‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 167 sur 266 · LE 4 NOVEMBRE SUIVANT · texte numérisé non relu

LE 4 NOVEMBRE SUIVANT

On voulait détruire Molière. On le jouait à l'hôtel do Bourgogne sous son costume, avec sa perruque, avec ses tics naturels et sous son propre nom. Les petits gentilshommes, furieux d'être signalés comme tu7'lupins et do voir le marquis de Mascarille rcmplarer le houffon de la comédie espagnole, le gracioso, l'attendaient à la porte d:i théâtre afin de punir ce « garçon nommé Molière ». On préparait la re(|uôte contre son inceste, que devait présenter, au mois de décembre suivant, le gros Monfleury. Le duc de la Feuillade, dont Molière avait hafoué la critique dédaigneuse, n'avait feint de l'embrasser que pour déchirer le visage du comédien, que les boutons de son pourpoint mirent en sang. Enfin Boursault, devenu l'organe des dévots scrupuleux, l'acusait d'athéisme; au milieu de cette émeute universelle, de cette sédition soulevée contre son génie, il n''avait pour appui que ce génie même, le public et la main royale.

La guerre soutenue par lui, non-seulement amusait la royauté, mais la servait. L'affaiblissement de la noblesse, le niveau passe sur la bourgeoisie etlagentilhommerie de race, ridicule jeté sur tout ce qui s'éloignait de la convenance, peut-être aussi certaines exécutions personnelles que la roi n'indiquait pas, mais qui étaient loin de lui

déplaire, tout cela donnait à MoHère liberté et même autorité. Il en usa, comme critique moraliste, avec une verve hardie qui semble exccessive à Voltaire et qne Ton a inculpée à tort. Ses représailles étaient justes. Si Bour" sault lutjouépar !ui,Boursault, quilui avait donnérexeiiipie, devait subir la loi du talion. Tous les jours on (rainait Molière sur le théâtre, et lui-même, allant s'asseoir près des acteurs, comme c'était la coutume, il avait dû subir le spectacle de sa propre parodie et de la caricature odieuse que ses ennemis faisaient en public de sa personne et de ses moeurs. Dans ce duel à bout portant il eût été puéril d'opposer un fleuret boutonné à l'épée ou à la Jance.

Le roi lui avait donné huit jours pour répliquer plufî vertement encore à ses ennemis. Déjà, dans la Criiiqv^ de l'École des Femmes, il avait ouvert à deux battants i;n salon contemporain. L'Impromptu de Versailles introduisît le pubic dans les coulisses de son propre théâtre, rêvé lant d'un seul coup les rivalités littéraires, les ridicules de cette vie à part, les prétentions des gens de plume Cc, les jalousies de métier. Toujours hardi à déchirer l'enveloppe et la formule qui cachent les réalités, il se mit en jeu lui-même, entouré de sa troupe; il fit comparaître devant le public Boursault, les amateurs et les importuns. Après avoir confessé ses infortunes de mari, il dit ses iufortunes de directeur.

Buckingham dans la Répétition i, où le poète Dryden joue un rôle si plaisant sous le nom de« poète Diilaurier; « Shéridan, qui a mis en scène, dans sa petite pièce du Critique, Cumberland orné du sobriquet de sir Fretful tlagiary, enfin, notre Casimir Delavigne, ont essayé tour 3 tour de reproduire la vie intérieure des acteurs moder» nés et de faire la comédie de la comédie, ^a palme es» restée à Molière, plus net, plus précis et plus comique qu'eux tous.

La peo ion deMolère fuî augmentée. Ses ennemis alien- ■iiirent une occasion meilleure. L'admiration et l'estime

) Tlie Rehcaiial.

couronnèrent l'audacieux. Bien ne prouve mieux l'état sain et vigoureux des âmes à cette époque que ce parti pris par la masse du public en faveur du moraliste satirique. Les ridicules et les vices se débattaient et se plaignaient, mais ils avaient le dessous. Dans un temps plus énervé, ils se plaindraient encore... et ils triompheraient.

REIHERCIMENT AU ROI

Votre paresse enfin me scandalise, Ma muse, obéissez-moi ; Il faut, ce matin, sans remise, Aller au lever du roi.

Vous savez bien pourquoi; Et ce vous est une honte De n'avoir pas été plus prompte A le remercier de ses fameux bienfaits. Mais il vaut mieux tard que jamais ; Faites donc votre compte D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. Gardez-vous bien d'être en muse bâtie; Un air de muse est choquant dans ces lieux; On y veut des objets à réjouir les yeux Vous en devez être avertie :

Et vous ferez votre cour beaucoup mieux Lorsqu'on marquis vous serez travestie.

Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquia-

N'oubliez rien de l'air ni des habits ; Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix:

REiMERCIMENT AU ROI 235

Que le rabat soit des plus grands volurneSj Et le pourpoint des plus petits.

Mais surtout je vous recommande Le manteau, d'un ruban sur le dos retroussé ;

La galanterie en est grande, Et parmi Jes marquis de la plus haute bande C'est pour être placé.

