‹ OEuvres complètes de H. Rigault. Précédées d'une notice biographique et littéraireChapitre 141 sur 183 · Lettre sur les occupations de l'Acadnnie fntnçaise · texte numérisé non relu

Lettre sur les occupations de l'Acadnnie fntnçaise

monde est l'époque la plus belle et la plus heureuse, il regarde le poëte qui l'a peinte en beaux traits comme le plus grand des portes. Sa théorie même de l'art porte la marque de cette prédilection pour la simplicité du monde naissant. La perfection de l'art, selon lui, c'est le naturel; la beauté qu'il aime , c'est la beauté unie , aimable , si familière et si simple « que chacun soit tenté de croire qu'il l'aurait trouvée sans peine , quoique peu d'hommes soient capables de la trouver. » 11 admet le commun, même le trivial, s'il est expressif; il a été presque le seul de son temps à louer « les magots » de ïeniers. Mais le rare l'effraye. « Les rayons du soleil, dit-il, sont-ils un moins grand trésor parce qu'ils éclairent tout l'univers? a Mais, pourrait-on répondre , parce que le soleil éclaire tout l'univers , il n'en est pas moins rare, puisque le soleil est unique. S'il y avait deux soleils pour éclairer l'univers, le nôtre aurait moins de prix. Les beautés simples et naturelles sont charmantes; mais, à force de les aimer, Fénelon ne fait-il pas tort aux beautés ornées et sublimes? Il n'épargne pas les louanges à La Fontaine; mais il en est bien avare pour Racine et pour Corneille, dont il signale surtout les défauts. <i Le Titien, dit Fénelon, peint un vallon plein de fraîcheur avec un clair ruisseau; il se garde bien de peindre un riche parterre avec des jets d'eau et des bassins de marbre'. » Aimons les fleurs naturelles des prairies, mais aimons aussi les fleurs charmantes des parterres cultivés par l'art d'un Racine ; aimons ces fleurs rares et merveilleuses, que, sur la cime des montagnes, fait éclore le souffle puissant d'un Corneille.

Fénelon était donc par ses idées, par ses sentiments, par son goût littéraire, le plus ancien de tous les anciens. Quand il fut prié de donner son avis sur les travaux de l'Acadé-

1. Lettre sur Ira nrrupalions de l'Académie française, \i. 103.

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mie, par Dacier, le secrétaire perpétuel, il n'évita pas de s'expliquer sur une discussion qui occupait tous les esprits; mais il s'efforça d'exprimer sa pensée sans blesser l'opinion d'une assemblée où l'antiquité n'était pas souveraine. Il est curieux d'étudier la marche que va suivre ce grand esprit, jaloux de plaire à tout le monde. Le caractère de Fénelon s'y montre tout entier. Effleurant d'abord avec délicatesse la question philosophique, et reprenant la comparaison de Perrault et de Fontenelle, il reconnaît que, « comme les arbres ont aujourd'hui la même forme et portent les mêmes fruits qu'il y a deux mille ans, les hommes ])roduisent les mêmes pensées*. » iMais il demande qu'on tienne compte des climats, car « certains climats sont plus heureux que d'autres pour certains talents, comme pour certains fruits.... Les Arcadiens étaient plus propres aux beaux-arts que les Scythes.... Les Athéniens avaient un esprit plus vif et plus subtil que les Béotiens. » La conclusion, c'est que, moins bien partagés que les Grecs du côté du climat, nous pouvons leur être inférieurs pour certains dons de l'esprit. Cette conclusion qui, présentée immédiatement, pouvait heurter l'opinion d'une partie de l'Académie, Fénelon la sous-entend avec prudence; il la laisse s'insinuer toute seule dans les esprits. Puis, s'avançant un peu plus, quand il les a suffisamment préparés, il remarque que ■< les Grecs avaient une espèce de longue tradition (jui nous manque, et plus de culture pour l'éloquence que notre nation n'en peut avoir. » En termes plus nets, une autre cause de la supériorité des anciens dans certains arts de l'esprit, dans réloquence,par exemple, ce sont leurs institutions politiques; c'est la forme de leur gouvernement, c'est la liberté de la parole, c'est la tribune avec sa puissance, c'est la place publique avec ses orages. Ici, qu'on se

