TEMPÊTE
Tout regard se perd, tant la brume est noire ; Je ne vis jamais une telle nuit :
Au sein du néant je pourrais me croire, Si je n'entendais un immense bruit.
Cette voix, ô mer, c'est ta voix qui tonne Sur recueil voisin chargé de galets, Tandis que le vent, le grand vent d'automne , Fait craquer mon toit et bat mes volets.
Aquilon lugubre, incessante lame, Ohl je vous sais gré de hurler ainsi I Vous traduisez bien ce que j*ai dans l'àme.
Merci, vent d'automne I Océan, merci!
De profundis clanuri.
Novembre déroulait un crêpe sur dos fronts; C'était son second jour, le jour où nous pleurons
Les âmes que la tombe enserre, Le jour où les autels se tendent du drap noir. Et dont tous les clochers sonnent, de Taube au soir,
Le lamentable anniversaire.
A tous mes morts chéris quand j'eus donné des pleurs'; Quand j'eus renouvelé la couronne de fleurs Qui pend à leurs croix inclinées.
Je vins errer, le soir, au rivage désert , Et j'écoutai longtemps le lugubre concert Des flots sur les grèves minées.
Or, tandis qu'un vent lourd amoncelait au bord Les vagues, que la mer lançait avec effort
En se hâtant de les reprendre, Dans leur tumulte immense où tout bruit se confond. Dans le gémissement de Tabime sans fond,
Voici ce que je crus entendre :
« vous, pieux vivants, qui rendez en ce jour Un solennel tribut de regrets et d'amour
Aux exilés de voire monde, . Vous qui songez aux morts sous la terre éteudus , Donnez un souvenir à ceux qui sont perdus
Sous les eaux de la mer profonde !
» Eh quoil pour n*ôtre pas enfouis. dans vos champs, Vous avons-nous laissé des regrets moins touchants,
Des sources de pleurs moins amères?
N'avions-nous pas aussi notre place entre vous? N'étions-nous pas vos fils, vos frères, vos époux,
frères! ô femmes! ô mères!
» Des tranquilles foyers qui nous virent enfants Nous partîmes un jour. Nous allions triomphants,
Nous rêvions conquêtes lointaines.
Mondes à découvrir aux limites des flots, a Au revoir, dîmes-nous ; nous partons matelots,
» Vous nous reverrez capitaines!
» Nous reviendrons vers vous les deux mains pleines d'or; » Les uns, devant l'autel , jeunes et beaux encor,
» Épouseront leurs bien-aimées; » Les autres, parvenus à Parrière-saison, )) Vieilliront au soleil qui devant leur maison
» Dore les treilles parfumées.
n Redescendus enfin de la mer et du vent, » Ils te retrouveront, trésor pleuré souvent,
» Saint repos des vieilles familles!
» Sous la tente accrochée aux souples tamarius , » Ils verront, le dimanche, au son des tambourins,
» Danser en rond les brunes filles! »
)) C'était là notre espoir; que sont-ils devenus. Ces souhaits du départ, ces rêves ingénus, Ces projets riches d'imposture?
C'était là notre espoir, et voilà qu'aujourd'hui, Roulé par l'ouragan, le flot roule avec lui Nos pauvres corps sans sépulture.
)) Plaignez-nous I le destin fut pour nous bien amer : misère! vivants avoir couru la mer
Vingt fois de Tun à Tautre pôle, Usé dans la tempête et ses jours et ses nuits, Connu tous les labeurs, subi tous les ennuis
Dont le fardeau courbe l'épaule ;
h Avoir livré bataille à tous les éléments ;
Avoir souffert la faim, la soif, tous les tourments.
Toutes les lentes agonies ; Être morts dans la glace, être morts dans le feu. Et n'avoir môme pas, pour y dormir un peu,
Un. sillon des terres bénies!
)) Heureux, bienheureux ceux que la mort a surpris Dans le foyer natal , près des parents chéris
Dont la main ferma leurs paupières; Ceux qu'on enveloppa dans un linceul de liu.
Et qui furent couchés par un groupe orphelin
Sous le gazon des cimetières!
» Ceux-là sur leur tombeau, quand revient le printemps, Ont des gerbes de fleurs, ont des rayons flottants
Et des vols de blanches colombes.
Ceux-là, dans un sommeil qui n'est pas sans douceurs, Reconnaissent le pas des mères et des sœurs
Qui viennent prier sur leurs tombes.
» Heureux ceux qui, touchant le prix de leurs travaux. Furent ensevelis dans Tombre des caveaux
De leurs cathédrales antiques !
Us dorment parfumés de Tencens des autels; Ils reposent sous Tœil des patrons immortels.
Au son de Torgue et des cantiques.
» Bienheureux tous ces morts! Nous, hélas! nus et seuls, Dépouilles sans honneurs, nous n'avons ni linceuls,
Ni croix, ni prières, ni tombes.
Nous, avec nos vaisseaux, malheureux naufragés, Nous fûmes tout à coup, pêle-mêle, plongés
Dans les liquides catacombes.
