‹ Œuvres complètes de J. AutranChapitre 22 sur 99 · BRAVADE · texte numérisé non relu

BRAVADE

Et que je vins si loin meurtrir sur les galets Mon petit pied chaussé de soie.

Non pas; je demandais — un caprice est permis — Le spectacle des flots irrités, insoumis,

L'onde sublime de colère.

Alerte ! c'est dormir assez, roi fainéant !

Étale tes horreurs, formidable Océan !

Déchaine-toi pour me complaire !... »

Elle parlait ainsi, la belle aux cheveux d*or ; Et rOcéan dormait : ce n'était pas encor

Cette voix qui le ressuscite.

11 dormait, il gardait le calme souverain Du roi lion qui rêve en sa cage d'airain

Tandis qu'un faible enfant l'excite.

A travers les barreaux, le téméraire enfant Pousse un roseau fragile, et, d'un air triomphant,

Atteint le monstre qui repose.

Le lion le regarde, insensible à ce jeu.

Il ne lui convient pas de quitter pour si peu

Sa somnolence grandiose !

Au milieu des brisants où le flot tourbillonne, Le phare vers la nue élève sa colonne.

Pilier de blocs massifs qu'unit un dur ciment. Il surgit, solitaire, ainsi qu'un monument.

Des vagues à ses pieds la fureur se déchaîne : On dirait que la mer assiège de sa haine Cette tour qui, montrant le péril aux vaisseaux, La frustre d'un butin convoité par ses eaux.

Le soir vient, l'horizon s'efface dans la brume : Sur la tour, aussitôt, le fanal se rallume ; Avant même qu'au ciel une étoile ait relui.

Un astre éclaire l'onde, et cet astre, c'est lui!...

Foyer de vifs rayons dont la lueur éclate, Il enflamme les airs d'une teinte écarlate ; Et, sur rOcéan noir, son reflet projeté Semble un chemin de feu par la boule agité.

Averti des écueils dont ce bord se hérisse,

Le navire alors cherche une onde plus propice ;

Il veille à sa manœuvre, et, le long du canal,

Rend grâce en le fuyant au lumineux fanal.

Des nochers en péril ce guide manifeste

A d'autres voyageurs sera pourtant funeste.

Il en est qui par lui sont pris en trahison :

Ceux-là sont les oiseaux bercés à l'horizon,

Ce sont les passagers du vent et de la nue.

La saison froide et triste étant déjà venue,

En colonne, en triangle, ils traversaient les airs.

Cherchant au loin des cieux plus tièdes et plus clairs.

Voilà qu'au bord des flots l'ardent soleil du phare

Brille, et dans leur essor les trouble et les égare.

Eux qui des cieux profonds savent chaque sentier.

Qui firent sans erreur le tour du globe entier.

Pour la première fois suspendus par le doute.

Se laissent détourner de l'infaillible route ;

Ils veulent de plus près, dans l'ombre de la nuit.

Voir TétraDge soleil dont T éclat les séduit.

Ainsi que dans un champ, par troupes inquiètes,

Descendent au miroir les jeunes alouettes;

Comme le papillon, si fragile et si beau,

S'abandonne le soir à l'attrait du flambeau,

Ils viennent par essaims ; — ramiers blancs comme neige.

Pluviers, cailles, vanneaux, ils s'approchent du piège ;

Fascinés, éblouis, ils tournent ; je les vois

Autour du haut fanal voler tous à la fois.

En vain contre le charme ils résistent encore ;

Dans le rayonnement de la sinistre aurore.

Ils sont pris de vertige... hélas I et tour à tour

Se brisent dans leur chute aux pierres de la tour.

Et la mer les saisit de ses promptes écumes;

Et, flocons dispersés, le vent sème leurs plumes;

Et le cri douloureux des blessés convulsifs

Se mêle au sourd fracas des flots dans les récifs.

Oiseaux infortunés! là-haut, près des nuages. Vous poursuiviez en paix vos éternels voyages. Conduits par un instinct si rarement déçu, Au soleil véritable et d'avance aperçu Vous alliez confiants : les palmiers, les fontaines. Les nids, vous appelaient aux régions lointaines.

Vous ne les verrez pas ; séduits par un faux jour, Vous ne connaîtrez plus ni le ciel ni Tamour ! Hélas I telle est du sort la cruelle ironie : On entrevoit de loin quelque sphère bénie ; Plein des rêves sacrés du sage ou de l'amant, Vers un but radieux on s*envole ardemment.

Et Ton meurt en chemin, et Ton tombe victime D'un rayon qui vous ment et vous jette à Tabîme I

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