M IMS DV I \ VIE PRIVÉE
un regard inquiet et quitta tout à coup son air impertinent. Ce coup de baguette, dû à la puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du Méridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une soudaine lumière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute société parisienne, encore ténébreuse pour lui. La Maison Vaucjuer, le père Goriot étaient alors bien loin de sa pensée.
— Je crovais les Marcillac éteints? dit le comte de Restaud à Eugène.
— Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de Rastignac, a épousé l'héritière de la famille de Marcillac. Il n'a eu qu'une fille, qui a épousé le maréchal de Clarimbault, aïeul maternel de madame de Beauséant. Nous sommes la branche cadette, branche d'autant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au service du Roi. Le gouvernement révolutionnaire n'a pas voulu admettre nos créances dans la liquidation qu'il a faite de la Compagnie des Indes*.
— Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas le Vengeur avant 1789*?
— Précisément.
— Alors, il a connu mon grand-père, qui commandait le Warwicb*.
Maxime haussa légèrement les épaules en regardant madame de Restaud, et eut l'air de lui dire : «S'il se met à causer marine avec celui-là, nous sommes perdus. » Anastasie comprit le regard de monsieur deTrailles, Avec cette admirable puissance que possèdent les femmes, elle se mit à sourire en disant : «Venez, Maxime; j'ai quelque chose à vous demander. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwicb et sur le Vengeur. » Elle se leva et fit un signe plein de traîtrise railleuse à Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine ce couple morganatique, jolie expression allemande qui n'a pas son équivalent en français, avait-il atteint la porte, que le comte interrompit sa conversation avec Eugène.
— Anastasie! restez donc, ma chère, s'écria-t-il avec humeur, vous savez bien que...
— Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il ne me faut qu'un moment pour dire à Maxime ce dont je veux le charger.
Elle revint promptement. Comme toutes les femmes qui, forcées d'observer le caractère de leurs maris pour pouvoir se conduire à leur fantaisie, savent reconnaître jusqu'où elles peuvent aller afin de ne pas perdre une confiance précieuse, et qui alors ne les choquent jamais dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu d'après les inflexions de la voix du comte qu'il n'y aurait aucune sécurité à rester dans le boudoir. Ces contretemps étaient dus à Eugène. Aussi la comtesse montrat-elle l'étudiant d'un air et par un geste pleins de dépit à Maxime, qui dit fort épigrammatiquement au comte, à sa femme et à Eugène : — Ecoutez, vous êtes en affaires, je ne veux pas vous gêner; adieu. II se sauva.
— Restez donc, Maxime! cria le comte.
— Venez dîner, dit la comtesse, qui laissant encore une fois Eugène et le comte, suivit Maxime dans le premier salon où ils restèrent assez de temps ensemble pour croire que monsieur de Restaud congédierait Eugène.
Rastignac les entendait tour à tour éclatant de rire, causant, se taisant; mais le malicieux étudiant faisait de l'esprit avec monsieur de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de revoir la comtesse et de savoir quelles étaient ses relations avec le père Goriot. Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime; cette femme, maîtresse de son mari, liée secrètement au vieux vermicellier, lui semblait tout un mystère. II voulait pénétrer ce mystère, espérant ainsi pouvoir régner en souverain sur cette femme si éminemment Parisienne.
— Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa femme.
— Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune homme, il Faut se résigner. A ce soir...
— J'espère, Nasîe, lui dit-il à l'oreille, que vous consignerez ce petit jeune homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons quand votre peignoir s'entr'ouvrait. II vous ferait des déclarations, vous compromettrait, et vous me forceriez à le tuer.
— Êtes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits étudiants ne sont-ils pas, au contraire, d'excellents paratonnerres? Je le ferai, certes, prendre en grippe à Restaud.
Maxime éclata de rire et sortit suivi de la comtesse, qui se mit à la fenêtre pour le voir montant en voiture, faire piaffer son cheval, et agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fut fermée.
— Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma chère, la terre où demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, sur la Charente. Le grand-oncle de monsieur et mon grand-père se connaissaient.
— Enchantée d'être en pays de connaissance, dit la comtesse distraite.
— Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse Eugène.
— Comment! dit-elle vivement.
— Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même pension, le père Goriot.
A ce nom enjolivé du mot père, le comte, qui tisonnait, jeta les pincettes dans le feu, comme si elles lui eussent brûlé les mains, et se leva.
— Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! s'écria-t-il.
La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience de son mari , puis elle rougit, et fut évidemment embarrassée; elle répondit d'une voix qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dégagé : « II est impossible de connaître quelqu'un que nous aimions mieux...» Elle s'inter-
rompit, regarda son piano, comme s'il se réveillait en elle quelque fantaisie, et dit : — Aimez-vous la musique, monsieur?
— Beaucoup, répondit Eugène devenu rouge et bêtifié par l'idée confuse qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise.
— Chantez-vous ? s'écria-t-elle en s'en allant à son piano dont elle attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis l'ut d'en bas jusqu'au fa d'en haut. Rrrah !
— Non, madame.
Le comte de Restaud se promenait de long en large.
— C'est dommage, vous êtes privé d'un grand moyen de succès. — Ca-a-ro , ca-a-ro , ca-a-a-a-ro, non du-bi-ta-re, chanta la comtesse.
En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait donné un coup de baguette magique, mais dont l'effet était l'inverse de celui qu'avaient frappé ces mots : parent de madame de Beauséant. II se trouvait dans la situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur de curiosités, et qui, touchant par mégarde une armoire pleine de figures sculptées, fait tomber trois ou quatre têtes mal collées. II aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le visage de madame de Restaud était sec, froid, et ses yeux devenus indifférents fuyaient ceux du malencontreux étudiant.
— Madame, dit-il, vous avez à causer avec monsieur de Restaud, veuillez agréer mes hommages, et me permettre...
— Toutes les fois que vous viendrez, dit précipitamment la comtesse en arrêtant Eugène par un geste, vous êtes sûr de nous faire, à monsieur de Restaud comme à moi, le plus vif plaisir.
Eugène salua profondément le couple et sortit suivi de monsieur de Restaud, qui, malgré ses instances, l'accompagna jusque dans l'antichambre.
— Toutes les fois que monsieur se présentera, dit le comte à Maurice, ni madame ni moi nous n'y serons.
Quand Eugène mit le pied sur le perron, il s'aperçut qu'il pleuvait. — Allons, se dit-il, je suis venu faire une gaucherie dont j'ignore la cause et la portée, je gâterai par-dessus le marché mon habit et mon chapeau. Je devrais rester dans un coin à piocher le Droit, ne penser qu'à devenir un rude magistrat. Puis-jc aller dans le monde quand, pour y manœuvrer convenablement, il faut un tas de cabriolets, de bottes cirées, d'agrès indispensables, des chaînes d'or, dès le matin des gants de daim blancs qui coûtent six francs, et toujours des gants jaunes le soir ! Vieux drôle de père Goriot, va!
Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux mariés et qui ne demandait pas mieux que de voler à son maître quelques courses de contrebande, fit à Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène était sous l'empire d'une de ces rages sourdes qui poussent un jeune homme à s'enfoncer de plus en plus dans l'abîme où il est entré, comme s'il espérait y trouver une heureuse issue. Il consentit par un mouvement de tête à la demande du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa poche, il monta dans la voiture où quelques grains de fleurs d'oranger et des brins de cannetille attestaient le passage des mariés.
— Où monsieur va-t-il ? demanda le cocher, qui n'avait déjà plus ses gants blancs.
— Parbleu! dit Eugène, puisque je m'enfonce, il faut au moins que cela me serve à quelque chose! Allez à l'hôtel de Beauséant, ajouta-t-il à haute voix.
— Lequel? dit le cocher.
