Paire
DKS AXr.IENS ET DES MODERNES. 83
Parmi ces derniers fut naturellement Flnisrobert , qui prononça le quatrième discours entendu i)ar l'Académie, le 26 février 1635. Il avait choisi pour sujet la défense du théûtre. Ni Pellisson, ni l'abbé Goujet, qui nous a donné sur le favori de Richelieu des détails reproduits depuis par la plupart des biographes, ni les auteurs plus récents d'études littéraires sur Hoisrobert', ne parlent de ce discours qu'on cherche inutilement dans ses œuvres. L'abbé Irail nous dit seulement que le vaniteux poète « attribuant le mauvais succès de ses pièces à la grande admiration qu'on avait pour les anciens, » les attaqua avec violence comme des gens inspirés par le génie, mais sans goût et sans délicatesse, et compara Homère aux chanteurs des carrefours Œ dont les vers réjouissaient la canaille*. » Je ne puis, faute de documents, contrôler le témoignage d'Irail; cependant j'en trouve la confirmation dans un ouvrage assez curieux écrit longtemps après (1671), par Gabriel Guéret, avocat au parlement de Paris. On sait que l'abbé d'Aubignac avait formé chez lui une académie au petit pied qu'il estimait rivale de l'Académie française, et pour laquelle il demanda le titre d'Académie royale, une seule académie ne pouvant suffire, disait-il, aux besoins littéraires de la France', (iabriel Guéret était secrétaire de cette assemblée, et comme tel il prononça quelques discours. Dans un petit livre, né probablement comme le Parnasse reformé, dont il est la suite, des conversations de l'académie de d'Aubignac, et intitulé : La Guerre des auteurs anciens et modernes, Guéret suppose qu'il a assisté en rêve à une émeute du Parnasse. « La Serre, Nervèse, et des Écutaux d s'étant mis à la tête des perturbateurs, Apollon les condamne à l'exil. Homère
1. MM. Cliarles Labitte, Hippeau et Livet. — 2. Histoire des guerres littéraires depuis Homî-re jusqu'ànos jours, f.liapitre des a;in>nv et des modrrnes. — 3. Discours au roi sur l'élablissement d'une seconde Académie dans la ville de Paris. 1664.
demande que le dieu chasse Zoïle par la même occasion. Boisrobert alors prend la parole et s'écrie :
« Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans; paraissez, Saumaises, Scaligers, Vidas, légion de commentateurs, et apprenez aujourd'hui de moi que celui que vous appelez le prince des'poëtes n'est qu'un misérable rapsodiste à qui vos seules bévues ont donné du nom. Ne vous entêtez point si fort pour cet aveugle. Ses poëmes ne sont composés que de chansons qu'il chantait devant la Samaritaine et devant le pont Neuf de son temps. C'était un coureur de cabarets qui suivait la fumée des bons écots. J'ai plus de deux garanties parmi MM. les anciens, qui me font dire qu'il n'avait pas d'emploi plus honorable que celui de notre fameux Savoyard (chanteur du pont Neuf). »
Suit une diatribe contre les héros d'Homère, que l'orateur accuse de grossièreté et d'ineptie. Telle est la parodie que Guéret nous a donnée du discours de Boisrobert, dont il avait sans doute une copie sous les yeux, ou dont la tradition avait conservé le souvenir'. Cette parodie doit être lidùle : sous l'expression à dessein exagérée, on retrouve le tour d'esprit vif et osé de Boisrobert. Ce qui est certain, c'est que le premier coup porté en France à la tradition et à l'antiquité est parti de la main d'un académicien.
1. Des vingt discours dont rdlisson nous luit connaître les sujets, il n'y en eut que cinq d'imprimés, ceux de Godeau, de La Cliambre, île Racan, de Méziriac et de CoUctet; mais on a encore, ajoute Pellisson, des copies de plusieurs autres.
CIIAniTiE Yll.
Dpsmarets de Saint-Sorliii. — Les Délices de l'esprit. — Marie-Magdi'lcinc. — Chris. — Tniité jiour juncr les po'etcs (jrccs, latins d français.
