BÉJART
Non, messieurs; je viens pour vous dire qu'on a dit aa roi l'embarras où vous vous trouviez, et que, par une iv.^ntô toute particulière, il remet votre nouvelle com(^die à une autre fois, et se contente, pour aujourd'hui, de la premier»! que vous pourrez donner.
MOLIÈRE
Ahl monsieur, vous me redonnez la vie! Le roi noue yt la plus grande grâce du monde de nous donner du emp» pour ce qu'il avoit souhaité, et nous allons tous le reniercier des extrêmes bontés qu'il nous fait paroitre.
PIN DK L IMPROMPTU DE VF.RSAII.LES.
COMÉDIE-BALLET
REPRÉSENTÉE AH LOUVRE LES 29 ET 31 JANVIER 1664, BT SUR LE THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL, LE IS FÉVRIER SUIVANT.
Molière est devenu le maître des cérémonies comiques de Louis XIV. Dès que le roi veut amuser sa cour, c'est à Molière qu'il s'adresse; à peine lui laisse-t-il le temps de créer des personnages, de tracer des caractères, d'inventer une action. Il faut des danses, une comédie, de la iimsique, et que tout sorte de terre, improvisé pour ainsi dire. Bieu en prenait à Molière, qui avait alors quarante-deux ans, d'avoir vécu dans l'observation et l'étude attentive du monde et des hommes, de se trouver maître absolu d'une troupe excellente, et d'être placé sous la protection immédiate et vigilante du monarque; il n'aurait pu, dans des conditions différentes, accomi)lir les tours de force qui lui étaient imposés.
Vers la fin de 1663, Louis XIV, devenu l'idole de sa cour et surtout des femmes, voulut danser un pas de ballet avec ses seigneurs, et, sans s'inquiéter du reste, il ordonna à Molière d'improviser un ballet, Molière obéit. Le 29 janvier 1664, le Ballet du roi, en trois actes, fut exécuté sur le théâtre de la cour, au Louvre.
tl'esl celui que nous donnons plus bas, et qui, divisé .jn trois actes, permit au roi, sous le costume d'un Égyptien, de déployer, devant la cour et mademoiselle de la Valiière elle-même, les grâces de son élégance naturelle. La célèbre Bergerotta, la première cantatrice de l'époque, chanta des couplets esiagaois en partie avec quclie
autres ooncerlaiis espagnols et italiens; et un peiit grotesque italien, LiiUi, qui devait parcourir une si éclalantô carrière, parut à la tête d'un bande joyeuse et d'un burlesque charivari.
Qiiand il lallut extraire, au bénéflce du public, une comédie de ce ballet, Molière supprima la division des actes, la danse, les chants, tout l'appareil pittoresque, et fit du jàal/ei du roi le Mariage foicé le! que nous le possédons aujourd'hui. Il y reste encore des traces de la première coni eption de l'auteur. C'est une esquisse italienne des plus vives et des plus colorées ; les Égyptiens qui dansent contrastent vivement avec les figures arisioléhques de Marphurius et de Pancrace, et le sentiment de l'harmonie, que Molière possédait au plus haut degré, accorde dans un l'anlasque ensemble le caprice de Callot, la satire de Rabelais et la verve des bouffons.
Non que Molière cesse d'être philosophe. C'est toujours la sévérité doctorale du vieux monde que Molière poursuit do son ironie et de sou mépris; c'est le fanatisme pédantcsque dictant l'arrêt de mort prononcé en 1624 par le parlement de Paris contre les ennemis d'Aristoie; ce sont les retardataires de l'Université et de la Sorbonne; c'est Marphurius qui doute de tout, c'est Pancrace qui dogmat se sur tout. Molière va rechercher dans la Jalousie du L'urbouiUé les vieilles armes qu'il a fourbies conire eux dans sa première jeunesse. Il aiiaque aussi, comme il l'a déjà fait, l'iiiégaliié des âges dans l'union conjugale, les vieillards qui veulent pour femmes des jeunes filles, la conlramle imposée aux penchants naturels, l'esclavage des femmes et la servitude en général. Il ne ménage pas davantage la colère hargneuse des savants, le p'dantisme ridicule, l'inhabileté aux choses de la vie, la morale ignoble qui se fait des vertus de ses cupidiiés, ou la sensualité décrépite de ce bourgeois ((ui veut avoir des petits so;tis de lui. Il signale, avec une liberté gauloise empruntée à Riibelais, les terribles résultais de ceitc servitude de la femme dans sa jeunesse ; le père qui se débarrasse de sa iille au moyen d'une dot, la fille qui se débarrasse de son père et de son esclavage au moyen dnn mari.
NOTICR 071
Voltaire a tort de critiquer la Ijouffonnerie excessive de cette œuvre, qui n'est autre chose que la continuation philosophique des idées de Molière. Il a puisé çiî et là dans l(?s faits contemporains des souvenirs et des motifs dont il a disposé selon son génie. Il s'est souvenu des frères Hamilton, poursuivant de Londres à Douvres le comte de Gramraont et lui criant de loin :
« — N'avez- vous rien oublié a Londres?
» — Pardonnez-moi, j'ai oublié d'épouser votre sœur, > et j'y retourne. »
Un certain marquis de la Trousse, qui ne souffrait pas d'être regardé de travers, et qui, avant de tuer son homme, l'accablait de politesses; enfin les nouveaux efforts des vieux docteurs pour écraser judiciairement la philosophie de Descartes, étaient présents à l'esprit de Molière, qui, chaque jour plus puissant, devenait pour eux plus cruel et plus terrible.
Armande ne joua point dans cet impromptu, où mademoiselle Duparc, objet ravissant et de belle taille, dit Luret,
< RcDilil les gens ébaudis
» Par SCS ai'pas cl sa picslancc,
» Par SCS beaux pas et l'ar sa danso. »
Le succès du ballet fut ratifié, le 15 février suivant, par le Bourgeois, comme s'exprime encore Luret, et la faveur donï jouissait Molière à la cour s'accrut encore de son succès populaire.
PERSONNAGES ACTEURS
SGANARELLE. Molière.
GERONIMO LA TBORiLuioa.
DORIMÈNE, jeune coquette, promise à
Sgnanaielle. M"e DcFAh^.,
ALCANTOR, père de Dorimène. Béjart.
ALCIDAS, frei-e df Doriinène. La Grande. LYCASTE, Msaut de Doiimène.
PANCRACE, docteur aristotélicien. Biiécourt.
MARPHURIUS, docteur pyrrhonicn. De Ckoisy.
Deux Égyptiennes.
M"f Béjart. Mlle Debkie.
La scène est sur une place publique.