Mot sublime qui confondit Eugène. Cet élégant inédit ne savait pas qu'il y avait deux hôtels de Beauséant, il ne
connaissait pas combien il était riche en parents qui ne se souciaient pas de lui.
— Le vicomte de Beauséant, rue...
— De Grenelle, dit le cocher en hochant la tête et l'interrompant. Voyez-vous, il y a encore l'hôtel du comte et du marquis de Beauséant, rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied.
— Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec. Tout le monde aujourd'hui se moque donc de moi ! dit-il en
jetant son chapeau sur les coussins du devant. Voilà une escapade qui va me coûter la rançon d'un roi. Mais au moins je vais faire ma visite à ma soi-disant cousine d'une manière solidement aristocratique. Le père Goriot me coûte déjà au moins dix francs , le vieux scélérat ! Ma foi , je vais raconter mon aventure à madame de Beauséant, peut-être la ferai-je rire. Elle saura sans doute le mystère des liaisons criminelles de ce vieux rat sans queue et de cette belle femme. II vaut mieux plaire à ma cousine que de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait
l'effet d'être bien coûteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si puissant, de quel poids doit donc être sa personne7 Adressons-nous en haut. Quand on s'attaque à quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu!
Ces paroles sont la formule brève des mille et une pensées entre lesquelles il flottait. 11 reprit un peu de calme et d'assurance en voyant tomber la pluie. II se dit que s'il allait dissiper deux des précieuses pièces de cent sous qui lui restaient, elles seraient heureusement employées à la conservation de son habit, de ses bottes et de son chapeau. II n'entendit pas sans un mouvement d'hilarité son cocher criant : La porte, s'il vous plaît! Un suisse rouge et doré fit grogner sur ses gonds la porte de l'hôtel, et Rastignac vit avec une douce satisfaction sa voiture passant sous le porche, tournant dans la cour, et s'arrêtant sous la marquise du perron. Le cocher à grosse houppelande bleue bordée de rouge vint déplier le marchepied. En descendant de sa voiture, Eugène entendit des rires étouffés qui partaient sous le péristyle. Trois ou quatre valets avaient déjà plaisanté sur cet équipage de mariée vulgaire. Leur rire éclaira l'étudiant au moment où il compara cette voiture à l'un des plus élégants coupés de Paris, attelé de deux chevaux fringants qui avaient des roses à l'oreille, qui mordaient leur frein, et qu'un cocher poudré, bien cravaté, tenait en bride comme s'ils eussent voulu s'échapper. A la Chaussée-d'Antin, madame de Restaud avait dans sa cour le fin cabriolet de l'homme de vingt-six ans. Au faubourg Saint-Germain, attendait le luxe d'un grand seigneur, un équipage que trente mille francs n'auraient pas payé.
— Qui donc est là? se dit Eugène en comprenant un peu tardivement qu'il devait se rencontrer à Paris bien peu de femmes qui ne fussent occupées, et que la conquête d'une de ces reines coûtait plus que du sang. Diantre! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime.
Il monta le perron la mort dans l'âme. A son aspect la
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porte vitrée s'ouvrit; il trouva les valets sérieux comme des ânes qu'on étrille. La fête à laquelle il avait assisté s'était donnée dans les grands appartements de réception, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel de Beauséant. N ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une visite à sa cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans les appartements de madame de Beauséant; il allait donc voir pour la première fois les merveilles de cette élégance personnelle qui trahit l'âme et les mœurs d'une femme de distinction. Etude d'autant plus curieuse que le salon de madame de Restaud lui fournissait un terme de comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse était visible. Cinq minutes plus tôt, elle n'eût pas reçu son cousin. Eugène, qui ne savait rien des diverses étiquettes parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein de fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis rouge, chez madame de Beauséant, dont il ignorait la biographie verbale, une de ces changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille à oreille dans les salons de Paris.
La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un des plus célèbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Ajuda-Pmto. C'était une de ces liaisons innocentes qui ont tant d'attraits pour les personnes ainsi liées, qu'elles ne peuvent supporter personne en tiers. Aussi le vicomte de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au public en respectant, bon gré, mal gré, cette union morganatique. Les personnes qui, dans les premiers jours de cette amitié, vinrent voir la vicomtesse à deux heures, y trouvaient le marquis d'Ajuda-Pmto. Madame de Beauséant, incapable de fermer sa porte, ce qui eût été fort inconvenant, recevait si froidement les gens et contemplait si studieusement sa corniche, que chacun comprenait combien il îa gênait. Quand on sut dans Paris qu'on gênait madame de Beauséant en venant la voir entre deux et quatre heures, elle se trouva dans la solitude la plus complète. Elle allait aux Bouffons ou à l'Opéra en compagnie
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dé monsieur de Beauséanf et de monsieur «TAjudarPinto; mais en homme qui sait vivre, monsieur de Beauséant
quittait toujours sa femme et le Portugais après les y avoir installés. Monsieur d'Ajuda devait se marier. Il épousait une demoiselle de Rochefïde. Dans toute la haute société une seule personne ignorait encore ce mariage, cette personne était madame de Beauséant. Quelques-unes de ses amies lui en avaient bien parlé vaguement; elle en avait ri, croyant que ses amies voulaient troubler un bonheur jalousé. Cependant les bans allaient se publier. Quoiqu'il fût venu pour notifier ce mariage à la vicomtesse, le beau Portugais n'avait pas encore osé dire un traître mot. Pourquoi? rien sans doute n'est plus difficile que de notifier à une femme un semblable ultimatum. Certains hommes se trouvent plus à l'aise sur le terrain, devant un homme qui leur menace le cœur avec une épée, que devant une femme qui, après avoir débité ses élégies pendant deux heures, iait la morte et demande des sels. En ce moment donc monsieur d'Ajuda-Pmto était sur les épines, et voulait sortir, en se disant que madame de Beauséant apprendrait cette nouvelle, il lui écrirait, il serait plus commode de traiter ce galant assassinat par correspondance que de vive voix. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonça monsieur Eugène de Rastignac, il fit tressaillir de joie le marquis d'Ajuda-Pmto. Sachez- le bien, une femme aimante est encore plus ingénieuse à se créer des doutes qu'elle n'est habile à varier le plaisir. Quand elle est sur le point d'être quittée, elle devine plus rapidement le sens d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que madame de Beauséant surprit ce tressaillement involontaire, léger, mais naïvement épouvantable. Eugène ignorait qu'on ne doit jamais se présenter chez qui que ce soit à Paris sans s'être fait conter par les amis de la maison ['histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont on dit
pittoresquement en Pologne : Attelez cinq bœufs à votre char ! sans doute pour vous tirer du mauvais pas où vous vous embourbez. Si ces malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France, on les y suppose sans doute impossibles, par suite de l'énorme publicité qu'y obtiennent les médisances. Après s'être embourbé chez madame de Restaud, qui ne lui avait pas même laissé le temps d'atteler les cinq bœufs à son char, Eugène seul était capable de recommencer son métier de bouvier, en se présentant chez madame de Beauséant. Mais s'il avait horriblement gêné madame de Restaud et monsieur de Trailles, il tirait d'embarras monsieur d'Ajuda.
— Adieu , dit le Portugais en s'empressant de gagner la porte quand Eugène entra dans un petit salon coquet, gris et rose, où le luxe semblait n'être que de l'élégance.
— Mais à ce soir, dit madame de Beauséant en retournant la tête et jetant un regard au marquis. N'allons-nous pas aux Bouffons?
— Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte. Madame de Beauséant se leva, le rappela près d'elle,
sans faire la moindre attention à Eugène, qui, debout, étourdi parles scintillements d'une richesse merveilleuse, croyait à la réalité des contes arabes, et ne savait où se fourrer en se trouvant en présence de cette femme sans être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index de sa main droite, et par un joli mouvement désignait au marquis une place devant elle. II y eut dans ce geste un si violent despotisme de passion que le marquis laissa le bouton de la porte et vint, Eugène le regarda non sans envie.
