‹ Œuvres complètes de J. Autran (volume 2)Chapitre 9 sur 54 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

J'ai raconté, je crois, dans une de mes préfaces, comment je fis la conoaissance du colonel d'illens, qui. en 18^0, commandait à Milianah pendant te plus funeste blocus qu'une garnison française ait jamais subi. le m'aventure, pour ne pas laisser ici de lacune, à répéter ma petite histoire, d'autant plus, ma chère amie, que vous n'êtes pas obligée d'avoir lu toutes mes préfaces.

Mes vers au 17~* léger avaient fait de moi dans l'opinion une espèce de poète militaire africain. Ce fut probablement à ce titre qu'un des grands négociants de Marseille me convia à un dîner qu'il donnait en l'honneur du colonel d'illens, de passage dans notre ville. La fétè fut brillante. Celui qui en était le héros le fut moins. Ce brave officier venait de passer par de telles

lis LETTRES ET NOTES DE VOYAGE,

épreuves qu'il y avail laissé tout ce qu'il pouvait avoir jamais eu de gaieté et de galanterie. Il mangeait comme un homme qui vient de subir un long jeûne et qui estime que la bouche peut servir à mieux que prononcer d'inutiles paroles. Quand on servit le café, il viot pourtant à moi, et voulut bien m'exprimcr le regret que je n'eusse pas fait partie de la garnison de Milianah. J'y aurais, selon lui, trouvé matière à poésie. — On racontait de telles horreurs du blocus, qu'il me fut, je l'avoue, difficile de partager ce regret. Je me contentai de lui demander quelques détails nouveaux et inédits, ajoutant que les poètes n'avaient pas toujours besoin d'avoir vu, qu'ils devinaient le plus souvent. Il entama donc sa narration, puis, l'interrompant tout â coup :

— Mais, dit-il, au lieu de vous conter tout cela, ce qui serait bien long, je pourrais vous le faire lire dans le journal que j'ai tenu quotidiennement pendant notre terrible captivité.

— Ohl colonel, un journal! mais c'est un trésor que vous m'offrez là.

Dès le soir même, je le tins dans les mains. Je lus avec emportement ces pages qui sentaient la poudre; j'eus bientôt bàli dans ma tête tout le plan du poëme.

L'idée d'écrire une sorte de légende dont les souffrances obscures d'un simple soldat fourniraient le sujet, me séduisait plus que je ne saurais vous le dire. Au* cune ne pouvait mieux répondre i cet idéal qui a toujours été le mien : Tirer de l'ombre les vertus inconnues et les mettre en lumière; célébrer les petites gens, les matelots, les soldats, les laboureurs; jamais les amiraux, jamais les généraux, jamais les hobereaux. Ceux-là onteuassez longtemps te monopole de la renommée; il est juste que les rôles soient un peu changés et qu'il faille avoir été à la peine pour être à l'honneur. Tel était alors, tel est encore mon programme; si jamais j'ai une épitaphe, je voudrais que ce fût celle-ci : Exallavit humiles.

]e me mis donc à l'œuvre sans délai. Je travaillai tout d'une haleine. C'est là mon défaut : une fois lancé je ne m'arrête plus. Il faudra, un jour, que je reprenne le travail de tout mon passé, et que je le revoie, que je le refonde, que je le remanie de fond en comble. J'aurai besoin d'un grand courage, mais je l'aurai.

Mon poëme fini, j'en donnai la nouvelle à d'Illens, qui était déjà retourné en Afrique. Il revint tout exprès pour en entendre la lecture. Le bonhomme exultait. Être le héros d'un poëme, être chanté en vers

alexandrins, c'était là une fortune qu'il n'eût jamais rêvée. Si petite que fût l'Iliade, il était sur le point de se croire un Achille.

H fut convenu que, sans perdre une heure, je porterais le manuscrit à l'imprimeur; que, le livre imprimé, je lui enverrais la moitié de l'édition, à lui d'Illens, qui se chargeait de la distribuer chez tous les libraires de l'Afrique. Notre gloire, h tous les deux, était désormais assurée dans une des cinq parties du monde.

