‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 117 sur 141 · I. Voyez le Lexique au mot Syntaxe · texte numérisé non relu

I. Voyez le Lexique au mot Syntaxe

3g6 l^lî L'HOMME.

iioissables entre elles qu'en ce que l'une s'attache à la personne, l'autre à l'état et à la condition*.

Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. 11 sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine point, qu'il y a des outils à manier dont il ne connoît ni l'usage, ni le nom, ni la figure ; et il lui suffît de penser qu'il n'a point fait l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point maître. Il peut au contraire être susceptible d'envie et même de jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étoient les seuls instruments qui servent à régir un Etat et à présider aux affaires publiques , et qu'ils dussent suppléer aux règles, aux préceptes, à l'expérience ^

[86] L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à la république, et renferment en soi l'utile et l'agréable : comme le commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, les métiers, l'heureuse mémoire, l'esprit du jeu, celui de la société et de la conversation*'.

" Cet alinéa et les cinq qui précèdent sont de la 5"= édition. '' i< Les métiers, le bon conseil, l'esprit du jeu, celui de société et de conversation. « (Édit. l"-4''.)

i. « L'envie est plus irréconciliable que la haine. » (La Rochefoucauld, ]U a xi mes.)

[87] Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point : il n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui".

[88] Le premier degré dans l'homme après la raison, ce seroit de sentir qu'il l'a perdue; la folie même est incompatible avec cette connoissance. De même ce qu'il y auroit en nous de meilleur après l'esprit, ce seroit de connoître qu'il nous manque. Par là on feroit l'impossible : on sauroit sans esprit n'être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent *'.

[89] Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d'une pièce ; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle ; aussi incapable de s'élever aux grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des plus petites, il sait à peine jouer avec ses enfants''-.

[90] Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat''; personne n'ose le lui dire à lui-même : il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé.

" Édition 4'^.

^ Édition o*".

<: Édition 4^ "^ « D'un sot qu'il est un sot. » (Édit. l'^-S*^.)

1. « Les sots ne comprennent pas les gens d'e>prit. » (Vauvenargues.)

2. « l'aime une sagesse gaye et ciuile, et fuys l'aspreté des mœurs et l'austérité, ayant pour suspecte toute mine rebarbatifue,

Tristemque vultus tetiici anogantiam...

... Socrates eut un visage constant, mais serein et riant; non fasclieusemcnt constant comme le vieil Crassus, qu'on ne veit iamais rire. La vertu est qualité plaisante et gaye. » (Montaigne, III, .5.)

388 r>K I/nO.MMI£.

[01] Quelle mésintelligence entre l'esprit et le cœur! Le philosophe vit mal avec tous ses préceptes \ et le politique rempli de vues et de réllexions ne sait pas se gouverner'.

[92] L'esprit s'use comme toutes choses ; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument.

[93] Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles; ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre-.

[94] Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. Ceux au contraire que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans modération : leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes, et de se voir si éminents; et ils deviennent si farouches, que leur chute seule peut les apprivoiser.

" Édition i*.

1. Hélas! en guerre avec moi-même, Où pourrois-je trouver la paix?

Je veux, et n'accomplis jamais ; Je veux ; mais, 0 misère extrême 1 Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je liais.

(J. Racine, Cantiques spirituels, m.)

2. « De même qu'on ne peut jouir d'une grande fortune avec une âme basse ci un petit génie, on ne sauroit jouir d'un grand génie ni d'une grande àme dans une fortune médiocre. » (Vauvenargues.)

[95] Un homme haut et robuste, qui a une poitniie large et de larges épaules, porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau ; il lui reste encore un bras de libre : un nain seroit écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits'.

[96] Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires^ ; ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent; ils parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus consommée; hommes dévoués à d'autres hommes, aux grands à qui ils ont sacrifié, en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires; ils blanchissent auprès d'eux

" Édition 4".