— Voilà, se dit-il, l'homme au coupé! Mais il faut donc avoir des chevaux fringants, des livrées et de l'or à flots pour obtenir le regard d'une femme de Paris? Le démon du luxe le mordit au cœur, la fièvre du gain le prit, la soif de l'or lui sécha la gorge. II avait cent trente frarocs pour son trimestre. Son père, sa mère, ses frères,
ses sœurs, sa tante, ne dépensaient pas deux cents francs par mois, à eux tous. Cette rapide comparaison entre sa situation présente et le but auquel il fallait parvenir contribuèrent à le stupéfier.
— Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne pouvez-vous pas venir aux Italiens?
— Des affaires! Je dîne chez l'ambassadeur d'Ancrle-
terre.
— Vous les quitterez.
Quand un homme trompe, il est invinciblement forcé d'entasser mensonges sur mensonges. Monsieur d'Ajuda dit alors en riant : «Vous l'exigez?»
— Oui, certes.
— Voilà ce que je voulais me faire dire, répondit-il en jetant un de ces fins regards qui auraient rassuré toute autre femme. Il prit la main de la vicomtesse, la baisa et partit.
Eugène passa la main dans ses cheveux et se tortilla pour saluer en croyant que madame de Beauséant allait penser à lui; tout à coup elle s'élance, se précipite dans la galerie, accourt à la fenêtre et regarde monsieur d'Ajuda pendant qu'il montait en voiture; elle prête l'oreille à l'ordre, et entend le chasseur répétant au cocher : «Chez monsieur de Rochefide. » Ces mots, et la manière dont d'Ajuda se plongea dans sa voiture, furent l'éclair et la foudre pour cette femme, qui revint en proie à de mortelles appréhensions. Les plus horribles catastrophes ne sont que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra dans sa chambre à coucher, se mit à sa table, et prit un joli papier.
Du moment, écrivait-elle, où vous dînez chez les Rocbefide, et non à l'ambassade anglaise, vous me devez une explication, je vous attends.
Après avoir redressé quelques lettres défigurées par le tremblement convulsif de sa main, elle mit un C qui voulait dire Claire de Bourgogne, et sonna.
— Jacques, dit-elle à son valet de chambre qui vint aussitôt, vous irez à sept heures et demie chez monsieur de Rochcfide, vous y demanderez le marquis d'Ajuda. Si monsieur le marquis y est, vous lui ferez parvenir ce billet sans demander de réponse; s'il n'y est pas, vous reviendrez et me rapporterez ma lettre.
— Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son salon.
— Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte. Eugène commençait à se trouver très-mal à l'aise, il
aperçut enfin la vicomtesse qui lui dit d'un ton dont l'émotion lui remua les fibres du cœur : «Pardon, monsieur, j'avais un mot à écrire, je suis maintenant tout à vous.» Elle ne savait ce qu'elle disait, car voici ce qu'elle pensait : « Ah ! il veut épouser mademoiselle de Rochefide. Mais est-il donc libre? Ce soir ce mariage sera brisé, ou je... Mais il n'en sera plus question demain.»
— Ma cousine. . . répondit Eugène.
— Hem ? fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont l'impertinence glaça l'étudiant.
Eugène comprit ce hein. Depuis trois heures il avait appris tant de choses, qu'il s'était mis sur le qui-vive.
— Madame, reprit-il en rougissant. II hésita, puis il dit en continuant : Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de protection qu'un bout de parenté n'aurait rien gâté.
Madame de Beauséant sourit, mais tristement : elle sentait déjà le malheur qui grondait dans son atmosphère.
— Si vous connaissiez la situation dans laquelle se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez à jouer le rôle d'une de ces fées fabuleuses qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de leurs filleuls.
— Eh! bien, mon cousin, dit-elle en riant, à quoi puis-je vous être bonne?
— Mais ta sais-je ? Vous appartenir par un lien de parenté qui se perd dans l'ombre est déjà toute une fortune. Vous m'avez troublé, je ne sais plus ce que je venais vous dire. Vous êtes la seule personne que je connaisse à
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Paris. Ali! je voulais vous consulter en vous demandant de m 'accepter comme un pauvre enfant qui désire se coudre à votre jupe, et qui saurait mourir pour vous.
— Vous tueriez quelqu'un pour moi?
— J'en tuerais deux, fit Eugène.
— Enfant! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en réprimant quelques larmes; vous aimeriez sincèrement, vous!
— Oh ! fit-il en hochant la tête.
La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant pour une réponse d'ambitieux. Le Méridional en était à son premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de Beauséànt, il avait fait trois années de ce Droit parisien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise et bien pratiquée, mène à tout.
— Ah! j'y suis, dit Eugène. J'avais remarqué madame de Restaud à votre bal, je suis allé ce matin chez elle.
— Vous avez dû bien la gêner, dit en souriant madame de Beauséànt.
— Eh! oui, je suis un ignorant qui mettra contre lui tout le monde, si vous me refusez votre secours. Je croîs qu'il est fort difficile de rencontrer à Paris une femme jeune, belle, riche, élégante qui soit inoccupée, et \l m'en faut une qui m'apprenne ce que, vous autres femmes, vous savez si bien expliquer : la vie. Je trouverai partout un monsieur de Trailles. Je venais donc à vous pour vous demander le mot d'une énigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise que j'y ai faite. J'ai parlé d'un père...
— Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques en coupant la parole à l'étudiant qui fit le geste d'un homme violemment contrarié.
. — Si vous voulez réussir, dit la vicomtesse à voix basse, d'abord ne soyez pas aussi démonstratif.
— Eh! bon jour, ma chère, reprit-elle en se levant et
allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion caressante quelle aurait pu montrer pour une sœur et à laquelle la duchesse répondit par les plus jolies câlmenes.
— Voilà deux bonnes amies, se dit Rastignac. J'aurai dès lors deux protectrices; ces deux femmes doivent avoir les mêmes affections, et celle-ci s'intéressera sans doute à moi.
— A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de te voir, ma chère Antoinette? dit madame de Beauséant.
— Mais j'ai vu monsieur d'Ajuda-Pmto entrant chez monsieur de Rochefide, et j'ai pensé qu'alors vous étiez seule.
Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvres, elle ne rougit pas, son regard resta le même, son front parut s'éclaircir pendant que la duchesse prononçait ces fatales paroles.
— Si j'avais su que vous fussiez occupée... ajouta la duchesse en se tournant vers Eugène.
— Monsieur est monsieur Eugène de Rastignac, un de mes cousins, dit la vicomtesse. Âvez-vous des nouvelles du général Montnveau? fit-elle. Sérisv m'a dit hier qu'on ne le voyait plus, l'avez-vous eu chez vous aujourd'hui?
La duchesse, qui passait pour être abandonnée par monsieur de Montriveau, de qui elle était éperdument éprise, sentit au cœur la pointe de cette question, et rougit en répondant : — II était hier à l'Elysée*.
— De service, dit madame de Beauséant.
— Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse en jetant des flots de malignité par ses regards, que demain les bans de monsieur d'Ajuda-Pmto et de mademoiselle de Rochefide se publient?
Ce coup était trop violent, la vicomtesse pâlit et répondit en riant : — Un de ces bruits dont s'amusent les sots. Pourquoi monsieur d'Ajuda porterait-il chez les Roche-
lide un tics plus beaux noms du Portugal ? Les Rochefide sont des gens anoblis d'hier.
— Mais Bertlie réunira, dit-on, deux cent nulle livres de rente.
— Monsieur d'Ajuda est trop riche pour faire de ces calculs.