Ce qui fut dit fut fait. A peine sortis des mains du brocheur, cinq ou six cents exemplaires, formant un énorme ballot, furent expédiés sur le premier paquebot partant. Mais voyez la chance qui dès lors commen(;ait à poursuivre les œuvres de votre ami : le convoi qui portait le ballot fut surpris au désert et mis au pillage par une bande d'Arabes survenus à l'improviste, et, quatre jours après, dans une expédition qui semblait n'être qu'une promenade militaire, le colonel d'Illens était assassiné à la tête de son régiment par un Arabe embusqué dans une broussaille. Pauvre homme I lui qui s'était cru sur le seuil de l'immortalité.

Peu s'en fallut, du reste, que ce poëme de Uilianah ne me portât malheur à moi-même. Quelque temps après sa publication — car, tant bien que mal, il eut uuo

publicité — je reçus une lettre dont le contenu était à peu près celui-ci ;

<i Monsieur,

1) Vous avez commis une criante injustice dans votre poëme de Milianah : je faisais partie do la garnison comme olBcier d'artillerie dans ta Légion étrangère : vous ne m'avez pas nommé, l'espère que vous voudrez bien faire une seconde édition pour réparer un oubli que je suppose involontaire, sinon vous me verriez bientôt arriver à Marseille. »

Et il signait d'un nom allemand qui, par parenthèse, avait sept syllabes, un de ces noms qu'on s'empresse d'oublier, quand par hasard on les a jamais sus.

Je lui répondis que toute l'artillerie du monde ne parviendrait pas à faire entrer un nom de sept syllabes dans un alexandrin, que j'étais d'ailleurs prêt à mourir pour les saintes lois de la prosodie française. Cette letlrc lancée, je m'attendais à le voir arriver et m'oiïrir le choix des armes, depuis la couleuvrine jusqu'à l'obusier. Je n'ai jamais plus eu de ses nouvelles.

La gloire — ne riez pas du mot, je le souligne — avait bien fait son premier pas, mais la forlune restait toujours fort en arrière. Je possédais, pour tout bien, une magnifique bague en diamant, représentant la couronne de France et le chiffre du roi régnant L. P. que le jeune colonel du 17', à son départ de Marseille, m'avait laissée en souvenir. J'avais aussi quelques fleurs d'argent conquîseg sous des pseudonymes divers dans les poétiques tournois des Jeux floraux.

Il y avait des moments où, pressé par la nécessité cruelle, je contemplais mes joyaux, en me disant, comme le coq de la fable :

Le [Doiodre gr«in de mil Ferait bien mieux mon tfliirel

LA MAISON DËUOLIE. il3

Je Ûaia par céder à la tentation; faisant deux parts de mes trésors, je mis de cAté la bague étincelante — on ne vend pas la couronne de France! — et je portai les trophées du Capitole toulousain

Chez moD voisin te lipidsire.

Que ne donnerais-je pas, aujourd'hui, pour avoir conservé ces précieuses reliques de ma jeunesse I

Je les regrette d'autant plus, que j'aurais pu, avec plus d'ordre et de prévoyance dans la gestion de mes alîaires, me dispenser d'un tel sacrifice. Le journaliste s'était doublé en moi du fonctionnaire. J'étais devenu, par la démission de Mérj-, le dirt^cteur de la Bibliothèque publique de Marseille, et Dieu sait avec quelle joie je m'étais vu placé à la tâte des soixante mille volumes qui la composent. La première fois que j'entrai, que je me promenai, à titre de seigneur et maître dans ces vastes salles, dans ces longues galeries toutes tapissées d'histoire, de philosophie, de science, de poésie, il me sembla que l'avenir m'appartenait, que j'allais puiser à pleines mains aux sources du génie, que j'allais faire des chefs-d'œuvre. Je ne me doutais pas alors qu'un regard jeté d'une fenêtre sur la campagne, qu'une promenade dans les bois, qu'une heure de rêverie dans une chambre vide nous donnent

m LETTRES ET HOTES BE VOYAGE.

souvent plus d'idées que tous les livres du monde.

