CHAPITRE X
Les frères Perrault. — Poéine sur le siècle de Louis le Grand. Deux séances de réception de l'Académie française.
C'est une famille intéressante que celle des Perrault. Ils ont tous un trait commun de ressemblance, la variété et l'indépendance de l'esprit; même goût de la nouveauté, même haine de la routine qu'ils ne distinguent pas de la tradition, mêmes recherches des expériences à tenter et des aventures à courir. L'un, Claude, génie créateur dans l'art qu'il adopta définitivement, l'architecture, et même dans quelques sciences, au dire de Gondorcet et des hommes compétents, en anatomie et en physiologie ; Nicolas, le docteur, caractère décidé, qui se fit exclure de la Sorbonne à la suite du grand Arnauld; Pierre, le receveur général, qui porta le goût des expériences dans les finances, se ruina, et se consola de sa ruine en traduisant Tassoni, en composant un traité sur les fontaines et en défendant YAlccstc de (Juinault; enfin, Charles, le contrôleur général des bâtiments du roi, préludant, dès le collège, à ses combats futurs, par des discussions philosophiques avec son régent qui forcèrent l'écolier à s'exiler de la maison, et cherchant longtemps sa voie entre le barreau, l'administration et la poésie. Sauf Nicolas, que ses vœux ecclésiastiques préservèrent de changement, mais qui eut aussi dans sa vie sa petite révolution, il n'est pas un des frères Perrault tiui n'ait commencé par une profession et fini par une autre. Leur caractère cunmiun, c'est cette variété d'aptitudes tjui
DKS ANCIKNS KT J)i;s MUDKUNKS. 139
rend, sinon propre à tout faire, au moins curieux de tout connaître et de tout essayer, et disposé à parler de tout. Voilà leur ressemblance de famille, comme le penchant de la satire fut la ressemblance des frères lîoileau, Gilles, Jacques et Nicolas.
l'ierre, Claude et Charles Perrault furent tous trois en guerre avec Despréaux. Ce fut Pierre qui ouvrit le feu en 1678, deux ans après la mort de Desmarets, dans une préface dont il lit précéder la traduction du Seau enlevé de Tassoni. On y trouve en substance la plupart des idées développées par Charles vingt ans après. C'est exactement la même thèse, mais indiquée seulement, et sans cet air aisé et spirituel qui plaît dans Charles Perrault :
» .Je crois que la grande réputation en laquelle nous voyons encore à présent les anciens auteurs ne leur a été donnée qu'à cause que leurs ouvrages ont j)aru dans un temps où les esprits étaient grossiers et sans érudition ; et comme en effet les ouvrages étaient bons et que les autres ouvrages qu'il y avait alors ne leur étaient pas comparables, ils excitèrent une haute estime, laquelle s'étant fortement insinuée dans les esprits de ce temps-là, passa facilement des pères aux enfants, des maîtres aux écoliers, qui s'en laissèrent prévenir par une soumission aveugle qu'ils avaient, comme des jeunes gens, pour les avis de leurs pères et de leurs maîtres, qui les assuraient que ces ouvrages étaient divins et inimitables. »
Pierre Perrault termine, par un passage à l'adresse de Boileau, celle première esquisse des Parallèles : «■ Je ne doute point que ce que je viens de dire ne soit trouvé téméraire par les amateurs de l'antiquité et par beaucoup d'autres, chez qui la prévention qu'ils ont prise au collège dans leur jeunesse, et dont ils ne se sont pas encore avisés de se défaire, dure encore. Mais quand ce serait à moi une témérité d'oser me déclarer contre une opinion générale et si
établie, ne me le voudrait-on pas permettre, puisque la satire se donne bien aujourd'hui la licence de reprendre les mœurs, de censurer les ouvrages et de les tourner en ridicule avec leurs auteurs? Et si l'on le trouve bon ainsi, pourquoi ne trouvera-t-on pas encore meilleur que je loue ces ouvrages et que je tâche de défendre l'honneur de notre siècle à l'égard des lettres, dont notre monarque s'est déclaré particulièrement le protecteur? Car en tout cas, et en quelque sens que le puisse prendre la satire, elle n'a • pas plus le droit de mordre et de déchirer que j'en puis avoir de louer et d'approuver, et l'autorité des auteurs satiriques n'étant pas plus établie que la mienne, leur sentiment ne doit non plus servir de loi pour décider sur le bon ou sur le mauvais des ouvrages que pourrait faire le mien, et, toutes choses pareilles, mon procédé, étant plus honnête que celui de ces jaloux et envieux misanthropes, sera toujours plus approuve par les honnêtes gens que ne saurait être le leur. »
Boileau ne répondit pas à une allusion où il n'était pas nommé. D'ailleurs la querelle n'était pas encore engagée sérieusement, et lorsque le poëme sur le Siècle de Louis le Grand, lu par Charles Perrault devant l'Académie, eut enflammé la colère de Despréaux et ouvert le débat, la préface de Pierre était oubliée. Enfin Racine s'était chargé, quelques années auparavant (1674), de donner une leçon au détracteur d'Euripide et au défenseur de Quinault'. En défendant VAlcc.ste française contre les épigrammes de Boileau, Pierre Perrault avait atta(|ué celle du poêle grec. Malheureusement il avait commis deux erreurs : l'une, de prêter à Admète des paroles qui, dans Euripide, appartiennent ti Alceste, et qui deviennent ridicules en passant
1. La défense de Quinaull P'i'" l'ierre Perrault a été insérée par Le Laliouiniir flans un recueil de divers ouvrages de prose et de vers ilvdK' au prince de Conti. Paris, 1678.