— Mais, ma chère, mademoiselle de Rochefide est charmante.
— Ah!
— Enfin il y dîne aujourd'hui, les conditions sont arrêtées. Vous m'étonnez étrangement d'être si peu instruite.
— Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur? dit madame de Beauséant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jeté dans le monde, qu'il ne comprend rien, ma chère Antoinette, à ce que nous disons. Soyez bonne pour lui, remettons à causer de cela demain. Demain, vovezvous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez être officieuse à -coup sûr.
La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards impertinents qui enveloppent un homme des pieds à la tête, l'aplatissent, et le mettent à l'état de zéro.
— Madame, j'ai, sans le savoir, plongé un poignard dans le cœur de madame de Restaud. Sans le savoir, voilà ma faute, dit I étudiant que son génie avait assez bien servi et qui avait découvert les mordantes épigrammes cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. Vous continuez à voir, et vous craignez peut-être les gens qui sont dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui blesse en ignorant la profondeur de sa blessure est regardé comme un sot, un maladroit qui ne sait profiter de rien, et chacun le méprise.
Madame de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces regards fondants où les grandes âmes savent mettre tout à la fois de la reconnaissance et de la dignité. Ce regard fut comme un baume qui calma la plaie que venait de
faire au cœur de l'étudiant le coup d'œil d'huissier-priseur par lequel la duchesse lavait évalué.
— Figurez-vous que je venais, dit Eugène en continuant, de capter la bienveillance du comte de Restaud; car, dit-il en se tournant vers la duchesse d'un air à la fois humble et malicieux, il faut vous dire, madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'étudiant, bien seul, bien pauvre. . .
— Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous autres femmes, nous ne voulons jamais de ce dont personne ne veut.
— Bah ! fit Eugène, je n'ai que vingt-deux ans, il faut savoir supporter les malheurs de son âge. D'ailleurs, je suis à confesse; et il est impossible de se mettre à genoux dans un plus joli confessionnal : on y fait les péchés dont on s'accuse dans l'autre. *
La duchesse prit un air froid à ce discours antireligieux, dont elle proscrivit le mauvais goût en disant à la vicomtesse : — Monsieur arrive. . .
Madame de Beauséant se prit à rire franchement et de son cousin et de la duchesse.
— II arrive, ma chère, et cherche une institutrice qui lui enseigne le bon goût.
— Madame la duchesse, reprit Eugène, n'est-il pas naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous charme? (Allons, se dit-il en lui-même, je suis sûr que je leur fais des phrases de coiffeur.)
— Mais madame de Restaud est, je crois, I'écohère de monsieur de Trailles, dit la duchesse.
— Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant. Aussi me suis-je étourdiment jeté entre eux. Enfin, je m'étais assez bien entendu avec le mari, je me voyais souffert pour un temps par la femme, lorsque je me suis avisé de leur dire que je connaissais un homme que je venais de voir sortant par un escalier dérobé, et qui avait au fond d'un couloir embrassé la comtesse.
— Qui est-ce? dirent les deux femmes.
— Un vieillard qui vit à raison de deux louis par mois, au Fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre étudiant; un véritable malheureux dont tout le monde se moque, et que nous appelons le Père Goriot.
— Mais, enfant que nous êtes, s'écria la vicomtesse, madame de Restaud est une demoiselle Goriot.
— La fille d'un vermieellier, reprit la duchesse, une petite femme qui s'est fait présenter le même jour qu'une fille de pâtissier. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara? Le Roi s'est mis à rire, et a dit en latin un bon mot sur la farine. Des gens, comment donc ? des gens.. .
— Ejusdcm farina: , dit Eugène.
— C'est cela, dit la duchesse.
— Ah! c'est son père, reprit l'étudiant en faisant un geste d'horreur.
— Mais oui; ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient à peu près renié.
— La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en regardant madame de Langeais, mariée à un banquier dont le nom est allemand, un baron de Nucingen? ï\]e se nomme-t-elle pas Delphine ? N'est-ce pas une blonde qui a une loge de côté à l'Opéra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit très-haut pour se faire remarquer?
La duchesse sourit en disant : — Mais, ma chère, je vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de ces gens-là ? Il a fallu être amoureux fou, comme l'était Restaud, pour s'être enfariné de mademoiselle Anastasie. Oh ! il n'en sera pas le bon marchand ! Elle est entre les mains de monsieur de TraiIIes, qui la perdra.
— Elles ont renié leur père, répétait Eugène.
— Eh! bien, oui, leur père, le père, un père, reprit la vicomtesse, un bon père qui leur a donné, dit-on, à chacune cinq ou six cent mille francs pour faire leur bonheur en les manant bien, et qui ne s'était réservé que
huit à dix mille livres de rente pour lui, croyant que ses filles resteraient ses filles, qu'il s'était créé chez elles deux existences, deux maisons où il serait adoré, choyé. En deux ans, ses gendres l'ont banni de leur société comme le dernier des misérables...
Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène, récemment rafraîchi par les pures et saintes émotions de la famille, encore sous le charme des croyances jeunes, et qui n'en était qu'à sa première journée sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les émotions véritables sont si communicatives, que pendant un moment ces trois personnes se regardèrent en silence.
— Eh! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, cela semble bien horrible, et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une cause à cela? Dites-moi, ma chère, avez-vous pensé jamais à ce qu'est un gendre? Un gendre est un homme pour qui nous élèverons, vous ou moi, une chère petite créature à laquelle nous tiendrons par mille liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie de la famille, qui en est l'âme blanche, dirait Lamartine, et qui en deviendra la peste. Quand cet homme nous l'aura prise, il commencera par saisir son amour comme une hache, afin de couper dans le cœur et au vif de cet ange tous les sentiments par lesquels elle s'attachait à sa famille. Hier, notre fille était tout pour nous, nous étions tout pour elle; le lendemain elle se fait notre ennemie. Ne voyons-nous pas cette tragédie s'accomplissant tous les jours? Ici, la belle-fille est de la dernière impertinence avec le beau-père, qui a tout sacrifié pour son fils. Plus loin, un gendre met sa belle-mère à la porte. J'entends demander ce qu'il y a de dramatique aujourd'hui dans la société; mais le drame du gendre est effrayant, sans compter nos mariages qui sont devenus de fort sottes choses. Je me rends parfaitement compte de ce qui est arrivé à ce vieux vermiccllier. Je croîs me rappeler que ce Foriot. . .
— Goriot, madame.
— Oui, ce Moriot a été président de sa section pendant la révolution; il a été dans le secret de la fameuse disette, et a commencé sa fortune par vendre dans ce temps-là des farines dix fois plus qu'elles ne lui coûtaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma grand'mère lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-là, avec le Comité de Salut Public. Je me souviens que l'intendant disait à ma grand'mère qu'elle pouvait rester en toute sûreté à Grandvilhers, parce que ses blés étaient une excellente carte civique. Eh! bien, ce Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs de têtes, n'a eu qu'une passion. Il adore, dit-on, ses filles. Il a juché l'aînée dans la maison de Restaud, et greffé l'autre sur le baron de Nucingen, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'empire, les deux gendres ne se sont pas trop formalisés d'avoir ce vieux Quatre-vingttreize chez eux; ça pouvait encore aller avec Buonaparte. Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a gêné monsieur de Restaud, et plus encore le banquier. Les filles, qui aimaient peut-être toujours leur père, ont voulu ménager la chèvre et le chou, le père et le mari; elles ont reçu le Goriot quand elles n'avaient personne, elles ont imaginé des prétextes de tendresse. «Papa, venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls!» etc. Moi, ma chère, je crois que les sentiments vrais ont des yeux et une intelligence : le cœur de ce pauvre Quatre-vingt-treize a donc saigné. II a vu que ses filles avaient honte de lui; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait à ses gendres. II fallait donc se sacrifier. II s'est sacrifié, parce qu'il était père : il s'est banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le père et les enfants ont été complices de ce petit crime. Nous voyons cela partout. Ce père Doriot n'aurait* il pas été une tache de cambouis dans le salon de ses
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filles? il y aurait été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui arrive à ce père peut arriver à la plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux : si elle l'ennuie de son amour, il s'en va, il fait des lâchetés pour la fuir.Toiis les sentiments en sont là. Notre cœur est un trésor, videz-le d'un coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à un sentiment de s'être montré tout entier qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui. Ce père avait tout donné. II avait donné, pendant vingt ans, ses entrailles, son amour; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues.