Si je ne dus pas à la Bibliothèque d'écrire un seul chef-d'œuvre, je lui dus, ce qui valait peut-être tout autant, des rencontres, d'aimables visites, des entretiens, des amitiés dont le souvenir me sera toujours précieux.

C'est là que venait me dire bonjour, presque chaque matin, un cher enfant de la Gironde, Justin Dupuy, venu de Bordeaux à Marseille pour y collaborer à la Gazette du Midi. Intelligence toujours éveillée, esprit mobile et fureteur, il allait, interrogeant tous les rayons, montant aux échelons, cherchant un livre de théologie ou un livre de botanique, à la poursuite d'un Confucius ou des Contes de ma Mère l'Oie. Puis, au moment de s'en aller, il s'arrêtait parfois à la porte de mon cabinet :

— Le temps est beau, me disait-il, si nous allions ce soir dîner aux Chartreuxt

Les Chartreux, vous le savez, madame, sont un quartier solitaire et à demi champêtre où les cabarets ne manquent pas. On y dîne à peu de frais sous des tonnelles éclairées par les rayons du soir. Tout y est bon, excepté le vin; mais le vin. c'était mon camarade qui se chargeait de l'apporter. En sa qualité de Bordelais, il recevait de son pays, de temps à autre, des envois de ses amis; souvenirs en bouteilles qu'il aimait à me

faire goûter. L'œil étincelant, — je o'ai jamais vu des yeux comme les siens, — il entamait alors les plus étranges causeries, il touchait h tout, il confondait tout, la folie et la sagesse, le rire et les larmes, le commencément et la fin. Hélas! qui m'aurait dit que ce spirituel compagnon allait sHbl s'éloigner de la table pour n'y plus revenir?

Au buquet de la fie, lafortand convive. J'apparus un Joar, et ]e meurs!

C'est à la Bibliothèque que je vis pour la premiërc fois un personnage bien autrement célèbre que ce pauvre Dupuy. Je veux parler de l'homme du siècle dont le nom a été le plus souvent imprimé sur les affiches de théâtre, non-seulement à Paris, mais à Londres, à Saint-Pétcrsboui^, à Berlin, à Madrid, dans toute l'Europe en un mot, et un peu dans les deui Amériques. J'ai nommé M. Scribe. Vous savez qu'il avait écrit pour le compositeur Xavier Boisselot, notre compatriote et ami, lelibretlo de l'Opéra : Ne louches pas à la Beine. Un jour donc, Boisselot entra dans mon cabinet suivi d'un homme d'une cinquantaine d'années, dont l'air fin, mais un peu bourgeob, faisait songer à un notaire de comédie. — M. Scribe, qui traverse Marseille, me dit-il, désire

ISS lettrils et notes de voyage.

jeter un coup d'œil sur vos richesses bibliographiques,

permettez-moi de vous le présenter.

M. ïicribe, je dois le dire, ne jeta aundites richesses qu'uD coup d'œil assez superficiel ; puis, comme il sortait, Boisselot, me prenant à part, me convia à un banquet qu'il offrait, le soir même, à son illustre collaborateur, au restaurant de la Hiserve; il n'y aurait que quelques convives choisis. J'acceptai. Les convives furent plus nombreux qu'on ne m'avait dit. Un d'eux qui avait l'habitude de parler en toute occasion, dans les festins comme aux enterrements, porta, au dessert, un toast au héros de la fôte, ne manquant pas de dire que sa carrière dramatique comptait autant de succ6s que de pièces,

— Pardon, monsieur, vous vous trompez, dit M. Scribe l'interrompant, j'ai débuté par sept chutes successives. Je dis cela pour ne pas décourager ceux d'entre vous qui rêvent peut-être de théâtre.

