X NOTICE
pour la vie matérielle, qui ne laisse pas assez à désirer : elle habitue trop au bien-être et au luxe.... Enfin, comme nous disait M. Nisard, et c'était une de ses bonnes idées, je suis heureux trop tôt....
« ....Moi aussi, je suis père, maintenant que j'élève un enfant, et tu ne saurais croire, mon ami, combien je commence à mieux comprendre et à mieux aimer l'enfance. A l'école, nous aimions un enfant comme une espèce de plante charmante, ou comme un objet d'art; nous étudions en lui l'œuvre curieuse de la nature, ou le développement artificiel de ses qualités ; en lui nous admirions Dieu ou l'éducation. Maintenant j'y trouve un autre attrait encore plus puissant, cette espèce de tendresse sans réflexion, qui ne vient pas de ce qu'on les aime en poëte, ou qu'on les analyse en moraliste, mais de ce qu'on respire le même air qu'eux, qu'on les embrasse (|nand ils sont bien sages, et qu'on est inquiet quand ils souffrent, enfin de ce qu'on môle intimement sa vie à la leur, et qu'on aime, non plus l'enfance, mais un enfant. Voilà la peinture, mille fois trop vague, de ce que j'éprouve.... »
Je ne sais si je me trompe : mais ces lettres qui m'ont fait encore plus aimer et estimer M. Rigault expliquent ce que le ])ublic a du premier coup aimé et admiré dans ses écrits. Je veux dire cette honnêteté spirituelle, cette fermeté aimable, cette rare et précieuse faculté d'aimer le bien et de le faire aimer, celte maturité précoce, sans pédanterie et sans pré-
BIOGRAPinOUE ET LITTÉRAIRE. XI
somption. Tel qu'il était aux. Tuileries, tel il a été devant le public et c'est aussi par là qu'il a réussi devant le public : il a été ferme et discret, pénétrant et réservé, ayant beaucoup d'esprit, mais ayant aussi un caractère capable de soutenir et de diriger son esprit. Il y a une cbose dont je sais un gré infini aux hommes d'esprit, c'estd'étre d'honnêtes gens ; non que je veuille dire que l'esprit porte au mal : cependant les gens d'esprit ont un mérite particulier à être honnêtes gens, parce que le public semble disposé à passer beaucoup de choses aux hommes d'esprit, dans leurs commencements surtout. C'est là une tentation dont on ne voit pas les dangers du premier coup. Il y a des personnes qui ne comprennent pas que cette disposition du public est une manière de ne pas prendre les gens d'esprit au sérieux, d'avoir pour eux plus d'indulgence que d'estime, et une indulgence qui n'est pas fondée sur la charité, mais sur le besoin qu'a le public d'ctre amusé. Ajoutez que ce même public, si indulgent pour les commencements même irréguliers des gens d'esprit, leur devient plus tard sévère et amer, et change sa bénignité en mépris, le tout parce qu'on ne l'amuse plus. Les hommes d'esprit doivent donc se faire de bonne heure respecter du public. Je ne leur conseille pas des airs d'autorité contraires à leur âge. L'exemple de M. Rigault leur montre la voie qu'il faut tenir. Je ne veux même pas cacher aux jeunes gens, qui voudront suivre cet exemple, la plus grande difficulté de l'entreprise. 11 faut, quand on veut défendre la morale