— Le monde est infâme, dit la vicomtesse en effilant son châle et sans lever les yeux, car elle était atteinte au vif par les mots que madame de Langeais avait dits, pour elle, en racontant cette histoire.
— Infâme!, non, reprit la duchesse; il va son train, voilà tout. Si je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis pas la dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de la vicomtesse. Le monde est un bourbier, tâchons de rester sur les hauteurs. Elle se leva, embrassa madame de Beauséant au front en lui disant : «Vous êtes bien belle en ce moment, ma chère. Vous avez les plus jolies couleurs que j'ai vues jamais.» Puis elle sortit après avoir légèrement incliné la tête en regardant le cousin.
— Le père Goriot est sublime ! dit Eugène en se souvenant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit.
Madame de Beauséant n'entendit pas, elle était pensive. Quelques moments de silence s'écoulèrent, et le pauvre étudiant, par une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler.
— Le monde est infâme et méchant, dit enfin la vicomtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir nous le dire, et à nous fouiller le cœur avec un poignard en nous faisant admirer le manche. Déjà le sarcasme, déjà les railleries !
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Ali ! je me défendrai. Elle releva la tète comme une grande dame qu'elle était, et des éclairs sortirent de ses veux fiers. Ah! fit-elle en vovant Eugène, vous êtes là! — Encore, dit-il piteusement.
- Eh ! bien, monsieur de Rastignac, traitez ee monde comme il mérite de l'être. Vous voulez parvenir, je VOUS aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. Voyez-vous, vous ne serez nen ici si vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez (a victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez votre cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez à vous méfier de ce monde-ci. Ecoutez-moi, Miguel... (Elle se trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque chose de plus épouvantable que ne l'est l'abandon du père par ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la rivalité des deux sœurs entre elles. Restaud a de la naissance, sa femme a été adoptée, elle a été présentée; mais sa sœur, sa riche sœur, la belle madame Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin; la jalousie la dévore, elle est à cent lieues de sa sœur; sa sœur n'est plus sa sœur; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient leur père. Aussi, madame de Nucingen laperait-elle toute la bouc qu'il y a
entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait arriver à son but, et elle s'est faite l'esclave de de Marsay, elle assomme de Marsay. De Marsay se soucie fort peu d'elle. Si vous me la présentez, vous serez son Benjamin, elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez après, sinon servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande soirée, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame Restaud, vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez été consigné. Eh! bien, que le père Goriot vous introduise près de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies, voudront vous enlever à elle. II y a des femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent avoir nos manières. Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de reine à l'étudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer.
— S'il vous fallait un homme de bonne volonté pour aller mettre le feu à une mine? dit Eugène en l'interrompant.
— Eh ! bien? dit-elle.
II se frappa le cœur, sourit au sourire de sa cousine, et sortit. 11 était cinq heures. Eugène avait faim, il craignit de ne pas arriver à temps pour l'heure du dîner. Cette crainte lui fit sentir le bonheur d'être rapidement emporté dans Paris. Ce plaisir purement machinal le laissa tout entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de son âge est atteint par le mépris, il s'emporte, il enrage, il menace du poing la société tout entière, il veut se venger et doute aussi de lui-même. Rastignac était en ce moment accablé par ces mots : Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse. — J'irai ! se dit-il, et si madame de Bauséant a raison, si je suis consigné... je... Madame de Restaud me trouvera dans tous Tes salons où elle va. J'apprendrai à faire des armes, à tirer le pistolet, je lui tuerai son Maxime ! Et de l'argent ! lui criait sa conscience, où donc en prendras-tu? Tout à coup la richesse étalée chez la comtesse de Restaud brilla devant ses jeux. II avait vu là le luxe dont une demoiselle Goriot devait être amoureuse, des dorures, des objets de prix en évidence, le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme entretenue. Cette fascinante image fut soudainement écrasée par le grandiose hôtel de Beauséant. Son imagination, transportée dans les hautes régions de la société parisienne, lui inspira mille pensées mauvaises au cœur, en lui élargissant la tête et la conscience. II vit le monde comme il est : les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune Yultima ratio mundi. «Vautrin a raison, la fortune est la vertu ! » se dit-il.
Arrivé rue Neuve-Samte-Geneviève, il monta rapidement chez lui, descendit pour donner dix francs au cocher, et vint dans cette salle à manger nauséabonde où il aperçut, comme des animaux à un râtelier, les dix-huit convives en train de se repaître. Le spectacle de ces misères et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition était trop brusque, le contraste trop complet,
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pour ne pas développer outre mesure chez lui le sentiment de l'ambition. D'un côté, les fraîches et charmantes images de la nature sociale la plus élégante, des figures jeunes, vives, encadrées par les merveilles de l'art et du luxe, des têtes passionnées pleines de poésie; de l'autre, de sinistres tableaux bordés de lange, et des faces où les passions n'avaient laissé que leurs cordes et leur mécanisme. Les enseignements que la colère d'une femme abandonnée avaient arrachés à madame de Beauséant, ses offres captieuses revinrent dans sa mémoire, et la misère les commenta. Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées parallèles pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'être un savant docteur et un homme à la mode. II était encore bien enfant! Ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre.
— Vous êtes bien sombre, monsieur le marquis, lui dit Vautrin, qui lui jeta un de ces regards par lesquels cet homme semblait s'initier aux secrets les plus cachés du cœur.
— Je ne suis pas disposé à souffrir les plaisanteries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, répondit-il. Ici, pour être vraiment marquis, il faut avoir cent mille livres de rente, et quand on vit dans la Maison Vauquer on n'est pas précisément le favori de la Fortune.
Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et méprisant, comme s'il eût dit : « Marmot ! dont je ne ferais qu'une bouchée ! » Puis il répondit : — Vous êtes de mauvaise humeur, parce que vous n'avez peut-être pas réussi auprès de la belle comtesse de Restaud.
— Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dit que son père mangeait à notre table, s'écria Rastignac.
Tous les convives s'entre-regardèrent. Le père Goriot baissa les yeux, et se retourna pour les essuyer.
— Vous m'avez jeté du tabac dans l'œil, dit-il à son voisin.
— Qui vexera le père Goriot s'attaquera désormais à moi, répondit Eugènfi en regardant le voisin de l'ancien vermicellier; il vaut mieux que nous tous. Je ne parle pas des dames, dit-il en se retournant vers mademoiselle Taillefer.
Cette phrase fut un dénoûment, Eugène l'avait prononcée d'un air qui imposa silence aux convives. Vautrin seul lui dit en goguenardant : — Pour prendre le père Goriot à votre compte, et vous établir son éditeur responsable, il faut savoir bien tenir une épée et bien tirer le pistolet.
— Ainsi ferai-jc, dit Eugène.
— Vous êtes donc entré en campagne aujourd'hui?
— Peut-être, répondit Rastignac. Mais je ne dois compte de mes affaires à personne, attendu que je ne cherche pas à deviner celles que les autres font la nuit.
Vautrin regarda Rastignac de travers.