Ce fut encore à la Bibliothèque que je reçus la visite d'une femme non moins célèbre alors que M. Scribe lui-même, d'une femme qui a été l'interprète la plus instinctive, la plus passionnée, la plus éloquente du génie romantique au théâtre. Vous devinez qu'il s'agit de madame Dorval. Je la reconnus tout de suite à ce

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masque étrange, înrégulier, à celte pftieur tragique, que n'oubliaieDt jamais tous ceux qui l'avaient une fois me sur la scënc. Si ce n'est pas elle qui a dit ce mot : n Je ne suis pas belle, je suis pire, a c'est elle qui aurait pu le dire, d'autant plus qu'elle avait en parlant de ces trouvailles d'expression où se révèle toute l'origiDalité d'un esprit. De sa belle voix harmonieuse quoiqu'un peu fatiguée, elle me demanda si je voulais bien lui faire remettre la Marie Stuari de M, Lebrun. Elle ne désirait pas l'emporter, elle voulait seulement y jeter un coup d'œil. Je la fis asseoir sur le meilleur fauteuil de mon cabinet; je mis sous ses pieds, en guise de labourel, un in-folio, les Hommes illustres de Plutarque, — elle en avait vu d'autres à ses pieds, — et j'allai moi-même lui chercher la pièce qu'elle se mit à parcourir. Ce ne fut pas long. Elle se leva bientôt d'un brusque mouvement, referma le volume, le jeta sur la table voisine, et se mit à parler d'autre chose. C'était un jugement qui en valait bien un autre.

A quelque temps de là, je faisais un de mes premiers voyages à Paris. C'était au lendemain des fétos de Noël. Je me présentai chez la grande actrice avec une lettre et une petite boite mystérieuse qu'un de ses amis m'avait confiées pour elle.

ISS LETTRES ET KOTES DE VOYAGE.

— Madame n'est pas rentrée, me dit la camériste dans l'antichambre.

— Eh bien, veuillez lui remettre cet envoi qui vient de Marseille.

A ces mots, une porte s'ouvrit.

— Qu'est-ce que j'entends? s'écria la belle vois sonore ; on parie de Marseille, je suis chez moi. Entrez, monsieur. Ah! je vous reconnais! Parlez-moi de tous nos amis.

— Mais, madame, vous étiez à table, je vous dérange, lui dis-je en désignant de la main un gros monsieur coiffé d'un bonnet de nuit, la serviette nouée autour du cou. C'était son mari, M. Meric, un homme de beaucoup d'esprit et de philosophie.

— Mais non, mais non, vous ne me déran^^ez pas, vous venez de Marseille, et il faut bien que je vous dise toute l'alTection que j'ai pour cette ville qui m'a si bien accueillie. Tenez, voulez-vous la preuve de cette affection? Entrez dans ma chambre.

Elle m'y poussa; elle me montra une de ces petites crèches que l'on fait chez nous pour les enfants aux environs des fâtes de Noël ; rien n'y manquait, ni le bœuf, ni l'âne, ni les mages agenouillés, ni les petites collines de papier gris, ni le ruisseau fait d'un débris de miroir

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cassé, BÎ eofln les bouteilles enveloppées d'un linge mouillé le long desquelles ont germé, ont poussé (es grains de blé, les grains de lentille.

— Les Pariùens ne connaissent pas cela, disait-elle. Ob! ces Parisiens I II n'y a que les Marseillais, il n'y a que les babitaots de votre ville, de ma chère ville, pour avoir de ces idées-là.

Et, tout en parlant ainsi, elle ouvrait la boite que je lui avais apportée, et il se trouva que cette boite, à mon grand étoonement, contenait dix ou douze de ces petits personnages que nous appelons des santons. Cela mit te comble à son enthousiasme.

Pendant plus d'une heure encore, elle me fit parler de la Provence, de ses collines qui sentent si bon, des cabarets de ses rivages où l'on mange des coquillages si exquis. Elle était Bretonne, elle; mais, après la Bretagne, il D'y avait au monde que la Provence. Je ne pus me retirer qu'à grand'peine, et, en traversant la salle à manger, je revis le philosophe Merle, qui, la serviette toujours nouée autour du cou, le bonnet de nuit de plus en plus rabaissé, s'était décidément endormi sur sa chaise.

Vous le voyoE, cette bonne bibliothèque de Marseille me valait bien des rencontres, bien des relations inattendues.

