HUITIÈME ET DERNIÈRE ENTRÉE
QUATRE r. ^ I.ANTS. cnjolanl la femiue ilc '^itanarelle.
bî, le Duc, M. le duc deSuinl-Aiguaii, MM. fiuauchauip et Raynal,
UN LU BALLEï UU JIAUIAGË FùUCK.
COMÉDIE-BALLET
SSPRÉSENTÊE A VERSAILLES LE 10 MAI 1664, ET A PARIS, SLR LE TUEATRB PU PALAI&-ROYAL, LE 40 NOVEMBRE 1664.
Une pension de mille livres avait récompensé le fils du tapissier, qui avait soupe avec le roi. « On lui donnoit » autant qu'à l'abbé de Pure; moins qu'à Conrart, qui » avoit quinze cents livres; moins qu'à Cotin, qui en » avoit douze cents; moins qu'à Godelroy, qui en tou- » choit trois mille six cents, et au sublime Chapelain, » qui en touchoit trois mille comme le plus grand poète » qui eût jamais existé. »
Bercé par le cours de cette faveur, il écrivit de commande et très-rapidement la Critique de l'École des Femmes, Vlmpromptu de f^ersailles, le Mariage forcé et la Pnncesse d'Élide, ébauche improvisée d'après l'Espagnol Moreto et destinée à embellir ces merveilleuses leies de Versailles, fêles qui durèrent sept jours et qui passent pour un hommage secret rendu à mademoiselle de la Vallière.
Molière n'eut que le temps de versifier le premier acte ; le reste est en prose; M. Viardot a raison d'affirmer que la pièce espagnole de Moreto {el Desden con et desden) vaut beaucoup mieux que l'imitation de Molière. Notre grand comiaue n'a pas besoin qu'on le loue aux dépens de la vérité. La donnée espagnole, toute méridionale, chère à Giiarini et à l'Arioste, reprise en sous-œuvre par Marivaux dans toutes ses comédies, n'est autre chose que la Surpi lie de l amour. On ne vcul pjs b'aimtii', on se dédaigne.
la guerre commence, elle fait naître l'attention, les vanités se piquent, les cœurs s'éveillent, la passion naît de l'amour-propre ou de la fierté. Un tel sujet, qui touche à ce que le cœur humain a de plus délicat et de plus imprévu, demande une légèreté presque enfantine et une certaine indulgence aimable pour l'inconstante faiblesse du cœur, dons inférieurs peut-être qui ne s'accordent guère avec l'esprit philosophique et la sérieuse tristesse de notre comique. Shakspeare, dans deux ou trois de ses drames, avait esquissé avec une merveilleuse grâce ces caprices bizarres, celle guerre cachée d'un sexe contre l'autre, guerre pleine de contradictions et d'embûches. On connaît sa Béatrice, qui dépense tant d'esprit à rebuter un spirituel amant et qui finit par l'adorer. On se rappelle l'idylle amoureuse et satirique d'As you like it, où les jeux de cette passion fantasque sont parodiés par le paysan Pierre-de-Touche (Touchstone) et sa grossière maîtresse, ainsi que la féerie ravissante du Rêve d'une Nui! d'été.
Molière qui, malgré sa tendresse et sa bonté, ne réussissait guère dans les amoureux caprices, traita ce sujet avec un mélange de gravité élégante et de raillerie populaire, et ne réussit pas. La libre héroïne que Moreto avait créée disparut dans l'œuvre française et fit place à une personne de bon ton qui garde les convenances. Ce ne fut plus la femme castillane, cœur orgueilleux, esprit résolu, en révolte contre le dédain et contre sa propre passion, femme qui, poussée dans ses derniers retranchements, finit par dire à celui qu'elle a choisi : » Tu m'as » dédaignée; c'est toi que j'aime. » — « Quel défaut de » dignité ! se sont écriés les commentateurs, et combien > Moreto se montre incivil et peu raisonnable ! » Ils oublient que la passion est folle, et que c'est se tromper de la (a'.:e raisonnable.