— Mon petit, quand on ne veut pas être dupe des marionnettes, il faut entrer tout à fait dans la baraque, et ne pas se contenter de regarder par les trous de la tapisserie. Assez causé, ajouta-t-il en voyant Eugène près de se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de conversation quand vous le voudrez.
Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot, absorbé par la profonde douleur que lui avait causée la phrase de l'étudiant, ne comprit pas que les dispositions des esprits étaient changées à son égard, et qu'un jeune homme en état d'imposer silence à la persécution avait pris sa défense.
— Monsieur Goriot, dit madame Vauquer à voix basse, serait donc le père d'une comtesse à c't' heure?
— Et d'une baronne, lui répliqua Rastignac.
— II n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac, je lui ai pris la tête : il n'y a qu'une bosse, celle de la paternité, ce sera un Père Etemel.
Eugène était trop sérieux pour que la plaisanterie de
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Bianchon le fit rue. Il voulait profiter des conseils de madame de Beauséant, et se demandait où et comment il se procurerait de l'argent. II devint soucieux en voyant les savanes du monde qui se déroulaient à ses yeux à la fois vides et pleines; chacun le laissa seul dans la salle à manger quand le dîner fut fini.
— Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot d'une voix émue.
Réveillé de sa méditation par le bonhomme, Eugène lui prit la main, et le contemplant avec une sorte d'attendrissement : — Vous ctCb un brave et digne homme, répondit-il. Nous causerons de vos filles plus tard. II se leva sans vouloir écouter le père Goriot, et se retira dans sa chambre, où il écrivit à sa mère la lettre suivante :
«Ma chère mère, vois si tu n'as pas une troisième ma- «melle à t'ouvrir pour moi. Je suis dans une situation à «faire promptement fortune. J'ai besoin de douze cents «francs, et il me les faut à tout prix. Ne dis rien de ma «demande à mon père, il s'y opposerait peut-être, et si je «n'avais pas cet argent, je serais en proie à un désespoir «qui me conduirait à me brûler la cervelle. Je t'exphque- «rai mes motifs aussitôt que je te verrai, car il faudrait «técrire des volumes pour te faire comprendre la situa- «tion dans laquelle je suis. Je n'ai pas joué, ma bonne «mère, je ne dois rien; mais si tu tiens à me conserver la «vie que tu m'as donnée, il faut me trouver cette somme. «Enfin, je vais chez la vicomtesse de Beauséant, qui m'a «pris sous sa protection. Je dois aller dans le monde, et «n'ai pas un sou pour avoir des gants propres. Je saurai «ne manger que du pain, ne boire que de l'eau, je jeû- «nerai au besoin; mais je ne puis me passer des outils « avec lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. II s'agit « pour moi de faire mon chemin ou de rester dans la «boue. Je sais toutes les espérances que vous avez mises «en moi, et veux les réaliser promptement. Ma bonne
«mère, vends quelques-uns de tes anciens bijoux, je les « remplacerai bientôt. Je connais assez la situation de notre « famille pour savoir apprécier de tels sacrifices, et tu dois «croire que je ne te demande pas de les faire en vain, « sinon je serais un monstre. Ne vois dans ma prière «que le cri d'une impérieuse nécessité. Notre avenir est «tout entier dans ce subside, avec lequel je dois ouvrir la «campagne; car cette vie de Paris est un combat perpé- «tuel. Si, pour compléter la somme, il n'y a pas d'autres «ressources que de vendre les dentelles de ma tante, dis- «Iui que je lui en enverrai de plus belles.» Etc.
Il écrivit à chacune de ses sœurs en leur demandant leurs économies, et, pour les leur arracher sans qu'elles parlassent en famille du sacrifice qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bonheur, il intéressa leur délicatesse en attaquant les cordes de l'honneur qui sont si bien tendues et résonnent si fort dans de jeunes cœurs. Quand il eut écrit ces lettres, il éprouva néanmoins une trépidation involontaire : il palpitait, il tressaillait. Ce jeune ambitieux connaissait la noblesse immaculée de ces âmes ensevelies dans la solitude, il savait quelles peines il causerait à ses deux sœurs, et aussi quelles seraient leurs joies; avec quel plaisir elles s'entretiendraient en secret de ce frère bienaimé, au fond du clos. Sa conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant en secret leur petit trésor : il les vit, déployant le génie malicieux des jeunes filles pour lui envoyer incognito cet argent, essayant une première tromperie pour être sublimes. «Le cœur d'une sœur est un diamant de pureté, un abîme de tendresse!» se dit-il. II avait honte d'avoir écrit. Combien seraient puissants leurs vœux, combien pur serait l'élan de leurs âmes vers le ciel! Avec quelles voluptés ne se sacrifieraient-elles pas? De quelle douleur serait atteinte sa mère, si elle ne pouvait envoyer toute la somme! Ces beaux sentiments, ces effroyables sacrifices allaient lui servir d'échelon pour arn-
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VCF à Delphine de Nucingen. Quelques larmes, derniers grains d'encens jetés sur l'autel sacré de la famille, lui sortirent des yeux. Il se promena dans une agitation pleine de désespoir. Le père Goriot, le voyant ainsi par sa porte qui était restée entre-baillée, entra et lui dit : — Qu'avezvous, monsieur?
— Ah! mon bon voisin, je suis encore fils et frère comme vous êtes père. Vous avez raison de trembler pour la comtesse Anastasic, elle est à un monsieur Maxime de Trailles qui la perdra.
Le père Goriot se retira en balbutiant quelques paroles dont Eugène ne saisit pas le sens. Le lendemain, Rastignac alla jeter ses lettres à la poste. II hésita jusqu'au dernier moment, mais il les lança dans la boîte en disant : «Je réussirai ! » Le mot du joueur, du grand capitaine, mot fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. Quelques jours après, Eugène alla chez madame de Rcstaud et n'y fut pas reçu. Trois fois il y retourna, trois fois encore il trouva la porte close, quoiqu'il se présentât à des heures où le comte Maxime de Trailles n'y était pas. La vicomtesse avait eu raison. L'étudiant n'étudia plus. II allait aux Cours pour y répondre à l'appel, et quand il avait attesté sa présence, il décampait. II s'était fait le raisonnement que se font la plupart des étudiants. II réservait ses études pour le moment où il s'agirait de passer ses examens; il avait résolu d'entasser ses inscriptions de seconde et de troisième année, puis d'apprendre le Droit sérieusement et d'un seul coup au dernier moment. Il avait ainsi quinze mois de loisirs pour naviguer sur l'océan de Paris, pour s'y livrer à la traite des femmes, ou y pêcher la fortune. Pendant cette semaine, il vit deux fois madame de Beauséant, chez laquelle il n'allait qu'au moment où sortait la voiture du marquis d'Ajuda. Pour quelques jours encore cette illustre femme, la plus poétique figure du faubourg Saint-Germain, resta victorieuse, et fit suspendre le mariage de mademoiselle de Rochefide
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avec le marquis d'Ajuda- Pmto. Mais ces derniers jours, que la crainte de perdre son bonheur rendit les plus ardents de tous, devaient précipiter la catastrophe. Le marquis d'Ajuda, de concert avec les Rochefide, avait regarde cette brouille et ce raccordement comme une circonstance heureuse : ils espéraient que madame de Beauséant s'accoutumerait à l'idée de ce mariage et finirait par sacrifier ses matinées à un avenir prévu dans la vie des hommes. Malgré les plus saintes promesses renouvelées chaque jour, monsieur d'Ajuda jouait donc la comédie, et la vicomtesse aimait à être trompée. «Au heu de sauter noblement par la fenêtre, elle se laissait rouler dans les escaliers,» disait la duchesse de Langeais, sa meilleure amie. Néanmoins, ces dernières lueurs brillèrent assez long-temps pour que la vicomtesse restât à Paris et y servît son jeune parent auquel elle portait une sorte d'affection superstitieuse. Eugène s'était montré pour elle plein de dévouement et de sensibilité dans une circonstance où les femmes ne voient de pitié, de consolation vraie dans aucun regard. Si un homme leur dit alors de douces paroles, il les dit par spéculation.