Après madame Dorval, ce fut Ligter qui vint m'y voir, Ligier le grand acteur tragique, un de ceux qui ont fait la gloire du Théâtre-Français. Par une singulière coïncidence, ce fut encore Marie Stuart qui l'amena vers moi. Il traversait Marseille, il connaissait mon nom, il avait lu dans les Débats mes vers au 17' léger, il avait lu je ne sais où d'autres vers que j'avais écrits en l'honneur de Molière, le jour même où Paris lui élevait une statue à deux pas de sa maison; tout cela lui avait gagné le cœur : il avait voulu me connaître en passant, il avait voulu me demander si je n'aimerais pas à travailler pour le théâtre. Pourquoi ne ferais-je pas, par exemple, une Marie Stuart?

— Une Marie Stuart! mais il en existe une, la Marie Stuart de M. Lebrun, où vous avez un des premiers rôles.

— C'est justement pour cela que j'en demande une autre. Voyons, jeune homme, courage 1 et mettez-vous à l'œuvre I

Et il sortit de ce pas d'un homme accoutumé à arpenter les planches.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en effet je me mis à l'œuvre. le connaissais en ce temps-là un professeur d'allemand par lequel je me fis faire un mot à mot

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scrupuleux de la tragédie de Schiller. Je brochai làdessus la pièce demandée par Ligier ; puis, au lieu de la lui envoyer, je la jetai dans un tiroir. Je l'ai brûlée depuis, pour ne pas faire trop de peine à ce bon monsieur Lebrun. C'est li, du moins, le prétexte que je me suis donné à moi-même, pour détruire un ouvrage qui De valait peut-être pas mieux que le sien.

Que d'autres choses d'ailleurs n'ai-je pas brùléesl J'ai jeté au feu le manuscrit d'un volume de vers intitulé - Piutnts blandus et Plvmes noires, j'y ai jeté la Joueurs de cornemuse, j'y ai jeté les Trois Sœurs, gros roman en prose qui eitt fourni la matière de deux ou trois volumes, un volume par sœur. En littérature, brûler, c'est presque sauver. Le feu ne vaut-il pas mieux que l'oublil

Passons à une autre silhouette.

Gomme je me promenab un matin dans la longue galerie de mon éternelle bibliothèque, j'y aperçus une figure qui ne ressemblait à aucune de celles de dos habitués. Un homme aux longs cheveux, à l'expression de visage légèrement rabelaisienne, se promenait comme moi, ne jetant par intervalle aux volumes alignés sur les rayons qu'un regard assez indifférent. 11 portait un chapeau mou, et, sous son épais menton, en guise de cravate, une espèce de ficelle. le ne sais pourquoi cette

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figure me préoccupa, l'étais invité pour le jour même à UD dîner qu'une société do jeunes gens, amis des lettres, donnait à M. de Balzac, de passage à Marseille.

J'arrivai, je fus présenté au héros de la fête; c'était, vous l'avez compris, mon mystérieux promeneur du matin. le lui fis mes humbles excuses; car j'avais vu ses portraits, j'aurais dû le reconnaître et mettre à son service toute l'armée de mes livres.

— Soyez sans regrets, me dit-il en riant ; il fait un tel soleil dans votre ville, qu'on y a, par moment, besoin d'un abri : d'autres cherchent la lumière dans les bibliothèques; moi, j'y cherche l'ombre,

On dîna. Naturellement on parla des femmes. Ne sont-elles pas le sujet de la conversation dans toutes les réunions où elles ne figurent pas? Et, d'ailleurs, le romancier qui en avait fait tant de portraits savants et variés, ne devait-il pas, par sa seule présence, amener l'entretien sur elles? Je ne vous répéterai pas tout ce qu'on en dit : je vous sais chatouilleuse sur ce point et prompte aux représailles. Je remarquai seulement tout ce qu'il y avait d'idées imprévues, d'aperçus profonds et nouveaux dans cette tête puissante, tout ce qu il y avait d'éclairs, d'images, d'horizons entr'ouverts dans cette parole qui ne tarissait pas. H me sembla que l'au-

leur de la Peau de chagrin et de tant d'autres beaux livres n'était ni assez connu ni assez loué comme improvisateur éloquent.