dans la bouche de son mari ; l'autre, d'appeler Aduiète un vieux mari, et Aiceste une princesse déjà sur l'dge, qui a déjà deux grands enfants majeurs. Racine, dans sa préface dljihi- (jénie, se chargea de punir Perrault : « J'ai trop d'obligation à Euripide, dit-il, pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire et pour laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces messieurs (les modernes). Je m'assure (ju'il n'est si mal dans leur esprit que parce qu'ils n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont condamné. » J'uis relevant avec une modération ironique la double bévue du critique présomptueux. Racine adressa aux modernes ce dédaigneux avis : « Tout le reste de leurs critiques est à peu près de la force de celle-ci. Mais je crois qu'en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide méritait au moins qu'ils l'examinassent, puisqu'ils avaient envie de le condamner; ils devaient se souvenir de ces paroles de Quintilien : Modeste tamen et circumspeclo judicio de tantis viris pronuntiandum est. »
Boileau n'avait plus besoin de s'occuper de Pierre Perrault , si spirituellement rappelé à l'ordre. Il se rabattit sur Claude, contre lequel il avait aussi quelques griefs. Le véritable tort de Claude Perrault envers Boileau, ce n'est pas d'avoir été son médecin, ce qui pourrait excuser la vivacité du satirique, si le médecin avait compromis la santé du malade. On ne sait exactement si Claude a soigné Boileau, ni s'il a guéri ou aggravé sa maladie'. Mais on sait,
1. Claude déclare qu'il a traité Boileau; son frère Charles l'affirme après lui, mais Boileau le nie dans une épigramme plus dure que fine :
Ton frère, dis-tu, l'assassin, M'a guéri d'une maladie ; La preuve qu'il ne fut jamais mon médecin, C'est que je suis encore en vie. (1693.)
Voltaire nous l'apprend, que Claude n'exerçait pas la médecine. Il a pu lui donner quelque conseil de régime, à la rencontre, comme à un homme du monde qui se plaignait souvent de sa santé. Boileau s'est expliqué plusieurs fois sur ses rapports avec Claude Perrault '. Selon lui, l'origine de leur différend, c'est que Claude Perrault s'est déchaîné dans le monde contre l'auteur des Satires, pour venger Quinault, et qu'il a inventé des calomnies, comme de prétendre que Boileau « avait glissé dans ses ouvrages des choses dangereuses et qui concernent l'Etat , » et que dans ce vers :
Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne,
Midas était le pseudonyme sournois de Louis XIV. Celle imputation étrange contre le poëte que Voltaire appelle
Zoïle de Quinault et flatteur de Louis,
Claude Perrault se l'était réellement permise, comme l'atteste une lettre d'Arnauld (10 juillet 1694). Aussi Arnauld reprocha-t-il aux Perrault d'avoir eu contre Despréaux les l)remier3 torts et les plus graves. « J'ai soutfert quelque temps avec modération le déchaînement de M. Perrault, écrit Boileau à M, de Vivonne; mais enfin la bile satirique n'a pu se contenir, si bien que dans le quatrième chant de ma poétique, j'ai inséré la métamorphose du médecin qui
De mauvais médecin devint hou architecte. »
Jusque-là , rien de bien cruel : l'épigramme était tempérée par un éloge. Bientôt Boileau rétracta l'éloge et ne laissa (jue l'épigramme ^ Entin (et Boileau omet ce détail
1. Voir notamment sa lettre au maréchal de Vivonne, 1. III, |i. 1<. 6(1. iieiryat Saint-Prix, et la l'rcinirrc Réflexion sur Longin.
2. Oui, j'ai dit dans mes vers (ju'un célèbre assassin, Laissant ilc (ialicn la scicMice infertile,
DES ANniEN>^ ET DE^; MODERNES. Ik?,
dans sa lettre à M. de A'ivouiie), cormne pour n'être pas en reste d'imagination malveillante k l'égard de Claude Peirault, il propagea le bruit répandu par d'Orbay que le véritable auteur des plans du Louvre était Levau, bruit calomnieux, qui ne pouvait tenir devant la comparaison des ouvrages des deux artistes et que lit tomber la production du dessin original de Claude Perrault '. Doileau avait l'humeur vive. Il était aussi cliaud dans ses aversions que dans ses amitiés. Sa haine des idées fausses le mettait hors de lui, comme sa haine des sots livres, et sa passion pour le bon sens fut précisément ce qui lui lit oublier quelquefois cette mesure qui sied si bien aux hommes sensés.
Claude Perrault, du reste, ne se laissa pas frapper sans résistance. Tous les Perrault se piquaient de littérature. Claude prit à Boileau son arme, la poésie, et répondit à ses épigrammes par une fable intitulée : Le Corbeau guéri par la Cigogne ou VEnvieux parfait *. C'est la fable de Phèdi-e, h Loup et la Cigogne, arrangée pour la circonstance , allongée et gûtée. Le personnage allégorique qui désigne Boileau, c'est
Un oiseau de brigandage, Malencoutreu.\ noir et vilain,
un corbeau, qui, ayant avalé un os, demande assistance à la cigogne. La cigogne, obligeante personne, lui tire l'os
D'ignorant médecin devint maçon habile : Mais de parler de vous je n'eus jamais dessein,
Lubin, ma muse est trop correcte; Vous êtes, je l'avoue, ignorant médecin.
Mais non pas habile architecte. (1074.)