Essaij on criticism, part. IL
2. Lettre à miss lUuiiiit en lui envoyant les œuvres Je Voiture.
dépendance naturelle du goiit. Pope lui-même semble d'accord avec Buckingham, et résume son jugement par ce mot, que l'on pourrait prendre pour une entière adhésion : » Le tort de La Motte est de tout bldmer dans Homère; celui de Mme Dacierest de tout excuser. » Toutefois, à la fin de sa lettre, Pope , relevant une objection adressée par son correspondant à Homère : « Pour prouver, dit-il, que je suis, sinon un vrai critique, du moins un vrai commentateur, je tâcherai d'excuser Homère, et même de le défendre dans les notes de ma traduction. » Ainsi Pope allègue, pour excuse de son zèle homérique, la tendresse accoutumée des commentateurs envers l'auteur qu'ils appellent Noster ; il indique avec ménagement le dissentiment qui le sépare de Buckingham, et, tout en ajournant par courtoisie la défense d'Homère, dont il est l'avocat, il n'abandonne aucun des droits de son client, ni des arguments de son plaidoyer.
Ce plaidoyer, que Pope attache sous la forme d'une préface à sa traduction de Y Iliade, est une réponse aux principales accusations portées contre Homère. Le traducteur anglais devrait s'accorder avec Mme Dacier, de toute la force de leur sympathie commune pour le même poète, et de leur commune antipathie contre ses détracteurs. Mais il est difficile à deux personnes éprises d'un même objet de n'être pas un peu rivales, et à deux rivaux de n'être pas un peu jaloux. D'ailleurs Pope, esprit essentiellement pondéré, n'apporte pas, même dans ses plus chères afiections, la fougue de Mme Dacier. Mme Dacier, nous l'avons vu, ne distingue pas entre Homère, ses héros, ses dieux et son siècle : elle les confond tous dans une égale admiration, et, toute bonne catholique qu'elle était devenue, elle aurait vécu volontiers chez les Phéaciens, au siècle d'or de Nausicaa. Pope la raille avec agrément de ce goût trop vif pour l'ancien temps. H distingue finement le génie d'Ho-
mère des mœurs de son siècle, et, dans ce siècle même, la simplicité des coutumes de la grossièreté des actions. Il avoue que les dieux d'Homère sont vicieux, et ses héros impolis, sans qu'Homère lui paraisse pour cela moins grand poète, et il trouve qu'on peut admirer une princesse qui puise de l'eau à la rivière, sans applaudir à la fourberie d'Ulysse ni à la férocité d'Achille. Le caractère de cette longue étude est une admiration chaleureuse, mais clairvoyante, qui sait choisir ses objets, se préserver de toute hyperbole et se justifier par de bonnes raisons : c'est l'alliance singulièrement rare de l'enthousiasme et de la critique, de l'amour et de l'impartialité.
Plus encore que la préface de Pope, son admirable traduction toucha le public anglais \ et peut-être elle aurait gagné définitivement la cause d'Homère, si les mérites supérieurs qui la placent parmi les chefs-d'œuvre de la poésie anglaise n'avaient pas desservi l'original, en faisant la fortune du traducteur. Les critiques anglais ont remarqué qu'il n'y a pas une seule beauté de style qu'on ne puisse trouver dans Ylliade de Pope : c'est le m.onument le plus achevé de correction et de pureté soutenues, d'élégance, de souplesse et de variété dans les tours de style, de distinction dans les images et d'harmonie étudiée, dont se puisse vanter la littérature anglaise. Mais cette perfection même de l'art n'est-ehe pas une brillante infidélité? S'il est vrai, comme l'a dit un ancien, que le style est l'image des mœurs, la rudesse des mœurs homériques ne disparaît-elle pas dans cette élégance exquise de la diction de Pope, ou plutôt ce raffinement de langage poétique, oii se peint la délicatesse d'une société polie, ne fait-il pas ressortir la grossièreté des personnages et de leurs actions, que le traducteur n'a pu voiler? L'inculte énergie de la vie
!. Le premier volume parut en 1715.