Vers onze heures, il me prit sous le bras et m'entraîna avec lui dans une promenade nocturoe le long des trottoirsdéserts. Je me souviens qu'une lune superbe illuminait les façades des maisons. Chemin faisant, je lui disais mon sentiment sur quelques-uns des héros de ses romans. A propos du père d'Eugénie Grandet, je vins à lui parler d'un certain parent ik moi, vieux capitaine de vaisseau en retraite, vieux chevalier de Saint- Louis, qui, à l'âge de soixante ans, venait d'épouser une pauvre fille de vingt ans, et avait déployé à l'occa^on de ce mariage un caractère de lésinerie dont je lui racontai quelques traits. Il éclatait de rire dans la rue silencieuse :

— Ailes toujours, allez toujours I me disait-il ; il n'est pas SÛT que tout cela ne me serve, un jour, à quelque chose. le fais comme Molière : je prends mon bien oii je le trouve.

Je passai plusieurs années sans revoir cet illustre Balzac. Je ne le rovis, détail mémorablel que le 2k février, en pleine révolution, sur le boulevard des Italiens. J'y passais à grand'peine à travers les débris des

arbres renversés et formant barricade, quand je vis s'avancer du cAté de la rue Royale toute une bande de héros qui venaient de saccager et de piller les Tuileries. Défilé tragique et burlesque! La plupart étaient vâtus de costumes dérobés à des vestiaires de théâtre : cuirasses ou pourpoints, casques ou chapeaux à plumes, et ils portaient au bout de leurs piques et de leurs lances artiGctelles de vrais faisans, de vrais coqs de bruyère, d'authentiques gibiers qu'ils venaient de voler et de se partager dans la basse-cour du palais. Toute cette mascarade, à la lumière du grand jour, faisait à la fois horreur et pitié. A la suite, parmi la foule des curieux, marchait M. de Balzac, un lambeau de velours rouge à la main.

— Quoil vous ici? lui dis-je avec étonnement.

— Eh, mon Dieu, ouil me répondit-il; le spectacle est assez instructif pour qu'on le coulemple et qu'on le suive.

— Et ce morceau de velours?

— C'est un lambeau du trône de Louis-Philippe. J'avais déjà un débris du trAne de Charles X. Nous vivons dans un temps qui favorise ce nouveau genre de collection.

Outre les passants plus ou moins célèbres, outre les

grandes figures fugitives qui ne faisaient que traverser ma studieuse demeure, il y avait les visiteurs de tous les jours, les amis arrivant et s'en allant à l'heure accoutumée. De ce nombre était Barthélémy, ce même Barthélémy qui naguère avait fait trembler le monde sous les foudres de sa Nèmisis, et qui maintenant, retiré du combat, vivait dans une retraite mélancolique,

le crois, ma parole d'honDeurI que l'opinion a été bien sévère pour cet homme. Ce qu'il avait fait, je ne veux ni le savoir ni l'en disculper, mais bien d'autres, dans nos malheureux temps, ont eu sur la conscience des péchés du même genre, qui ont pu continuer à marcher la tête haute au milieu de l'indulgence universelle. Si jamais bouc émissaire a payé pour tous les autres, c'est bien ce pauvre Barthélémy, Il est vrai que celui-là avait égratigoé tant d'épidennes, froissé tant d'amours-propres sur son chemin, qu'il devait s'attendre à toutes les rancunes, k tous les ressentiments le jour où les blessés auraient l'occasion de la revanche.