1. La plupart des clefs désignent ici le maréchal de La Fcuillade. (Sur ce personnage, voyez plus haut, p. 287.) M. Walkenaer veut, avec quelques clefs, qu'il soit fait allusion à Lauzuu. (Voyez plus haut,p. 276,329.) On ne saurait nier que, lorsqu'il s'agit d'irrégularité et de folie, le nom de Lauzun ne vienne naturellement à l'esprit. Mais le maréchal de La Feuillade ne lui cédait guère en fait d'extravagance. « La Feuillade, dit La Fare, étoit un fou de beaucoup d'esprit ; il fit sa fortune par ses exti'avagances ; et une des choses qui lui ont le plus servi, ce fut de se brouiller alternativement avec tous les ministres... 11 imagina des choses à quoi tout autre n'eût jamais pensé... » {Mémoires, coll. Petitot, t. LXV, p. 185.) — Les exemples ne manquent pas à La Fare pour justifier son jugement : c'est (sans compter l'espèce d'apothéose que La Fcuillade fit de Louis XIV) l'expédition de Candie, entreprise à ses dépens avec 200 gentilshommes volontaires, et une provocation portée par lui en Espagne à M. de Saint-Aunay, accusé d'avoir mal parlé du roi, « aventure de Don Quichotte qui ne laissa pas de plaire au roi ; » ajoute La Fare. « C'étoit, dit Bussy, un extravagant qui savoit faire des romans mieux que personne. » {Mémoires, édit. Lalanne, t. II, p. 219.)

dans la pratique des bons mots , qui leur tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités; ils finissent enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur fortune, fatal à ceux qui voudroient le suivre".

''97] L'on exigeroit de certains personnages qui ont une fois été capables d'une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que sans paroître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires ; qu'ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avoient acquise ; que, se mêlant moins dans le peuple, et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris*.

[98] Il coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus, que de se corriger d'un seul défaut. Ils sont

^ Édition 7%

1. Los clefs citent ici différents noms. Écartons tout d"abord un certain Loissclot et un certain Montcasscl, l'un simple capitaine aux gardes, l'autre qui fut un des généraux de Jacques II. 11 est évident qu'ils n'étaient pas de CCS persomiarjes auxquels on pouvait reprocher de trop se mêler au peuple. Ce trait s'appliquo-t-il davantage à Jacques 11? Reste le duc d'Orléans, frère du roi, qui avait été capable d'une action noble, héroïque (il avait gagné la bataille de Cassel, en 1611). mais qui, laissé ;\ Técart par la jalousie du roi, n'avait guère montré dans le reste de sa vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires.

même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenoit le moins à leur état, et qui pouvoit leur donner dans le monde plus de ridicule; il afibiblit l'éclat de leurs grandes qualités, empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point' qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement'' qu'ils ne soient point amoureux ^

[99] Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par l'esprit, qu'on est sûr de se méprendre % si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse. Tels étoient pieux, sages, savants, qui, par cette mollesse inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus-. L'on en sait d'autres qui ont commencé leur vie par les plaisirs et qui ont mis ce qu'ils avoient d'esprit à les connoître; que les disgrâces ensuite ont rendus'' religieux, sages,

' « L'on ne leur demande point. » (Édit. l"^-4"'.)

'' « L'on veut seulement. » (Édit. {"-i".)

''■ « Il est sûr de se méprendre. » (Édit. l'*".)

■^ « Rendu. » (Texte de toutes les éditions originales.)

1. Toutes les clefs appliquent cet alinéa à M. de Harlay, archevêque de Paris, qui, d'après les clefs, v a toujours eu beaucoup d'estime pour les dames. » Il était mort huit ans avant la publication des Caractères. On peut voir, sur les intrigues attribuées à M. de Harlay, les Mémoires de Saint-Simon (t. I", p. 290), la Correspondance de Bussy ^t. V, p. 39), et les Mémoires de l'abbé Blache (Ibid., p. 012, édit. Lalanne).

