, mes ennemis triomphent aujourd'hui, mais demain leurvictoire sera leur confusion^ » Au commencement de l'année 1699, il publia sa seconde dissertation, connue sous le nom de Ikniley contre Boyle''. Ce livre est le chef-d'œuvre de la discussion littéraire au xvir siècle. L'Angleterre le compte comme un des plus beaux monuments qu'une controverse d'érudition ait jamais enfantés. Agrandissant le cadre de sa première dissertation, développant les arguments qu'il n'a-
1. So (liainonds take a lustre fiHun llicir l'oil, Ami to Bentley'l is \ve owe a Boyle.
2. Budgeirs Lires of tiic lioylcs, cité parMouk, p. 80. ;{. Monk, Lifr of linitlcii, p. 90.
'\. Honlleij aijtiiiist lUiylr. Son vrai titie est : A disxertatin» upoii the Epistles of Ftialaris, uilli an (uisicer lo tlic olijci-tiona <>f the huit. Ch. Iloijli'. Kilc porte celte épigraphe :
Mordcar o]iprol)riis falsis, nnilemvc colores? Kalsus lioM'ii juvat, et niciidax iiiraniia terret Quem, iiisi meiulaccm et meiulosum?
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vait qu'indiqués, puisant avec une abondance inépuisable de nouvelles preuves dans sa science de l'antiquité, abordant avec une supériorité toujours égale toutes les questions d'histoire, de philologie, d'archéologie, de critique et de goôt, tour à tour calme et persuasif, quand il raconte l'histoire doses relations avec lioyle, agressif et moqueur, quand il dénonce l'ignorance de ses adversaires, il laisse tomber cette déclaration dédaigneuse : « Je me suis efforcé de suivre le conseil de M. boyie, et d'éviter la plaisanterie où il a été possible de l'éviter. Si parfois son livre extraordinaire m'a inspiré quelque saillie peu grave, je m'estimerai heureux que le plus grand mérite de son ouvrage paraisse le plus grand défaut du mien. >> Bentley est implacable contre ces dénonciateurs de prétendus plagiats, qui tiennent bourse commune d'esprits, et surtout contre ce jeune gentleman , qui, pour avoir l'honneur de signer un mauvais livre, s'est fait le prête-nom d'un club tout entier, a On a dit que la dissertation sur Phalaris n'est pas de moi. Si je répondais à mon tour que l'examen de cette dissertation n'est pas de M. Boyle! si je prouvais, en comparant les styles, qu'ils ne se ressemblent pas ! si je relevais les contradictions innombrables du livre, et le contraste du ton qu'on affecte avec le nom d'honorable que prend M. Boyle ! Mais ce ne serait là qu'une frivole réponse! » D'un souvenir d'Horace, il châtie l'inspirateur de Y Index, le docteur King :
Proscripti Régis Rupili pus atque venenum. « The filtli and venom of Rupilius King. »
« On m'a représenté brûlant dans le taureau de Phalaris, dit-il par allusion au dessin de Cambridge. Soit, je suis le patient; et de même que le taureau du tyran était fabriqué de telle sorte, que les cris des victimes se changeaient en musique pour les oreilles de Phalaris, mes plaintes, à ce
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qu'il paraît, forment un concert qui charme l'ouïe de M. Boyle. Mais que Phala ris junior prenne garde, et qu'il se souvienne que Phalaris aîné a brûlé à son tour. » Quelquefois il se laisse entraîner à des jeux de mots que le goût anglais ne dédaigne pas, mais qui blessent le nôtre. D'Israëli cite avec admiration la réplique de Bentley à l'épigraphe du livre de Boyle : « On me compare à Milon de Crolone! Ce Milon était un athlète qui, après plusieurs vic- .toires aux jeux Olympiques, fut vaincu par un tronc d'arbre. Après m'étre acquis une certaine réputation dans les lettres, il paraît que je vais me faire battre par des adversaires de bois. » J'aime mieux l'usage que Bentley fait de ses souvenirs. Il se rappelle, avec un à-propos charmant, un passage de Cicéron où l'orateur, parlant du caractère tyrannique de César, le définit, un jjhalartsmeK « Il y a, dit -il, un certain tempérament moral que Cicéron nomme \e phalarisme. On imaginerait volontiers que cet esprit de Phalaris est descendu dans l'âme de ses traducteurs. Le gentilhomme qui l'a édité m'a prévenu plus d'une fois, dans le cours de son ouvrage, que si j'avançais d'un pas de plus contre Phalaris, j'aurais à soutenir un duel à mort : généreuses menaces contre un théologien qui n'a jamais porté d'épée. A'oilà ce que j'appelle un phalarisuic. »
Cette fois, dit Monk, la victoire de Bentley fut complète; il resta maître du champ de bataille. Ses adversaires promirent toujours de lui répondre et ne tinrent pas leur promesse'. L'opinion se retourna du côté de Bentley avec autant de force qu'elle s'était prononcée contre lui, et l'on comprit enfin que c'était lui, et non ses adversaires, qui défendait l'antiquité. Mais combien le public fut long à ouvrir les yeux! Que de savoir, d'esprit, d'éloquence, dépensés par un seul homme, pour vaincre l'illusion de son
1. Cicero ad Atticum , lib. VII, epist. xii. — 2. Life of Ifentley , p. 105.
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temps! ¥A, aujourd'hui, de cette polémique célèbre, que reste-t-il? un chef-d'œuvre de controverse, mais un de ces chefs-d'œuvre qu'on admire par tradition et qu'on ne lit guère, parce que l'intérêt du sujet n'est pas à la hauteur du talent qui s'y déploie. Toutefois, la discussion n'eut pas pour efl'et unique de démontrer que les Ullres de Phularis sont une fiction littéraire ; c'eût été un médiocre honneur pour la polémique de Bentley. Ses dissertations spirituelles et savantes apprivoisèrent à l'érudition la société polie, et lui firent goûter la critique appliquée aux ouvrages des anciens. Elles furent une leçon utile pour les écrivains qui parlaient de l'antiquité sans la connaître, un avertissement de ne pas admirer sur parole, d'étudier avant de se prononcer, et de remplacer l'enthousiasme banal de l'école par un examen personnel et réfléchi. Yoilà le service rendu et à la littérature et aux gens du monde par ces admirables pédants dont les gens du monde se moquaient. Yoilà pourquoi nous devons honorer la mémoire de Bentley, assez savant pour soumettre les œuvres des anciens à l'examen d'une critique pénétrante, et assez spirituel pour faire aimer ces sévères études au public lettré de son pays. Maintenant, je le reconnais volontiers, il est regrettable devoir un si grand esprit s'emprisonner dans un épisode de la question, au lieu d'entrer au cœur de la question même. Mais, je le répète, si l'on excepte le livre de Wotton, qui aborde le sujet, l'histoire de la querelle des anciens et des modernes en Angleterre n'est qu'une digression, c'est une mêlée hors du champ de bataille, à travers une poussière si épaisse, que les témoins du combat se trompent sur le drapeau des combattants. On y prend les anciens pour les modernes, et les modernes pour les anciens ; c'est une confusion générale, et Swift aura le droit de se railler de tout le monde.