Tlintoire de la ciiilisa,tion en Europe, p
exemple, il lui aurait montré combien grande est la part que la religion chrétienne peut revendiquer dans son génie et dans ses œuvres, et quelle supériorité morale elle communique à ses tragédies sur les plus beaux ouvrages de l'antiquité. Mais nous aurions tort d'exiger que Desmarets ait tracé, en 1673, dans son Discours préliminaire au ])0'c>ne de Clovis, les brillants parallèles de M. de Chateaubriand dans le Génie du clirislianismc, entre les personnages de Racine et ceux d'Euripide, ou les analyses délicates de M. Saint-Marc-Girardin, dans son Cours de littérature dramatique. Sachons-lui i)lulùt bon gré de s'être emparé d'une idéC' nouvelle, que mauvais gré de ne l'avoir pas approfondie.
Aussi, malgré la justesse des objections qu'on peut opposer à Saint-Sorlin, ou plutôt à cause de leur justesse, sa théorie méritait du public un accueil moins dédaigneux. Les réponses que lui lit IJoileau ne me semblent pas suHisantes. Son épigramme contre le Clovis n'est qu'une épigramme. Je comprends qu'il lui en ait coûté beaucoup pour lire Clovis '. J'en ai lu la plus grande partie, et Yhclas! delioileau est tout à fait légitime. Il aurait pu même ajouter le holà! qu'il eut le tort de réserver au vieux Corneille. Mais, si Boileau l'avait voulu, il lui était possible de lire la prose de Desmarets, où des idées sérieuses se rencontrent
Racine, plains ma destinée!
C'est demain la triste journée
Où le prophète Desmarets,
Armé de cette rude foudre
Qui mit le l'ort-Royal en poudre,
Va me percer de mille traits.
C'en est fait, mon heure est venue!
Non que ma muse, soutenue
De tes judicieux avis,
N'ait assez de quoi le confondre :
Mais, cher ami, pour lui répondre,
Hélas! il faut lire Cloiis.
102 HISTOIRE 1)K I.A nUERELLE «
parmi le fatras et le bel esprit, et de les discuter sérieusement. J'admire le bel éloge de la fable :
D'un air plus grand encor, la poésie épique', etc. Je trouve fort piquants, quoique un peu prosaïques, ces vers dirigés contre Desmarets:
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, Bannissant de leurs vers ces ornements reçus, Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes, Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes ; INlettent à chaque pas le lecteur en enfer; N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer. De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles. L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités ; Et de vos fictions le mélange coupable Même à ces vérités donne l'air de la fable. Et quel objet enfin h. présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cicux, Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la victoire-?
L'argument de Boileau, tiré du respect qu'on doit à la I
religion, a sa valeur sans doute, mais il n'est pas décisif.
1. Arl poétique, chant III, v. IGO. — 2. En écrivant ces vers, Boileau pensait sans doute à ce passage du Cloris
Le superbe démon qui, pour do faux homuiages,
Se fit sur les autels élever les images
Que vingt siècles entiers le crédule univers
Adore vainement sous mille noms divers;
Aprijs le nom fini de cinq fois cent années,
Depuis qu'un Dieu naissant changea les destinées,
Voyant de foules parts ses oracles cessés,
Ses mystères détruits, ses temples renversés,
Et ne pouvant dompter son orgueil inflcxililc,
Dans SCS antres profonds hurlait d'un son horrible,
VX faisait retentir tout l'infernal manoir,
SoufTrant avec ses feux son cuisant désespoir. {Cloris, liv. 1.)
DKS ANCIENS KT DKS MODERNES. 103
Il vaut contre l'abus qu'on pourrait faire du christianisme, en le compromettant dans des sujets indignes de lui ; il ne vaut pas contre l'usage. Saint-Sorlin répliquait assez pertinemment à Boileau, tout en se donnant le tort de l'accuser d'impiété :
« Certains auteurs prétendent couvrir admirablement leur malice, quand ils disent que c'est par le respect qu'ils ont pour la religion qu'ils ne veulent pas la traiter en poésie, et que ceux-là sont bien téméraires, qui osent mêler des fictions à ses pures vérités; mais ils ont beau donner le nom de respect au mépris et à la haine qu'ils ont pour elle, ils ne peuvent s'empêcher de le faire paraître dans leurs poésies et dans leurs paroles libertines. L'amour que l'on a pour une chose n'impose point ce silence; mais il faut que l'on en parle avec autant d'estime et de respect que son excellence le mérite'. »
De plus, Boileau s'exposait à une oljjection immédiate , le nom du Tasse, et y répondait par une assez médiocre raison'. Les partisans du poëme chrétien ne prétendaient pas que tous les saints fussent d'excellents héros d'épopée ni qu'il ne les fallût occuper qu'à mettre le diable à la raison. Ils affirmaient seulement que le diable est plus poétique que Pluton. A peu près dans le môme temps que Boileau se moquait de Belzébuth hurlant contre les cieux , Milton (1667) créait l'admirable personnage épique de Satan,
1. Discours pour prouver que les sujets chrétiens sont seuls propres à la poésie héroïque. (A la tôte de la dernière édition du Clovis, 1673.)
2. Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès. Je ne viens point ici lui faire son procès : Mais, quoi que notre siî'cle à sa gloire publie, Il n'eût point de son livre illustré l'Italie,
Si son sage héros, toujours en oraison, N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison. Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse N'eus.scnt de son sujet égayé la tristesse.
104 fflSTOIRE DE LA QUErxELLE
et léguait à l'Angleterre une épopée chrétienne qui déconcertait VArt poétique de Boileau.
Plusieurs années après VArt poétique, la question delà fable se présenta de nouveau, et la mythologie trouva pour défenseur un plus grand poète encore que Despréaux , le grand Corneille. Les deux frères Santeul, Claude et Jean- Baptiste, le chanoine de Saint-Yictor, engagés dans une discussion et même dans un pari, l'un contre la mythologie, l'autre pour elle, prirent pour juge du débat un comité d'académiciens. Claude, qui avait attaqué la Fable dans une pièce de vers élégante et ingénieuse*, fut proclamé vainqueur. Jean -Baptiste perdit la gageure; mais sa pièce, condamnée par l'Académie, obtint la gloire d'être imitée par Corneille en vers charmants. Santeul s'était contenté de vanter les grâces et la beauté de la mythologie. Corneille à cette défense de la Fable ajouta quelques traits spirituels contre Saint-Sorlin et ses partisans :
La Fable, en nos écrits, disent-ils, n'est pas bien ; La gloire des païens déshonore un chrétien. L'Église toutefois, que l'Esprit saint gouverne, Dans ses hymnes sacrés nous chante encor l'Averne, Et par un vieil abus le Tarlare inventé îs'y déshonore point un Dieu ressuscité. Ces rigides censeurs ont-ils plus d'esprit qu elle, Et font-ils dans l'Eglise une Eglise nouvelle-?
Les traits de Corneille atteignaient plutôt les partisans outrés de Desmarets que Desmarets lui-même; car en pro-