» Heure affreuse ! les uns virent les océans. Dans une sombre nuit, s'ouvrir, gouffres béants, Sous leurs nefs par recueil brisées.
Les autres, par le feu soudainement surpris, Dans les fumantes eaux sombrèrent à grands cris Sous leurs voilures embrasées*
» Héroïques soldats dont nul n'a su les noms, Combien qui sont tombés sous le feu des canons
Pointés par les flottes rivales, Quand les vaisseaux des rois, trouant leurs flancs d'airain, Se disputaient entre eux, au champ d'honneur marin.
Le prix des victoires navales I
:> Aux mers de TÉquateur par l'ouragan détruits, Combien, sur des radeaux à tout hasard construits.
Se précipitèrent en foule I Scènes d'horreur ! combats I exécrables festins. Qui font aux survivants maudire leurs destins !
Souvenirs que l'effroi refoule !
» Ohl qui raconterait tant de diverses morts !
En vain nos bras tendus gagnaient avec efforts
L'abri des côtes et des havres;
11 fallut retomber, lutteurs bientôt lassés.
Au fond de cette mer qui, sans cesse entassés.
Couche cadavres sur cadavres.
162 LES POëMES De LA MËK.
)) Là-bas, flux et reflux et rapides courants Promènent désormais les morts, toujours errants
Du pôle arctique à l'autre pôle ; Bras roidis, fronts pendants qui retombent toujours, Nous allons, charriés à tous les carrefours
De Paquatique nécropole.
» Plaignez-nous! plaignez-nous! c'est là que nous dormons Sur un lit de varech, d'algues, de goëmons,
De débris de tous les rivages.
Au fond de cet abîme où s'élève en monceaux Tout ce qu*ont englouti sous les pesantes eaux
Soixante siècles de naufrages :
» Royaumes de la nuit que seuls nous connaissons, Profondeurs où les corps, pénétrés de frissons.
Boivent le froid par tous les pores ; De l'enfer maritime horribles cavités, Où l'éternel roulis brise nos fronts heurtés
Au flanc durci des madrépores.
» Là, sur le lit fangeux de ces bas-fonds obscurs. Les êtres les plus lourds, les plus froids, les plus durs. Vivent l'universelle vie ;
Le stupide corail lui-même vit un peu :
La féconde chaleur du grand foyer de Dieu A nos membres seuls est ravie !
» Près donnons, par troupeaux que nul n'a dénombrés, Passent dragons squammeux, phoques, chiens azurés.
Qui vont partout cherchant leurs proies.
Les morts les plus glacés tressaillent cependant, lis revivent d'horreur quand ils sentent la dent
Des milandres et des lamproies.
» Oh ! ne sachez jamais les formes et les noms De ces monstres, armés de dards et de fanons
Et cuirassés d'écaillés glauques :
Oh! ne sachez jamais ce qu'on entend là-bas.
Quand ils viennent entre eux se ruer aux combats
Avec des mugissements rauques I
» Et pas un seul rayon du soleil qui vous luit I Quelque méduse à peine éclaire notre nuit
De sa lumineuse spirale.
Dieu fait-il rayonner cet astre au sein des mers Pour que les morts, du moins, dans leurs tombeaux amers
Aient une lampe sépulcrale ?
» Plaignez-nous I plaignez-nous, ô nos frères vivants. Qui restez, loin des flots, des écueiis et des vents.
Au doux foyer de la famille; Dans la saison d'hiver, vous qui venez, le soir, Sous l'âtre hospitalier en cercle vous asseoir
Devant le sarment qui pétille.
» Villageois casaniers! paysans, laboureurs!
Vous qui de Taquilon méprisez les fureurs.
Vos blés une fois dans les granges :
Vous qui vous endormez à ses vaines chansons, En rêvant pour Tété d'opulentes moissons
Et de radieuses vendanges.
» Ah! pouvions-nous prévoir, quand nous sommes partis, Que nous serions, hélas I loin de vous engloutis
Sous répais linceul des eaux noires; Et que les souvenirs que nous avions laissés. Plus vite que des mots sur le sable tracés.
Seraient rayés de vos mémoires I
» Aujourd'hui, jour des morts, au moins songez à nous, Vivants, en notre nom fléchissez les genoux; Qu'un zèle pieux vous anime !
Imploré par vos voix, que le Dieu des pardons Nous accorde la paix que nous lui demandons Vainement du fond de Tablme I... )>
Le front dans les deux mains, et penché vers les flots, Ainsi je recueillais les cris et les sanglots
Qui montaient de leur gouffre morne, Tandis que ces flots noirs, moutonnés par les vents, Ondulaient, comme autant de sépulcres mouvants,
Au-dessus de la mer sans borne!
Nos patriam fugiœus.
ViROILK.
Le navire à son flanc met l^escalier mobile.
11 attend près du môle, en dehors de la ville. Les hôtes inconnus qui, rangés sous ses mâts. S'en iront, dès ce soir, vers de lointains climats. Le long du quai bruyant où s'alignent les poupes. Ils arrivent en hâte et réunis par groupes.