2. Allusion, selon les clefs, au cardinal de Bouillon, dont Saint-Simon a dit : » Sa vie en aucun temps n'eut d'ecclésiastique et de chrétien que ce qui scrvoit à sa vanité ; ses mœurs étoient infâmes ; il ne s'en cachoit pas.» {Mémoires, t. XII, p. 28.)

39i DK L'HOMME.

tempérants' : ces derniers sont pour l'ordinaire de grands sujets, et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune.

Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu^

1. Quelques clefs désignent ici l'abbé de la Trappe, le célèbre Boutillicr de Rancé ; mais on ne peut dire de lui quUl ait été rendu par les disgrâces religieux, sage, tempérant. Tout au plus la mort do M"'" de Montbazon (1657) n'a-t-elle pas été étrangère à sa conversion ; mais il faut renoncer, comme nous en avertit Saint-Simon (t. II, p. 1G6), au roman si répandu d'un rendez-vous où M. de Rancé n'aurait trouvé qu'un cadavre. D'autres clefs citent Le Camus, évèque de Grenoble, sans doute sans plus de fondement. La pensée de La Bruyère est évidemment plus générale; c'est la même que celle de Bossuet dans VOraison funèbre de Henriette de France : « Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement et nous arracher cet aveu d'avoir failli, qui coûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas : nous nous trouvons égament accablés de ce que nous avons fait et de ce que nous avons manqué de faire; et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyoit infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage; et, en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec cette singulière consolation, qu'on les répare quand on les pleure. »

2. « L'homme qui naime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. Il ne recherche rien que pour soi et ne fuit rien tant que soi; parce que, quand il se voit, il ne se voit pas tel qu'il se désire, et qu'il trouve en soi-même un amas de misères inévitables, et un vide de biens réels et solides qu'il est incapable de remplir. Quand je m'y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit sou-

[100] L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même; les ténèbres, la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines terreurs : le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer.

[101] L'ennui est entré dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même ^

[102] La plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable''.

[103] Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z; le bon, le mauvais, le pire, tout y entre; rien en un certain genre n'est oublié : quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! On les appelle des jeux d'esprit*. De même il y a un jeu dans la conduite :

» Édition 5^

^ Tel est le texte des éditions l'''^-8*". Dans la 9% il y a, sans doute par erreur : « la meilleure partie, »

vent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre... On ne recherche la conversation et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir... De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherches... De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. » (Pascal, Pensées, article iv, 2.)

1. D'après toutes les clefs, ces mots désigneraient le Dictionnaire de l'Académie. « Cela ne se peut, dit dans ses notes M. Walkenaer, puisque ce caractère a été imprimé pour la première fois dans la 5'' édition, en 1090, et que la l""" édition du Dictionnaire a paru en 169i. La Bruyère fait ici allusion à ces espèces de petites encyclopédies contenant des Traités sur toutes les sciences, très-abrégés, à l'usage de la 'noblesse, aux livres d'anec-

394 DE LIIOM.ME.

on a commencé, il faut finir; on veut fournir toute la carrière. Il seroit mieux ou de changer ou de suspendre : mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre : on poursuit, on s'anime par les contradictions; la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et qui se désiste. On porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans celles mêmes'' où il entre de la religion*'.

[lO/i] Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, elle n'est pas suivie de grands éloges , qui est tout ce qui nous excite aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises ^ ]n;***2 aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des pauvres, le rend dépositaire

' « Mêmes. » Tel est le texte original.

dotes, aux recueils intitules Bibliothèque des gens de cour, dont plusieurs sont ranges par ordre alphabétique. » Nous croj'ons que cette interprétation est la vraie. Selon M. Servois, il s'agirait des acrostiches ou pièces abécédaires ; mais il ne nous semble pas qu'on puisse définir ces jeux d'esprit des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z.