Dans le désir de parfaitement bien connaître son échiquier avant de tenter l'abordage de la maison de Nucingen, Rastignac voulut se mettre au fait de la vie antérieure du père Goriot, et recueillit des renseignements certains, qui peuvent se réduire à ceci.
Jean-Joachim Goriot était, avant la Révolution, un simple ouvrier vermicellier, habile, économe, et assez entreprenant pour avoir acheté le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier soulèvement de 1789. II s'était établi rue de la Jussienne, près de la Halle-aux- Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence de sa section, afin de faire protéger son commerce par les personnages les plus influents de cette dangereuse époque. Cette sagesse avait été l'origine de sa fortune qui commença dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle
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ks grains acquirent un prix énorme à Pans. Le peuple se tuait à la porte des boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans émeute des pâtes d'Italie chez les épiciers. Pendant cette année, le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec toute la supériorité que donne une grande masse d'argent à celui qui la possède, il lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant connue qu'au moment où il n'y avait plus de danger à être riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce de grains semblait avoir absorbé toute son intelligence. S'auissait-il de blés, de farines, de grenailles, de reconnaître leurs qualités, les provenances, de veiller à leur conservation, de prévoir les cours, de prophétiser l'abondance ou la pénurie des récoltes, de se procurer les céréales à bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, étudier leur esprit, saisir leurs défauts, un homme l'eût jugé capable d'être ministre d'Etat. Patient, actif, énergique, constant, rapide dans ses expéditions, il avait un coup d'œil d'aigle, il devançait tout, prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate
f>our concevoir, soldat pour marcher. Sorti de sa spéciale, de sa simple et obscure boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant de la porte, il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens*, forts seulement en bêtise. Ces natures se ressemblent presque tontes. A presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au cœur. Deux sentiments exclusifs avaient rempli le cœur du vermicellier, en avaient absorbé l'humide, comme le commerce des grains em-
ployait toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse, d'un amour sans bonus. Goriot avait admiré en elle une nature frêle et forte, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la sienne. S'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la protection exercée à tout moment en faveur d'un être faible? joignez-y l'amour, cette reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme : elle commençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des sentiments. Peut-être eût-elle cultivé cette nature inerte, peut-être y eût-elle jeté l'intelligence des choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment de la paternité se développa chez Goriot jusqu'à la déraison. II reporta ses affections trompées par la mort sur ses deux filles, qui, d'abord, satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par des négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-père, le seul homme pour lequel il avait eu du penchant, prétendait savoir pertinemment que Goriot avait juré de ne pas faire d'infidélité à sa femme, quoique morte. Les gens de la Halle, incapables de comprendre cette sublime folie, en plaisantèrent, et donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marché, s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de poing sur l'épaule qui l'envoya, la tête la première, sur une borne de la rue Oblin*. Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat que portait Goriot à ses filles était si connu, qu'un jour un de ses concurrents, voulant le faire partir du marché pour rester maître du cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un
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cabriolet. Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt la Halle. Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la réaction des sentiments contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il n'appliqua pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cet homme, il le chassa de la Halle en le forçant, dans une circonstance critique, à faire faillite. L éducation de ses deux filles fut naturellement déraisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente, et ne dépensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de Goriot était de satisfaire les fantaisies de ses filles : les plus excellents maîtres furent chargés de les douer des talents qui signalent une bonne éducation; elles eurent une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme d'esprit et de goût; elles allaient à cheval, elles avaient voiture, elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche; il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur père s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des anges, et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en âge d'être mariées, elles purent choisir leurs maris suivant leurs goûts : chacune d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune de son père. Courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud, Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine aimait l'argent : elle épousa Nucmgen, banquier d'origine allemande qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses filles et gendres se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce commerce, quoique ce fût toute sa vie. Après avoir subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit à se retirer avec le produit de son fonds, et les bénéfices de ces dernières années; capital que madame Vauquer, chez laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de
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huJt à dix mille livres de rente. II se jeta dans cette pension par suite du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par leurs maris de refuser non-seulement de le prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement.
Ces renseignements étaient tout ce que savait un monsieur Muret sur le compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confirmées. Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable tragédie parisienne.
Vers la fin de cette première semaine du mois de décembre, Rastignac reçut deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de sa sœur aînée. Ces écritures si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières gouttes de sang. La lettre de sa mère était ainsi conçue :
«Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demandé. « Fais un bon emploi de cet argent, je ne pourrais, quand «il s'agirait de te sauver la vie, trouver une seconde fois « une somme si considérable sans que ton père en fût «instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre ménage. «Pour nous la procurer, nous serions obligés de donner «des garanties sur notre terre. II m'est impossible de juger «le mérite de projets que je ne connais pas; mais de «quelle nature sont-ils donc pour te faire craindre de me «les confier? Cette explication ne demandait pas des vo- « lûmes, il ne nous faut qu'un mot à nous autres mères, «et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. «Je ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta «lettre m'a causée. Mon cher fils, quel est donc le senti-
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< ment qui t a contraint à jeter un tel effroi dans mon ((cœur7 tu as dû bien souffrir en ni écrivant, car j'ai bien «souffert en te lisant. Dans quelle carrière t'engages-tu «donc? Ta vie, ton bonheur seraient attachés à paraître etee que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne saurais «aller sans fane des dépenses d'argent que tu ne peux «soutenir, sans perdre un temps précieux pour tes études? o Mon bon Eugène, crois-en le cœur de ta mère, les voies «tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et la
< résignation doivent être les vertus des jeunes gens qui «sont dans ta position. Je ne te gronde pas, je ne vou- «drais communiquera notre offrande aucune amertume. «Mes paroles sont celles d'une mère aussi confiante que «prévo vante. Si tu sais quelles sont tes obligations, je sais, h moi, combien ton cœur est pur, combien tes intentions «sont excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte : Va, «mon bien-aimé, marche! Je tremble parce que je suis «mère; mais chacun de tes pas sera tendrement accom- «pagné de nos vœux et de nos bénédictions. Sois pru- «dent, cher enfant. Tu dois être sage comme un homme, «les destinées de cinq personnes qui te sont chères repo- «sent sur ta tête. Oui, toutes nos fortunes sont en toi, «comme ton bonheur est le nôtre. Nous prions tous Dieu «de te seconder dans tes entreprises. Ta tante Marcillac «a été, dans cette circonstance, dune bonté inouïe : elle «allait jusqu'à concevoir ce que tu me dis de tes gants. «Mais elle a un faible pour l'aîné, disait-elle gaiement. «Mon Eugène, aime bien ta tante, je ne te dirai ce qu'elle «a fait pour toi que quand tu auras réussi; autrement, son «argent te brûlerait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, «ce que c'est que de sacrifier des souvenirs? Mais que «ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te dire «qu'elle te baise au front, et voudrait te communiquer «par ce baiser la force d'être souvent heureux. Cette «bonne et excellente femme t'aurait écrit si elle n'avait pas «la goutte aux doigts. Ton père va bien. La récolte de
« 1819 passe nos espérances. Adieu, cher enfant, je ne «dirai rien de tes sœurs : Laurc t'écrit. Je lui laisse le plai- « sir de babiller sur les petits événements de la famille. «Fasse le ciel que tu réussisses! Oh! oui, réussis, mon «Eugène, tu m'as fait connaître une douleur trop vive «pour que je puisse la supporter une seconde fois. J'ai su «ce que c était d'être pauvre, en désirant la fortune pour «la donner à mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse «pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta mère «t'envoie.»
