‹ OEuvres complètes de H. Rigault. Précédées d'une notice biographique et littéraireChapitre 91 sur 183 · Epigr. 3r, il · texte numérisé non relu

Epigr. 3r, il

juge '. Mais les journalistes de Hollande, esprits libres et hardis, portaient dans la littérature l'indépendance qu'ils avaient conservée dans leur foi, au prix de l'exil, et les idées de Fontenelle et de Perrault, parce qu'elles s'écartaient de la tradition, et ressemblaient à une révolte contre l'opinion officielle, leur plaisaient comme une ressemblance avec eux-mêmes. De plus ils devaient peut-être à leur exil une supériorité de point de vue, et, pour ainsi dire, un plus large horizon. Les écrivains français qui vivent en France au xvir siècle s'abandonnent tout entiers au spectacle de la littérature française, et sont comme absorbés dans la contemplation de sa beauté. Ceux-là seuls que l'exil a jetés hors de la France ne sont pas captivés uniquement par l'esprit français, comme de Beauval, 13asnage, Bernard, Etienne Luzac et quelques autres, à qui un long séjour à l'étranger fait connaître d'autres écrivains, d'autres idées, une autre vie littéraire. La Hollande, au xvii'^ siècle, est pour les Français exilés une espèce d'observatoire d'où ils suivent le mouvement des lettres, non-seulement dans leur patrie, mais dans leur pays d'adoption, et chez les autres peuples. H ne paraît pas un ouvrage nouveau dans les Provinces-Unies ou en Angleterre, que Basnage et ses confrères n'en rendent compte inmiédiatement avec autant d'empressement et d'exactitude que des livres français. Hs sont au courant de toutes les idées qui circulent dans l'Europe littéraire, et, dans le cercle plus vaste de leur critique, ils embrassent nonseulement une plus grande étendue de pays, mais une jilus grande variété d'objets : la théologie, la piiilosopliie, l'hisloire, l'éloquence, la poésie, la morale, la médecine, les mathématiques, rien ne leur est étranger ; ils devancent la curiosité el ra|)lilude universelles de la critique

I. Baylu, letlic 'i\l , cilûe par L. Kaciau, Mr'muircs, p. Kio.

DKS AXCIKXS ET DKS MODERNES. 249

du xvui" siècle, et leurs journaux, chers aux écrivains philosophes du siècle suivant, sont les vrais précurseurs de VKncyclopcdic '.

On trouve à chaque instant , dans Vllisloirc des ouvrarjcs (/m savants ■ de Basnage, les marques de sa prédilection pour les modernes. C'est un écrivain consciencieux, exact, impartial, du moins en littérature, et précieux à consulter aujourd'hui, parce qu'il rend compte avec détail d'un grand nombre d'ouvrages. Ses analyses sont un peu lourdes, mais laites avec intelligence : il a soin de n'omettre aucun des points principaux. Dans un temps où la publicité était nécessairement restreinte et les communications difliciles entre les divers pays, ces recueils où un espiit Judicieux et sans passion s'appliquait à condenser la substance de toutes les publications contemporaines, et à former ainsi en abrégé une bibliothèque des nouveautés littéraires, offraient la plus grande utilité. Aujourd'hui mémo, où des journaux si nombreux et si vastes envelojjpent l'univers, et font connaître à l'extrémité du monde des livres que, malgré leur bon marché et la rapidité des échanges, tous les lecteurs ne peuvent acheter, un recueil comme celui de Basnage, où l'on se bornerait à des analyses exactes, impartiales et bien faites, des ouvrages importants, sans y joindre de jugement personnel, ne serait pas à dédaigner. Mais il y a dans la critique plus déjuges que d'analystes, et le plus souvent les idées personnelles du critique prennent la place du compte rendu. C'est le contraire dans le journal de Basnage: il ne se substitue

1. Voy. sur cette partie si intéressante de l'histoire de la lillcralure française, le livre excellent de M. Sayous : Histoire de la littcrature française à l'étranger.

'2. Commencée en septembre 1()87, elle (inil en juin 170'J et comprend 24 vol. in- 12. Basnage l'a écrite en Hollande, où il s'était réfugié aiuès avoir donné sa démission d'avocal au parlement, lors de la révocation. Il mourut en 1710, à 64 ans.