1. Lettre sur les occupations de i Académie française, \). 10.

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rappelle le développement précis et éloquent donné à celte idée par l'auteur du Dialogue des orateurs; ce souvenir, en faisant mieux ressortir la timidité volontaire des expressions de Fénelon, nous montre les ménagements qu'il impose à sa pensée. Toutefois il ne veut pas que son opinion soit douteuse, et bientôt il aborde la comparaison des anciens et des modernes dans l'éloquence et dans la poésie. Sa préférence marquée pour les anciens le rend sévère pour les modernes. Il est certain que la France n'a pas eu' de Démostbène ni de Cicéron; mais est-ce rendre complètement justice à l'éloquence politique de notre pays, que de ne citer aucun monument, aucun nom dans notre histoire qui fasse honneur à la parole? Et cependant, les États généraux de 1614 n'étaient pas si loin ! Fénelon n'a pas jeté un coup d'œil assez attentif sur le passé. Tout entier au spectacle du présent, et n'opposant à la Grèce de Démosthène, à l'Italie de Cicéron que la France de Louis XIV, il est accablé par l'infériorité de notre éloquence. « La parole n'a aucun pouvoir semblable chez nous, dit-il ; les assemblées n'y sont que des cérémonies et des spectacles.... l'usage public de Féloquence est maintenant borné aux prédicateurs et aux avocats. » Mais dans les hmites mêmes où Fénelon enferme l'éloquence française, n'en trouveraitil pas quelque monument digne d'arrêter un instant ses regards'.' Si l'on ne connaissait la prévention de Fénelon en faveur des anciens, on s'étonnerait qu'il n'ait vu dans les avocats de son temps que des parleurs à gages et des hommes d'affaires œ plaidant pour la rente d'un particulier, ou s'enrichissant aux consultations, » et que le souvenir d'un Pellisson ou d'un Patru n'ait pas adouci ses dédains. On s'étonnerait bien plus encore que, parlant d'un genre d'éloquence que l'antiquité n'a pas connu, de l'éloquence sacrée, il n'ait pas songé à opposer aux anciens, sinon le génie oratoire d'un Bossuet, du moins la parole originale

d'un Augustin et d'un Chrysostome ! Il les propose pour modèles aux orateurs modernes ; il oublie de les opposer comme rivaux aux orateurs anciens.

Dans le chapitre qu'il consacre à la poésie', il compare aux inversions commodes, aux belles cadences, à la variété, aux expressions passionnées des langues anciennes, la construction logique, la gêne, la monotonie de la nôtre, la tyrannie de la rime, la pauvreté de nos images, la dureté de nos sons. La perfection de notre versification lui paraît « presque impossible. » Il admire avec une complaisance charmante Homère, A^irgile, Horace, et les citations de ces poètes coulent de sa plume avec une intarissable abondance. En revanche, quelques phrases courtes et sèches lui suffisent à résumer l'histoire de la poésie française. Il ne cite que deux noms : Malherbe et Ronsard. « Personne n'a fait de plus beaux vers que Malherbe; combien en a-t-il fait qui ne sont pas dignes de lui!... Ronsard parlait grec en français.... il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies et obscures.... L'excès choquant de Ronsard nous a jetés dans l'extrémité opposée, y Voilà, en raccourci, le tableau de la poésie française. Quand Fénelon arrive à l'art dramatique, il reproche aux poètes modernes d'avoir affadi la tragédie. Il ne cite le nom de Corneille que pour ])référer à son Œdipe VŒdipc-Roi de Sophocle, et pour condamner l'emphase de Cinna au nom de la simplicité de Suétone. Il ne parle de Racine que pour donner la palme à VHippol]/tc grec sur la Ph'cdrc française, et pour mettre le long récit de Théramène au-dessous des plaintes entrecoupées de Philoctèto. C'est à peine s'il laisse échapper çà et \h une louange qui adoucisse la rigidité de ses jugements sur les modernes. Il avoue que Molière est un grand poète comique. Mais combien de restrictions

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