ACTE II. SCÈNE I 33c
Ces arbres, ces rocliers, cette eau, ces gazons frais, Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.
AGLANTE
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles, Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes. De mille objets charmants ces lieux sont embellis; Et ce qui doit surprendre est qu'aux portes d'Alis La douce passion de fuir la multitude Rencontre une si belle et vaste solitude *. Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatans Vos retraites ici me semblent hors de temps; Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique Que chaque prince a fait pour la fête publique. Ce spectacle pompeux de la course des chars Devoit bien mériter l'honneur de vos regards.
Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence, Et que dois-je, après tout, à leur magnificence? Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir, Et mon cœur est le prix qu'ils veulent tous courir. Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte, Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.
CYNTHIE
Jusques à quand ce cœur veut-il s'effaroucher Desinnocens desseins qu'on a de le toucher, Et regarder les soins que pour vous on se donne Comme autant d'attentats contre votre personne? Je sais qu'en défendant le parti de l'amour. On s'expose chez vous à faire mal sa cour ; Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être S'oppose aux duretés que vous faites paroitre; Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien Vos résolutions de n'aimer jamais rien.
Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme Qu'un mérite éclatant allume dans une âme? Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour. Si d'entre les mortels on bannissoit l'amourî
• Allusion a la ciéatioii du palais et du jardin de Versailles.
33i LA PRINCESSE D'ÉLIDE
Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre ; Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre *.
AGLANTE
Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades s'il ne s'y mêle un peu d'amour.
Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces paroles? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que foibiesses et qu'emportement, et dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prétends soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et no veux point du tout me commetre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous, pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects, sont des embûches qu'on tend à notre cœur, et qui souvent l'engagent à commettre des h\chetés. Pour moi, qunnd je regarde certains exemples, et les bassesses épouvantables où celte passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance, je sens tout mon cœur qui s'émeut; et ie ne puis soutJVir qu'une âme, qui fait profession d'un peu de fierté, ne trouve pas une honte horrible à de telles foibiesses.
CVNTHIE.
Eh! madame, il est de certaines foibiesses qui ne sont point honteuses, et qu'il est beau même d'avoir dans les plus hauts degrés de gloire. J'espère que vous changerez un jour de pensée; et, s'il plaît au ciel, nous verrons votre cœur, avant qu'il soil peu...
Arrêtez! n'achevez pas ce souhait étrange. J'ai une horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissemens; et, si
' Le dcsscra de l'auteur étoit de traiter aiusi toute la coiiuHIk;. M\\-, un couimaudemerit du roi, qui pressa coUe affaire, l'obliRca d'athevor tout le reste eu prose, et de passer lé(jérrnient sur plusieurs scèius, qu'il avioit Otcudues davautagc s'il avuit eu plus de loisir. {Acte de MoUèn^