Le second agresseur des anciens en France, au xvii' siècle, ce" fut un ami de Eoisrohert , un des cinq auteurs comme lui, et comme lui un académicien, Desmarets de Saint-Sorlin, contrôleur général de l'extraordinaire des guerres, et secrétaire de la marine du Levant. A'ingt ans environ s'étaient écoulés depuis le discours de Boisrobert. Le Discours sur la Méthode était dans toutes les mains. Mais ce qui suscita Desmarets contre les anciens, ce ne fut pas tant l'influence de la philosophie que celle de la religion. D'esprit fort qu'il avait été, Desmarets était devenu chrétien et néophyte ardent, si ardent qu'il expiait ses erreurs d'autrefois aux dépens de son prochain, et faisait pénitence sur la joue des saints de Port-Royal. On définissait Desmarets de son temps : « le plus fou parmi les poètes et le plus poëte parmi les fous. » Quand on considère quelques traits de sa vie, on admet la première partie de la définition; en lisant ses œuvres, on ne saurait souscrire à la seconde. Ses violences contre les jansénistes, son Avis du Saint-Esprit, où il offrait au roi de lever une armée de cent quarante mille hommes pour exterminer l'hérésie, ses propiiélies apocalyptiques, sont des folies véritables dont Nicole a fait une sévère justice'. Sa comédie des Visionnaires,
1. Nicole ne traite pas plus doucement les oeuvres littéraires de Desma-
86 ilIsrulUK !)]•: LA (JUEHELLE
agréable et spirituelle u^loliùre n'était pas venu), a été trop vantée par Pellisson, qui la déclarait inimitable'. On se souvient de ses vers sur la violette, dans la Guirlande de Julie. Mais son poëme chrétien de Marie-Magdeleine est encore plus ignoré aujourd'hui qu'il n'a été célèbre au xvn^ siècle, et sans 13oileau qui connaîtrait Clovis? Cependant, dans ses moments lucides, Desmarets a des vues ingénieuses, et sa conversion, sans éteindre sa vanité naturelle, a tourné son esprit vers des idées religieuses, qui ennoblissent sa polémique littéraire et lui donnent môme quelque nouveauté.
L'idée principale à laquelle s'attacha Uesmarets, depuis son retour à la religion, dans la plupart des ouvrages qui datent de la seconde moitié de sa vie, c'est l'idée de la poésie du christianisme. C'est elle qui lui inspire le poëme du Clovis, en 1657 ; c'est elle qu'il développera dans le discours qui précède l'édition de ce poëme, publiée en 1673. C'est elle qu'on retrouve déjà, sous la forme d'une théorie littéraire, dans les Délices de l'esprit, qui parurent en 1658; livre curieux dont on a dit avec plus de malice que de justesse : l'erratum devrait se borner à un mot : Délices, lisez Délires.
Il y a en effet dans ces deux volumes, maniérés et précieux, quelques idées intéressantes sur la peinture, la musique, l'architecture, et sur les inventions de l'esprit humain, dont
rets ; après avoir dit que Desmarets ne s'était l'ait connaître dans le monde que par des romans et des comédies, il ajoute : « Qualités qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, et qui sont horril)los, considérées suivant les principes de la religion chrétienne. Un faiseur do rumans et un poète est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes. Il doit se regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels ou qu'il a causés en eflet ou qu'il a pu causer. » (1" Visionnaire.) Louis Racine nous apii*cud dans ses Mémoires que son père crut ce jiassage dirigé contre lui, et c'est alors qu'il fit cette lettre pleine de traits piquants contre Port- Royal, à laquelle répondit Barbier d'Aucour. Elle est intitulée : Lettre à l'auteur des Jlénsics ima(jinaircs. (Louis Racine, t. V, p. 40.)
1. Voy. liaillet, .iuQement dm savnnla. t. IV, pari. Il, p. ;j0.i.
DKS ANCIKNS KT DES MODKUNKS. 87
l'errault prolitera plus tard; Perrault empruntera peut-être jiièuie à Desmarets la forme du dialogue, qui donne plus de vivacité à l'exposition des opinions contradictoires. Kuscbe et Philcdon sont les deux personnages de Desmarets. Eusèbe, un chrétien, un sage, qui veut faire aimer à Philcdon, un épicurien et un esprit fort, les sciences et les arts comme il les faut aimer, c'est-à-dire pour la plus grande gloire de Dieu. Les arts, aimés pour eux-mêmes, sont une pure idolâtrie; c'est ainsi que, selon Desmarets, la sculpture mal comprise a été la vraie cause de l'adoration des idoles, et il fallait que Jésus se fît homme et descendît sur la terre, pour remédier aux effets désastreux de la statuaire '. -Mais lorsque dans les arts on cherche Dieu lui-même, ils procurent à l'esprit les plaisirs les plus vifs et les plus purs; et c'est ce qnEusèbe démontre à Philédon en le conduisant dans les divers appartements du palais des arts et des sciences, où logent toutes les beautés de l'esprit humain. Arrivés à l'appartement de l'architecture, il lui tient ce discours, où nous voyons reparaître eniin l'idée du progrès, et que plus tard imitera Perrault :
a Pense que l'art de bâtir a été une invention merveilleuse: quelles recherches l'esprit humain a faites pour aller jusque dans les entrailles de la terre trouver le fer, pour le rendre souple et maniable par le feu; pour lui donner la trempe, l'organiser et le rendre tranchant, et pour en faire des cognées, afin d'abattre le bois nécessaire pour bâtir, et des scies pour le fendre ; car tu sais que d'abord les maisons ont été faites de bois, et que depuis on a fouillé les carrières de pierre pour bûtir des maisons plus solides, et de marbre pour les rendre plus pompeuses ! Pense quel effort a fuit l'esprit humain pour trouver la gentille et incomparable invention du compas, et celle de la règle aiin de faire les