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jamais à l'auteur qu'il analyse ; c'est à peine si en quelques mots, toujours pleins de réserve, il indique sa propre pensée; on lui reprocherait volontiers son extrême discrétion, et, notamment dans la querelle des anciens et des modernes, on voudrait qu'il se prononçât. Néanmoins sa préférence est pour les modernes. Il analyse le Discours sur l'Èglogue de Fontenelle avec une approbation visible ; il consacre trois articles aux Parcdlclcs de Perrault, et il se raille comme lui des savants qui, au lieu de juger de sang-froid cette question, « prennent la chose aussi à cœur que s'ils étaient descendus d'Homère et de Virgile en ligne directe ^ » Il se moque de Dacier et de Longepierre, à qui il rappelle qu'il faut prendre garde de paraître admirer les anciens par jalousie contre les modernes ^ Enfin, avec toute sorte de ménagement et de réserve, Basnage est du parti de Perrault.

Bayle, qu'on peut considérer aussi comme un journaliste, n'a pas traité la question ex professo ; ce n'est pas son habitude. Il n'a pas consigné son opinion sur ce sujet dans un article spécial ; mais il a répandu çà et là dans le texte, et surtout dans les notes de son Diciionnaire, un certain nombre de réflexions qui, recueillies et rapprochées, peuvent éclaircir sa pensée. Dans son article sur Homère, llayle se permet contre le grand poëte des rigueurs dont plus tard La Motte s'est autorisé', comme d'un précédent à sa décharge. A propos des regrets qu'Achille donne à Briséis, il répète, après Sarrazin, que ce héros ressemble à un enfant qui pleure sa poupée : il lui rejjroche d'être trop grand parleur et trop naif. Enfin, « j'ose avancer, dit-il, qu'il ne faut que lire le discours de Phénix au neuvième livre de VIlicule pour admirer ceux qui admirent

I. Histoire des ouvrarjes des sarnuts, avril 1H93, article vi. — 2. /</. , noveml)re 1687. — 3. I.a Molle, Urpexions sur la critique, deuxième partie, p. 102.

encore le poëme. -^ l-'est là la jjIus grande témérité de llayie ; d'ordinaire il se ménage plus, il n'afliclie pas h ce point son sentiment, il le glisse en passant, au moment oii l'on s'y attend le moins, comme dans le passage suivant de l'article OrUicnc : «. Saurin a dit : « J.a charité que l'on a « pour ceux qui sont morts depuis plusieurs siècles ne <r coûte guère, parce que leur mérite n'excite pas notre a jalousie et notre envie, et que nous ne les regardons pas « comme nos concurrents. » Et Bayle laisse tomber cette remarque avec une indifférence piquante : « On s'est servi jikisieurs fois de cette pensée pour donner raison de la conduite de ceux qui ont soutenu que Sophocle, Euripide, Aristophane, etc., ont surpassé de beaucoup Corneille, Racine, Molière, Descartes. »

A la tin d'une note sur l'article Virgile: « Je ne puis, dit-il, finir sans observer que, lorsque Pline fait l'éloge de Verginius Uomanus, il nous apprend que la maladie que nous voyons ici dans les esprits se voyait à Rome: car il déclare qu'il n'est point de ceux qui méprisent le temps présent, et qui n'admirent que les anciens. » Et Bayle cite le passage de Pline que j'ai reproduit dans un chapitre précédent'.

Souvent, à propos d'un écrivain moderne, Jiayle amène le nom d'un ancien qui peut lui être comparé, et il donne volontiers la préférence au moderne. J'ai rencontré deux articles où le sentiment de Bayle se montre avec plus de vivacité : le premier est l'article CorbinelU. Jean Corbinelli était un des amis de Mme de Sévigné, un épicurien aimable, spirituel, d'une conversation cliarmante, un véritable ancêtre de l'abbé Galiani. Il avait fait un livre intitulé: Extrait de tous les beaux endroits des ouvrages les plus célèbres de ce temps, dont la préface avait été comjiosée

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