Quoi qu'il en soit, cet homme terrible était devenu l'être le plus débonnaire, le plus pacifique, le plus serviable. 11 menait chaque matin à i'école, en la tenant par la main, une petite fille de huit ou dix ans. Arrivé sur le seuil du pensionnat, il lui faisait mille recom-

mandations de prudence et de sagesse, puis revenait la prendre, le soir, toujours avec la même sollicitude. Il n'eôt pas fait autrement pour sa propre fille. Cette fillette n'était cependant que l'enfant d'une de ses sœurs.Je corrigeais, en ce temps-là, les épreuves de mon poème de MUianah: il voulut m'épargner celte peine : il fit la chasse aux coquilles avec une vigilance qu'aucun proie n'eflt déployée. Si, par intervalle, un vers lui semblait mal venu, il prenait pour m'en faire la remarque toute sorte de timides circonlocutions. Un jour, cette besogne acbevée, il était parti pour la campagne. A peine arrivé, il se souvint d'une construction qui lui parut douteuse. Que fit-il? Il revint subitement me communiquer son inquiétude. Il avait fait quatre lieues à pied pour revoir un versdont, après tout, j'étais seul responsable.

Tai revu Barthélémy peu de temps après la grande élection où les noms de Lamartine, de Cavaignac et de Louis-Napoléon se sont présentés au suffrage populaire pour ta présidence de la République. Il m'a conté une assez curieuse histoire.

Barthélémy, dans cette élection, penchait naturellement pour Lamartine. — Les deux poëtes, réconciliés depuis longtemps de leur querelle poétique d'autrefois,

vivaient mainteDant les meilleurs amis du monde. Barthélémy avait doue composé, pour la faire placarder sur tous les murs de Paria, une piëÈe de vers dans laquelle il passait en revue les divers titres de son illustre ami au suffrage populaire. Faisant allusion à cette formidable lutte que le poète citoyen soutint sur la place de l'Hôtel-de-Ville contre l'invasion de la populace, il disait :

Pendant troli Jourt i:ni«li et troli naiti dou meilleurei, C'Mt le Boiuy d'Anglu d« Bohinte «t dU henre*.

Avant de faire afficher sa pièce, il voulut la soumettre au candidat qu'elle intéressait. 11 va chez Lamartine, il met le poëme sous ses yeux. Arrivé aux vers que je viens de transcrire, Lamartioe se gratte l'oreille.

— Voilà deux vers, dit-il, qui ne se ressemblent guère; le second est superbe; que pensez-vous du premier?

— Je pense comme vous, dit Barthélémy, qu'il est détestable, mais je m'y suis ea vain cassé la tête, je n'ai pu trouver autre chose ; si vous veniez à mon secours?

Alors, Lamartine leva les yeui, regarda quelques instaots le plafond, puis proposa le vers suivant :

Le sein du, cuiraué d'umu sapérieuret, C'est le BolMf d'Anglu de soiiinte-dix heures.

— A merveille! fit Barthélémy.

— Non, dit Lamartine, il y a mieux que cela ; mettez :

Le sein nu, culrasié d'armes intérieures.

— Bravo! s'écria Bartliélemy; vous m'avez fait le plus beau de mes vers. Et c'est ainsi que la chose fut imprimée.

De Barthélémy à Méry, la transition n'est pas difficiie. Je n'en abuserai pas pour vous parler trop longtemps de lui. Vous l'avez connu; il a, un soir, k votre piano, chanté de sa voix édentée, quelques airs de cette Sèmiramis qu'il savait, disait-il, par cœur de la première à la dernière note. Vous savez qu'il affichait la double prétention d'être frileux comme un habitant des régions équatoriales, et non moins improvisateur que M. de Pradel eu personne. Vous savez aussi que, joueur autant que poète, il avait l'habitude, quand il rentrait du cercle au point du jour, après un lansquenet trop prolongé, de s'arrêter sous sa propre fenêtre, de s'y faire une voii de crieur de nuit el de crier : « 11 est minuit! n afin de donner le change à sa femme qui comptait les heures dans la solitude.

Vers 18/|5, il était vcdu, de Paris à Marseille, passer quelques semaines, noo auprès de sa patiente épouse, mais auprès de cette lady G..., aux pieds de laquelle il brûlait uq encens que j'ai toujours soupçonné d'être parfaitement platonique. Il payait, eu vers de toutes les mesures, quelques œillades d'un œil merveilleusement beau, je l'avoue. L'idole habitait alors cette Villa de la Méditerranée qui penchait ses bois de pins sur la vague et dominait un paisage favorable à l'inspiration.

