ANDRE CHENIER
Je ne voudrais pas dire uae chose abominable; mais il me semble que la guillotine de la Terreur a fait plus de bien que de mal à ce cher et ^and poète pour qui elle fut une sorte de sanglant Capitole. Si on l'avait laissé vivre, il y a longtemps aujourd'hui qu'il serait mort de vieillesse, et il n'aurait autour du front que sa couronne de lauriers, il n'aurait pas cette auréole impérissable que le martyre lui a donnée. Non qu'il me vienne jamais à la pensée de contester le merveilleux talent, le génie dout il a fait preuve dans certaines parties de son œuvre. Où je le trouve incomparable, c'est dans ces fragments si directement inspirés par
la muse grecque qu'oo les dirait de pures traductions :
Accours, Jeune Chromis, Je t'aime et]« «uli belle. Belle comme DUae et légère comme elle, etc. ;
Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Clarok écoute.
et vingt autres morceaux qui semblent autant de camées retrouvés dans la poussière des siècles. Mais, quand il quitte la vie antique pour la vie moderne, quand il ne cherche plus à exprimer que ses propres sentiments ou ceux de ses contemporains, il m'est difficile de lui garder la même admiration. Je trouve sa langue souvent vulgaire, pâteuse, alourdie d'épithètes inutiles, sj^rchargéc de vains ornements qui, tenant h la fois du génie grec et du génie latin, produisent des dissonances et des disparates dont le goût se trouve blessé, le ne saurais, par exemple, à le dire franchement, partager le sentiment général au sujet de son élégie la Jeune Captive que toutes les anthologies mettent au rang des chefs-d'œuvre de la langue française. Je ne la cite pas, elle est partout. Je demande pourtant s'il est possible de trouver quelque part une série d'images plus banales et plus usées sur la mort précoce d'une jeune femme. Cette femme est dans les cachots de la
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Terreur. Elle eD sera peut-être tirée demain pour aller à l'échafaud. Qui s'en douterait? A l'enloadre parler, ne dirait-on pas qu'il s'agit d'une jeune villageoise se sentant mourir de sa belle mort plutôt que d'une marquise prisonnière menacée d'une fin tragique? L'élégie, à quelques détails près, convient beaucoup mieux à la première qu'à la seconde.
l'ipi, la faux, te pressoâ; le pampre, le miel, l'oiseleur. Philomine, le chemin bordé if ormeaux, est-ce bien là, je vous te demande, le langage que peut tenir la jeune victime aristocratique? Vous me direz que c'est là une chicane ; j'en appelle à votre propre témoignage : en lisant cette élégie qui devrait faire verser tant de larmes, avez-vous jamais éprouvé un sincèreattendrissement? Le tort, le grand tort d'André (Ihéoier, c^est de s'être abstrait systématiquement du monde ou il vivait pour se transporter par l'imagination dans le monde antique, dans le monde païen. 11 a dû à ce changement d'optique ce que je trouve d'artiûciel dans beaucoup de ses pages. Il est vrai qu'il lui a dil aussi 1 a plupart des beautés qui rendront sa mémoire immortelle.