Quand Eugène eut achevé cette lettre, il était en pleurs, il pensait au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer la lettre de change de sa fille. «Ta mère a tordu ses bijoux! se disait-il. Ta tante a pleuré sans doute en vendant quelques-unes de ses reliques ! De quel droit maudirais-tu Anastasie? tu viens d'imiter pour I'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant ! Qui , d'elle ou de toi , vaut mieux ? » L'étudiant se sentit les entrailles rongées par une sensation de chaleur intolérable. II voulait renoncer au monde, il ne voulait pas prendre cet argent. II éprouva ces nobles et beaux remords secrets dont Te mérite est rarement apprécié par les hommes quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par les anges du ciel le criminel condamné par les juristes de la terre. Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur, dont les expressions innocemment gracieuses lui rafraîchirent le cœur.
«Ta lettre est venue bien à propos, cher frère. Agathe «et moi nous voulions employer notre argent de tant de «manières différentes, que nous ne savions plus à quel «achat nous résoudre. Tu as fait comme le domestique «du roi d'Espagne quand il a renversé les montres de «son maître*, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous «étions constamment en querelle pour celui de nos désirs
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«auquel nous donnerions la préférence, et nous n'avions «pas devine, mon bon Eugène, l'emploi qui comprenait «tous nos désirs. Agathe a sauté de joie. Enfin, nous savons été comme deux folles pendant toute la journée, «à telles enseignes (style de tante) que ma mère nous disait «de son air sévère : «Mais qu avez-vous donc, mesdemoiselles?» Si nous avions été grondées un brin, nous en «aurions été, je croîs, encore plus contentes. Une femme «doit trouver bien du plaisir à souffrir pour celui qu'elle «aime! Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu «de ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je «suis trop dépensière. Je m'étais acheté deux ceintures, «un joli poinçon pour percer les œillets de mes corsets, «des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que « cette grosse Agathe, qui est économe, et entasse ses écus «comme une pie. Elle avait deux cents francs! Moi, mon «pauvre ami, je n'ai que cinquante écus. Je suis bien «punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits, il me «sera toujours pénible de la porter. Je t'ai volé. Agathe a «été charmante. Elle m'a dit : «Envoyons les trois cent «cinquante francs, à nous deux!» Mais je n'ai pas tenu à «te raconter les choses comme elles se sont passées. Sais- «tu comment nous avons fait pour obéir à tes comman- « déments, nous avons pris notre glorieux argent, nous «sommes allées nous promener toutes deux, et quand «une fois nous avons gagné la grande route, nous avons «couru à Ruffec, où nous avons tout bonnement donné «la somme à monsieur Gnmbert, qui tient le bureau des «Messageries royales! Nous étions légères comme des hi- « rondelles en revenant. « Est-ce que le bonheur nous allé- «girait?» me dit Agathe. Nous nous sommes dit mille «choses que je ne vous répéterai pas, monsieur le Pan- «sien, il était trop question de vous. Oh! cher frère, nous «t'aimons bien, voilà tout en deux mots. Quant au secret, «selon ma tante, de petites masques comme nous sont «capables de tout, même de se taire. Ma mère est allée
LE PFRE GORIOT. } i q
«mystérieusement à Angouléme avec ma tante et toutes «deux ont gardé le silence sur la haute politique de leur «voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues conférences «d'où nous avons été bannies, ainsi que monsieur le «baron. De grandes conjectures occupent les esprits dans «l'Etat de Rastignac. La robe de mousseline semée de «fleurs à jour que brodent les infantes pour sa majesté la «reine avance dans le plus profond secret. II n'y a plus «que deux laizes à faire. II a été décidé qu'on ne ferait «pas de mur du côté de Verteuil, il y aurait une haie. Le «menu peuple y perdra des fruits, des espaliers, mais on « y gagnera une belle vue pour les étrangers. Si l'héritier «présomptif avait besoin de mouchoirs, il est prévenu «que la douairière de Marcillac, en fouillant dans ses tré- «sors et ses malles, désignées sous le nom de Pompéia et «d'HercuIanum, a découvert une pièce de belle toile de «Hollande, qu'elle ne se connaissait pas; les princesses «Agathe et Laure mettent à ses ordres leur fil, leur ai- «guille, et des mains toujours un peu trop rouges. Les «deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont con- « serve la funeste habitude de se gorgerde raisiné, de faire «enrager leurs sœurs, de ne vouloir rien apprendre, de «s'amuser à dénicher des oiseaux, de tapager, et de cou- «per, malgré les lois de l'Etat, des osiers pour se faire des «badines. Le nonce du pape, vulgairement appelé mon- « sieur le curé, menace de les excommunier s'ils conti- «nuentà laisser les saints canons de la grammaire pour «les canons du sureau belliqueux. Adieu, chère frère, «jamais lettre n'a porté tant de vœux faits pour ton « bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien «des choses à nous dire quand tu viendras! Tu me diras «tout, à moi, je suis l'aînée. Ma tante nous a laissé soup- «çonner que tu avais des succès dans le monde.
L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.
«Avec nous s'entend! Dis donc, Eugène, si tu voulais,
«nous pourrions nous passer de mouchoirs, et nous te « ferions do chemises. Réponds-moi vite à ce sujet. S'il «te fallait promptement de belles chemises bien cousues, c nous serions obligées de nous y mettre tout de suite; et «s il y avait à Pans des façons que nous ne connussions «pas, tu nous enverrais un modèle, surtout pour les poi- «gnets. Adieu, adieu! je t'embrasse au front du côté «gauche, sur la tempe qui m'appartient exclusivement. «Je laisse l'autre feuillet pour Agathe, qui m'a promis de « ne rien lire de ce que je te dis. Mais pour en être plus «sûre, je resterai près d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta «sœur qui t'aime.
« LAURE DE RaSTIGNAC. ))
— Oh ! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix ! Des trésors ne paveraient pas ce dévouement. Je voudrais leur apporter tous les bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il après une pause. II faut que chaque pièce porte coup ! Laure a raison. Nom d'une femme! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un autre, une jeune fille devient rusée autant qu'un voleur. Innocente pour elle et prévoyante pour moi , elle est comme l'ange du ciel qui pardonne les fautes de la terre sans les comprendre.
Le monde était à lui ! Déjà son tailleur avait été convoqué, sondé, conquis. En voyant monsieur de Trailles, Rastignac avait compris l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens. Hélas! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes : un tailleur est ou un ennemi mortel, ou un ami donné par la facture. Eugène rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternité de son commerce, et qui se considérait comme un trait d'union entre le présent et l'avenir des jeunes gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait la fortune de cet homme par un de ces mots auxquels il excella plus tard. — Je lui connais, disait-il, deux pantalons
LE FKRE GORIOT. 3
qui ont fait faire des mariages de vingt mille livres de rente.
Quinze cents francs et des habits a discrétion ! En ce moment le pauvre Méridional ne douta plus de rien, et descendit au déjeuner avec cet air indéfinissable que donne à un jeune homme la possession d'une somme quelconque. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles; la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups; le lendemain, il en donnerait à un premier ministre. II se passe en lui des phénomènes inouïs : il veut tout et peut tout, il désire à tort et à travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans argent happe un brin de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot misère. Paris lui appartient tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et flambe! âge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme, ni la femme! âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les plaisirs! Qui n'a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine! — «Ah! si les femmes de Pans savaient! se disait Rastignac en dévorant les poires cuites, à un liard la pièce, servies par madame Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici.» En ce moment un facteur des Messageries royales se présenta dans la salle à manger, après avoir fait sonner la porte à claire-voie. II demanda monsieur Eugène de Rastignac, auquel il tendit deux sacs à prendre, et un