Avec vos brillantes bardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes;

Et, vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement; Et ceux que vous pourrez connoître, Ne manquez pas, d'un haut ton.

De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être.

Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. Grattez du peigne à la porte De la chambre du roi ; Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve forte.

Montrez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau.

Et criez sans aucune pause.

D'un ton rien moins que naturel :

Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel! Jetez-vous dans la foule et tranchez du notable, Coudoyez un chacun, point du tout de quartier ; Pressez, poussez, faites le diable Pour vous mettre le premier ; Et quand même l'huissier, A vos désirs inexorable, Vous f rouveroit en face un marquis repouesable, Ne démordez point pour cela, Tenez toujours ferme là ; k déboucher la porte il iroit trop du vôtre;

53<i L'IMPROMPTU DE VEnSAILLE»

Faites qu'aucun n'y puisse péndlrer, Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer

Pour faire entrer quelque autre.

Quand vous serez entré, ne vous relâchez pas : Pour assiéger la chaise il faut d'autres combats;

Tâchez d'en être des plus proches, En y gagnant le terrain pas à pas ; Et, si des assiégeans le prévenant amas,

En bouche toutes les approches,

Prenez le parti doucement

D'attendre le prince au passage;

11 connoîtra votre visage,

Malgré votre déguisement.;

Et lors, sjns tarder davantage,

Faites-lui votre compliment.

Vous pourriez aisément l'étendre, Et parler des transports qu'en vous font éclater Les surprenans bienfaits que, sans les mériter, Sa libérale main sur vous daigne répandre. Et des nouveaux efforts où s'en va vous porter L'excès de cet honneur où vous n'osiez prétendre ;

Lui dire comme vos désirs Sont, après ces bontés qui n'ont point de parpilleS; D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs.

Tout votre art et toutes vos veilles, Et là-dessus lui promettre merveilles.

Sur ce chapitre on n'est jamais à sec. Les muses sont de grandes prometteuses;

Et, comme vos sœurs les causeuses, Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec.

Mais les grands princes n'aiment guères

Que les compliments qui son courts; Et le nôtre surtout a bien d'autres affaires

Que d'écouter tous vos discours.

Lrt louange et l'encens n'est pas ce qui le touco^'-.

Des que vous ouvrirez la bouche Pour lui parler de grâce et de bienfait. Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire.

s et NE I 237

Et, se mettant doucement à sourire T)'nii air qui sur les cœurs fait un charmant effet, 11 passera comme un Irait; El cela vous doit suffire: Voilà volie compliment fait.

PERSONNAGES

MOLIÈRE, marquis ridicule.

BRÉCOURT, liomme de qualité.

La grange, marquis riJicule.

DU CROISY, p.ièie

L\ IHORli-LIÈRE, marquis fàchi^ux,

BÉJAKI, homme qui fait le Nécessaire.

Mlle DUPARC, marquise fdçomiièi'e.

Mlle REJART, prude

Mlle 1)ËB!UE, SH'ge coque! te.

Mlle MOLIÈRE, satirique spirituelle.

Mlle DU CROISY, peste doucereuse.

M'ie HERVE, servante précieuse.

Quatre Nécessaire.

La scène est a Versailles, dans la salle de la comédie.

SCÈNE |. — MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, MiSDEMOiSELLEs DUPARG, BÉJART, DEBHIE, MOLIÈRE, DU flROlSY, HERVÉ.

MOLIÈAE, seul, parlant à ses camarades, qui sont derrière le tbéà'.re.

Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur, et ne voulez-vous pas tous venir jci ? La pfc!S'.e soil des gens I Holà, ho! monsieur de Rrécouril BRÉCOURT, derrière le théâtre.

Quoi?

MOLIÈRB.

Alonsieur de la Grange I

LA GRAî GE, derrière lo lhi>àUe.

Qu'est-ce?

MOLIÈRE

Monsieur du Croi^yl

DU CROISY, derrière le théâtrt.

Plaît-il?

UOLIÈRE.

Mademoiselle Diiparc !

MADEMOISELLE DUPARC, derrière le théâJf^. Eh bleu?

UOLIÈRE.

Mademoiselle BéjartI

MADEMOISELLE BÉJART, derrière le théâtre.

Qu'y a-t-il?

MOLIÈRE

Mademoiselle Debrie !

MADEMOISELLE DEBRIE, derrière le thêi're. Que veut-on?

MOLIÈRB.

Mademoiselle du Croisy 1

MADEMOISELLE DU CROISY, derrière le tlu'âlre. Qu'est-ce que c'est?

MOLIÈRE

Mademoiselle Hervé I

MADEMOISELLE HERVÉ, derrière lo théâtre.

On y va.

MOLIÈRE

Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ciï Eh!

(Brcconrl, la Grange, du Croisy entrent.) Tètebleu, messieurs!

me voulez-vous faire enrager * aujourd'liui?

BRÉCOURT

Que voulez-vous qu'on fasse? Nous ne savons pas jic3 rôles, et c'est nous faire enrager vous-même que de nous obliger è jouer de ia sorte.

' l'Dur : me donner la rage. Mot dont lo sens s'esl alfailili depuis le

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