primitive ne se détaciie-t-elle pas avec plus de relief encore du milieu de ce style ingénieux et paré, anachronisme involontaire échappé au talent? Ce l'ut là sans doute une des causes qui empêchèrent Homère de profiter, autant que Pope l'eût désiré, de l'enthousiasme que sa traduction de Ylliade excita dans le public anglais. Pope y gagna le renom d'un des plus grands poètes de son temps; Homère n'y perdit rien, mais on en resta envers lui à l'admiration mesurée que professait le duc de Buckingham. En général, quoique les Anglais se soient montrés plus attachés que nous peut-être à l'étude des anciens, comme ils y portent plus de conviction et moins de routine, ils mêlent à leur respect une plus grande liberté. Leur génie national se distingue plus nettement que le nôtre du génie antique : tout en prenant chez les anciens ce qui lui paraît excellent et approprié à sa nature, l'Angleterre en use avec l'antiquité plutôt comme avec une amie de bon conseil que comme avec une nourrice et une maîtresse. Aussi quand certains écrivains anglais, plus épris que leur pays de l'antiquité, ont essayé de pousser jusqu'à la soumission ces bons sentiments pour les anciens, que l'Angleterre veut retenir dans les bornes de la déférence, la froideur et la résistance du goût public les a vite avertis qu'ils faisaient fausse route. En 1762, à peine âgé de vingt-deux ans et échauffé par une lecture sérieuse des chefs-d'œuvre de l'antiquité, poursuivie pendant près d'une année sur les bords du lac de Genève, Gibbon avait entrepris d'arracher son siècle à sa tiédeur pour les anciens, et de rallumer en Europe la flamme sacrée. Plein de la ferveur et de l'inexpérience de la jeunesse, il accusait l'Encyclopédie d'avoir donné l'assaut à l'antiquité, et l'Académie des inscriptions d'avoir mal défendu la citadelle; il reprenait vaillamment des mains de Rapin, de Bossu et de IJoileau, qu'il mettait sur le même rang, la tradition classique, et réclamait pour
les anciens le droit exclusif de former l'esprit moderne', a Dans ma vanité, écrit-il, je voulais justifier et louer l'objet de mes études favorites.... J'avais l'ambition de prouver, par mon exemple et par mes préceptes, que l'antiquité peut suffire pour développer toutes les facultés de l'esprit humain. » Gibbon soutenait sa thèse avec une érudition superficielle, et dans un style dont la concision sentencieuse visait à l'imitation de Montesquieu. Le livre du jeune défenseur, composé d'abord en français, reçut en France, de quelques amis, un accueil favorable; transcrit plus tard en anglais par Gibbon, il fut négligé, c'est Gibbon qui nous l'apprend, par le public de son pays, et n'attira l'attention que longtemps après, quand l'histoire de la décadence de l'empire romain eut popularisé le nom de son auteur -. Cette indépendance à l'égard de l'antiquité, cette préférence sensible pour les modernes, accompagnée de respect pour les anciens, voilà la tradition véritable du goût anglais ; nous l'avons remarqué au début même de la querelle, en voyant le plus grand érudit de l'Angleterre, Bentley, défendre le champion le plus décidé des modernes, Wotton, et les défenseurs les plus vifs de Temple, Swift et Pope, ménager l'antiquité avec un scrupule ignoré de La Motte et de Perrault. Cette tradition, née du fond même du caractère anglais, a persisté jusqu'à nos jours. Celte année même, un écrivain, dont le talent et la haute situation dans ri^glise cathohque d'Angleterre recommandent à l'attention publique les travaux littéraires, le cardinal Wiseman, a fait à Londres une lecture très-applaudie sur l'amour de la nature chez les anciens et chez les modernes. Jusqu'ici les partisans les plus vifs du progrès n'avaient
1. Esxay on shidy nf litcratnre, p. ^21. Paris, Cùilignaiu , 1840.
2. Gibbon, Memoirs of vvj life and %vri(in(is, p. 8G. Taris, Galignnni,
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pas osé contester aux anciens une supériorité que leur qualité même d'anciens semble expliquer naturellement, l'kicés plus près que nous de la nature, et venus plus tôt dans le monde, on comprend sans peine que, dans cette jeunesse de l'univers et de l'imagination humaine, ils aient senti plus vivement que nous et mieux peint cette nature dont les moeurs de la société primitive ne les éloignaient pas, et qui n'avait pas été cent fois décrite avant eux. On avait pu refuser à Vlliade l'honneur d'être le plus beau pocme, mais non pas à Homère celui d'être le plus grand peintre de la nature. C'est précisément cette supériorité d'amour pour la nature, et de talent pour la peindre, que le cardinal Wiseman a revendiquée pour les modernes. Il admire beaucoup les anciens et vante leur génie; mais selon lui, Chaucer, Spencer, Milton et Shakspeare ont mieux aimé et mieux exprimé la nature que les plus grands poêles de l'antiquité, parce que le monde s'est agrandi depuis Homère et Virgile par les découvertes des voyageurs; parce que celles des savants nous ont révélé dans l'univers de nouvelles merveilles ; parce que l'Orient a prêté à la poésie ses couleurs incomparables ; parce que l'Ecriture sainte a initié l'homme au sentiment plus profond et plus vrai des beautés de la création'. Le cardinal Wiseman va loin, on le voit, plus loin que ses devanciers; mais il ne s'écarte pas de la tradition de la critique anglaise. L'Angleterre a été moderne même en admirant, en étudiant et en défendant les anciens ; elle a été moderne par tempérament, par goût, par fierté nationale, et par habitude de la liberté.