i. « C'est pour cela, dit saint Clirysostome,... que nous avons beaucoup moins de peine à faire plus que nous ne devons, qu'à faire ce que nous devons; et qu'une des erreurs les plus communes parmi les personnes mêmes qui cherchent Dieu est de laisser le précepte et ce qui est d'obligation, pour s'attacher au conseil et à ce qui est de surcrogation. Pourquoi? parce qu'à faire plus qu'on ne doit, il y a une certaine gloire que l'on ambitionne et qui rend tout aisé; au lieu qu'à faire ce que l'on doit, il n'y a point d'autre louange à espérer que celle des serviteurs inutiles : servi inutiles sumus, quod debuimus facere fecimus. n (Bourdaloue, Sermon sur la sévérité évangélique, 1071, 2« partie.) — Voyez plus loin, n° 139.

2. Les clefs désignent M. de Mauroy, curé des Invalides ; M. Lostrot, administrateur des prisons; le maître des requêtes Pellisson. Autant d'erreurs. M. Servois fait remarquer avec raison que N*"' n'est pas un personnage appelé par ses fonctions à s'occuper des pauvres.

de leur patrimoine, et fait de sa maison un dépôt public où se font les distributions; les gens à petits collets' et les sœurs grises- y ont une libre entrée; toute une ville voit ses aumônes et les publie : qui pourroit douter qu'il soit homme de bien, si ce n'est peut-être ses créanciers ="?

[105j Géronte meurt de caducité, et sans avoir fait ce testament qu'il projetoit depuis trente années : dix têtes viennent ab intestat partager sa succession''. Il ne vivoit depuis longtemps que par les soins à! Astérie, sa femme, qui jeune encore s'éioit dévouée à sa personne,- ne le perdoit pas de vue, secouroit sa vieillesse, et lui a enfin fermé les yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour vivre d'un autre vieillard".

[106] Laisser perdre charges et bénéfices plutôt que de vendre ou de résigner'' même dans son extrême vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est s'aimer soi-même, et n'aimer que soi"*.

^ Édition 4«.

'' u La succession. » (Édit. i'-l^.)

■^ Édition 4''.

•1 Édition 4«.

1. Les gens de qualité portaient des collets ou ornements de linge à pans larges et souvent très-riches ; le collet ou rabat des ecclésiastiques était plus simple et plus petit, de là le nom de gens à petits collets.

2. Les Filles de la Charité étaient déjà connues sous le nom de sœurs grises.

3. Allusion à la faculté qu'avaient les titulaires des bénéfices de résigner, c'est-à-dire de se démettre de leurs charges quand il leur plaisait et en faveur de qui ils voulaient. Souvent ils attendaient jusqu'à la plus extrême vieillesse^ et la mort les surprenait avant qu'ils eussent résigné. La loi

[107^ Fanslc est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emporté, i{\\Aurèle, son oncle, n'a pu haïr ni déshériter.

FroHlin, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une l^robité connue, et d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu (léchir en sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension, que Fauste, unique légataire, lui doit payer \

[108] Les haines sont si longues et si opiniâtres, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.

[109] L'on s'insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant dans les passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps ; en cela seul consistent les soins que l'on peut leur rendre ; de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu de choses'', est moins facile à gouverner.

[110] La mollesse et la volupté naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec lui ; ni les heureux ni les tristes événements ne l'en peuvent séparer ; c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un dédommagement de la mauvaise ".

" Ces deux alinéas sont de la 4'^ édition. ^ « Peu de chose. » (Édit. 9".) = Édition 4«.

réglait que les charges qui n'avaient pas été vendues quarante jours avant la mort du titulaire devenaient vacantes au profit du roi. Mais on échappait à cette disposition en payant un droit annuel dit droit de paulette.

[111] C'est une grande dilTormité dans la nature qu'an vieillard amoureux ^

[112] Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur étoit difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes que l'on vient de quitter; l'on aimeroit qu'un bien qui n'est plus pour nous ne fût plus aussi pour le reste du monde : c'est un sentiment de jalousie-.

[113] Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent avoir cette inquiétude ; et d'ailleurs comment pourroient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent euxmêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre qu'il se

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