Étranges voyageurs! Les destins peu cléments Ont tout flétri sur eux, visage et vêtements. Leur misère s'aggrave au poids de la fatigue : Tel d'entre eux, épuisé, tombe assis sur la digue.
Leurs yeux éteints, leurs fronts chargés de lourds ennuis, Disent qu'ils ont marché bien des jours, bien des nuits.
Soas la pluie et le vent, sous les soleils de flamme, La souffrance à la fois dans le corps et dans T&me, Pêle-mêle, ils allaient; ils traînaient par la main Des enfants demi-nus qui pleuraient en chemin. Leurs femmes les suivaient, p&les, plusieurs d'entre elles Portant des nourrissons pendus à leurs seins grêles. Aux angles de la route ils lisaient Técriteau; lis s'arrêtaient, parfois, au portail d'un château. Et voyaient, à travers le réseau de la grille. Errer dans les gazons quelque riche famille.
Dans un champ, dans un pré, s'ils distinguaient de loin Des fermiers recueillant leurs gerbes ou leur foin : « Heureux ceux, pensaient-ils, que fait vivre un domaine Où ne manque jamais le pain de la semaine I »
Eux, par la rude faim dévoués à Texil, Ont quitté leur berceau. — Ce berceau, quel est-il? C'est toi, pays de l'Est, province étroite, Alsace Inhabile à nourrir le trop-plein de ta race.
Combien de tes enfants, laboureurs sans sillons. Dès longtemps, de tes bourgs sont partis en haillons! Ceux-ci qu'au même adieu ta pauvreté condamne, T'ont laissée à leur tour; — errante caravane, Ils tentèrent aussi l'espace et les hasards.
Les voilà sur la rive; hommes, femmes, vieillards, Oui, même les aïeux, fronts courbés par la vie, A l'âge où le repos est la suprême envie.
Que vont-ils faire au loin, se traînant pas à pas ? Un jour encore ou deux, ne pouvaient-ils donc pas Attendre que leurs os, si près de se dissoudre, Fussent mêlés du moins à la natale poudre?...
Sur le môle, en passant, les promeneurs du soir. Sans autre souci d'eux, s'arrêtent à les voir. Nul ami, nul parent n'est venu sur la plage Leur adresser le vœu qui bénit le voyage.
Sur un sol étranger vous les diriez déjà.
Fardeau dont leur épaule un moment s'allégea. Leur bagage en désordre autour d'eux se disperse. Ce sont les seuls trésors de la fortune adverse : Humbles coffres, manteaux, mêlés à l'attirail Des champêtres outils réservés au travail ; Car, une fois jetés aux bords d'un autre monde, Le labeur est encor tout l'espoir qu'on y fonde.
Où vont-ils? Devant eux, aux limites de l'eau ;
Ils vont où finira la course du vaisseau.
De ces simples esprits nul n'en sait davantage;
L'ignorance est en eux, qui les suit à tout âge.
A cette heure, les yeux ouverts d'étonnement,
Ils regardent, pensifs, la mer, le b&timent.
Pour la première fois venus sur une grève.
Enfants des monts lointains, ils n'avaient vu qu'en rêve
Ces espaces d'azur qui dans les horizons
Se perdent, cette mer où nagent des maisons.
Ces étranges vaisseaux que le vent, d'un coup d'aile.
Chasse, leur a-t-on dit, ainsi que l'hirondelle !
Sur ce mince navire il faudra se bercer ;
Cette sombre étendue, il faut la traverser.
Puis, — si Dieu l'a permis, — tomber sur une terre
Qui devant eux, là-bas, se dresse, autre mystère!
Descendus sur ton sol, Amérique du Nord,
Que de soucis amers les attendent au bord!
Isolement, faiblesse ; avec la destinée
Lutte de chaque jour, inquiète, obstinée ;
Asile à découvrir, marches dans le désert,
Forêts où, plein d'effroi, le voyageur se perd;
Et les travaux sans fin du soc et de la hache.
Et, fléaux non prévus que l'avenir leur cache,
Ces fièvres, ces poisons bus dans un air subtil...
Du peuple entier qui part un seul reviendra-t-il ?
De ces femmes, hélas I combien resteront veuves ,
no LES POEMES DR LA MER.
Assises sans défense au bord des vastes fleuves ! Et de ces orphelins combien, trop tôt vieillis, Sous un arbre au désert seront ensevelis!
Sur le pont cependant une voix les appelle.
Ils y montent d'un pied qui vacille à l'échelle. Ainsi qu'un vil troupeau, vers la proue, à l'écart, Ils vivront refoulés. — L'ancre est levée, on part; On s'en va sur la mer solitaire et profonde Dont les ombres du soir déjà brunissent l'onde. Le vent qui s'est levé, dans la voile, à grand bruit, Annonce que les flots grossiront cette nuit.
Eux, mornes, accoudés le long des bastingages. D'un œil chargé de pleurs voient s'enfuir les rivages; Ils murmurent tout bas quelques tristes adieux : Car on t'aime, ô patrie, 6 terre des aïeux, On t'aime d'un amour profond, opiniâtre.
Que tu sois tendre mère ou cruelle marâtre!
Le Havre, tSOO.