La belle Anglaise avait, un soir, réuni à sa table un certain nombre d'admirateurs, parmi lesquels figuraient Théophile Gautier et Noël Parfait, de retour tous les deux d'un voyage en Algérie. Tous les convives étaient censés appartenir plus ou moins au monde littéraire. Lady G... ne manqua pas une occasion aussi belle de parler de son album et de demander à chacun son tribut. — Je ne vous ai pas dit que j'étais du nombre des convives, mais vous l'avez deviné. — Donc, après le dessert, on alla fumer un cigare sur la terrasse et demander aux étoiles l'inspiration nécessaire. Je fis mon quatrain sans trop de peine; après quoi, je sentis ma manche tirée successivement par trois ou quatre solliciteurs qui trouvaient la muse rebelle. Il me serait si facile, disaient-ils, de les tirer chacun d'embarras.

J'étais bon eofant, je m'en chargeai. Noua renlrâmes au salon, et tous, processionnellement, Méry en tète, nous vînmes déposer notre hommage sur les larges feuilles de vélin de l'opulent volume. J'ai dit tous, je me trompe; il n'y eut que Théophile Gautier qui resta en arriére et s'en tira comme il put. Il était trop poëte, celui-là, pour se contenter de la première banalité venue; il cherchait une perle, et les perles sont rares. Ce qu'il y a de chermant, c'est que ce cher Gautier, qui est la bonhomie en personne, ne s'était pas douté du stratagème. Peu de temps après, rendant compte dans la Prose, de son voyage, il faisait allusion à celte soirée, et disait naïvement de Marseille que tous les enfants de cette ville naissaient avec le don de poésie.

Ceci me remet en mémoire une aventure par laquelle je demande à terminer aujourd'hui la série.

J'avais en ce temps-là deux amis qui passaient pour deux espèces de beaux esprits. Nous les appellerons, s'il vous platt, Pierre et Paul. Pierre vint un jour me relancer dans ma solitude :

— Je me suis sottement chargé, me dit-il, d'une besogne dont je ne viens pas à bout. Paul m'a demandé de lui faire quelques vers qu'il veut lire au mariage de la fille de M.P..., personnage imporuntdontil voudrait ga-

LA HA.ISON DÉMOLIE. |4l

gner les bonnes gr&ces.J'ai cherché, je n'ai rien trouvé. Vous me rendriez uq grand service, si vous vouliez vous acquitter vous-même de la t&che; une vingtaine de vers suffiraient, je pense; seulement vous auriez la bonté de n'en rien dire à Paul.

— Soyez tranquille, lui dis-je ; et, le lendemain, Pierre recevaitrépithalamedemandé. Quelques jours se passent et je rencontre Paul. Il vient à moi d'un air satisfait :

— J'ai fait quelques vers, me dit-il, et serais bien aise de vous les montrer.

Il me les montre.

— Comment trouvez-vous cela7 me demande-t-il.

— Mais, mais... lui dis-je ^vec un certain embarras, je trouve cela... très-bien!

— Eh bien, reprend-il, votre réponse m'enchante; quant h moi, je n'en étais pas très-content.

— Vous êtes difficile.

— Non pas; mais il me semble que j'aurais pu faire mieux. Ce qui me console, c'est que la chose ne m'a pas coAté grand'peine.

— Je le crois, lui dis-je; on y sent loute cette merveilleuse facilité qui vous distingue.

H me quitta et courut montrer à d'autres son petit chef-d'œuvre.

Telles sont, madame, quelques-unes des principales figures qui traversaient de temps en temps ma bibliothèque. Je ne vous dis rien de la plus aimable. Vous y êtes venue vous-même, un jour de printemps, suivie d'un bel enfant qui jouait à la balle dans la galerie. Vous souvient-il de sa terreur, quand, d'un coup do cette balle, il eut brisé la glace qui couvrait un magni- Gque plan de Marseille, vaste travail en relief 0(1 toutes les rues, toutes les maisons étaient fidèlement reproduites? Je vois encore son air penaud devant la catastrophe; j'entends encore le beau discours que vous lui fltes, ce discours qui commença par une réprimande et qui finit par un baiser.

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