Voilà le défaut de l'œuvre de Molière : elle traite sa-
3i2 LA PRINCESSE DÉLIDE
vamment un sujet fantasque. Mais la tendance didactique était universelle sous Louis XIV. Lorel, le frivole journaliste, après avoir vu la Princesse d'Élide, croit louer Molière lorsqu'il dit :
« Cette pièce si siugiilii;re
» Est de la fdçon de Molière,
» Dont l'esprit, doublmeni docteur,
> Est uussi bien auteur qu'acteur. »
Surintendant et directeur dramatique de ces splendides amusements, il fit représenter, le 8 mai, sur un vaste théâtre construit au fond d une allée, sa Princesse d'Élide; le 11 mai, les Fâcheux ; le 13, les trois premiers actes de son Tartuffe; car sa prodigieuse activité était telle et son énergie si puissante, que, forcé à créer des ébauches et à fournir desimprovisations dangereuses pour son talent, 11 avait déjà créé le plan du Misanthrope et lu à ses intimes les cinq actes ébauchés et presque achevés du Tartuffe.
Ces deux grandes structures s'élevaient sous cette même main qui prodiguait les esquisses et obéissait aux volontés du prince. La Princesse d'Élide était son devoir, le Tartuffe était son but.
De son nouvel ouvrage, l'artiste Molière avait fait un opéra espagnol, dans le genre des Loas deCalderon. Déjà la dernière scène du Mariage forcé avait fait entendre un quintette espagnol ; ici, par une délicate flatterie adressée aux deux reines. Espagnoles l'une et l'autre, tout, jusqu'au rôle du Gracioso Moron, que Molière s'attribue, est emprunté à la péninsule ibérique.
Moron est un Sancho Pança d'une naïveté piquante et brulali. Il faut voir dans une gravure de l'époque Molière ou Moron, le poing sur la hanche, les reins ceints du tablier, le front orné du casque de sa profession, former un parlait contraste avec les seigneurs et les princes qui Peavironnent. A quelques pas de lui, au milieu de la
scène, brille et triomphe la belle Armande sa femme, les épaules cfécouverles, le sein nu, chargée de diamants, le diadème au front, suivie du page qui soutient les plis de sa robe. L'éclat nouveau dont elle brilla dans ce rôle iinportanî parait avoir accru le nombre de ses conquêtes et donné une impulsion nouvelFe et plus vive à celte existence de plaisirs et de galanterie qui désolait Molière. S'il fallait en croiiele roman intitulé la Fameuse Comédienne ou Histoire de la Guérin, œuvre grossière et licencieuse publiée vingt-quatre ans plus lard, en 1688, par une compsgne d'Armande ou par un des pamphlétaires ou romanciers de bas étage, qui inondaient la foire de Francfort et la Hollande de contes satiriques et de commérages graveleux, les premières erreurs de la femme de Molière auraient eu pour point de départ le grand succès obtenu par elle dans la Princesse d'Élide. M. Bazin, dans ses excellentes notes sur Molière, fait très-bien observer que tous les récits recueillis par l'auteur de ce pitoyable livre sont indignes de croyance, et que l'accusatiun immonde jetée contre Molière par l'auteur, à propos du jeune Baron, détruit à elle seule les autres parties du roman. Si Armande eut tour à tour pour adora'eurs le comte de Guiche, qu'elle accueillit par dépit, l'abbé de Richelieu, par amour, et Lauzun, par intérêt, ce ne put pas être immédiatement après les Plaisirs de l'île enchantée, puisque deux de ces personnages partirent pour \a Hongrie et pour la Pologne à l'époque même dont il est question. Les malheurs de Molière remontaient plus haut. Il avait élevé cette jeune fille dont il avait fait sa femme, et. comme il le dit dans une de ses pièces, essayant dft /éparer par des soins l'inégalité d'àg^, il lui avait laissé prendre une grande liberté d'action, sans lui faire des crimes des moindres libertés. Les scrupules d'Armande,si elle en a jamais eu, ont dû être fort rassurés par la doctrine exposée dans VÉcole des Femmes, dons l'École
LA PRliNCESSE D'IÎLIDE
des Maris, et plus encore par les exemples peu sévères de Molière lui-même, et son double Ménage entre Madeleine Béjart et mademoiselle Debrie. I. )rsqut ensuite, depuis 1662, toutes les séductions de la cour, au milieu de laquelle Molière vivait avec honneur el avec modestie, vinrent enivrer celte âme légère et cet esprit ambitieux, tout fut dit : Molière n'eut désormais qu'à observer sur le vif et à dépeindre son propre supplice.