‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 119 sur 141 · Voir la note au u" 123 du même chapitre · texte numérisé non relu

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2. Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure ; Elit-on plus de trésors que n'en perdit Galet, N'avoir en sa maison ni meubles ni valet; Parmi les tas de blé vivre de seigle et d'orge ;

De peur de perdre un liard, souffrir qu'on vous égorge.

(EoiLEAu, Sati)-e VIII, v. 80.)

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sont chères ; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé ; ils tiennent pour l'ancienne manière de chanter, et pour la vieille danse; ils vantent les modes qui régnoient alors dans les habits, les meubles et les équipages. Us ne peuvent encore désapprouver des choses qui servoient à leurs passions, qui étoient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire ^ Comment pourroientils leur préférer de nouveaux usages et des modes toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse?

[11(3] Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducité.

[117] Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a beaucoup d'esprit^

1. Montaigne, Essais, III, v : « Ainsi, de peur que le ne seiche, tarisse et m'aggraue de prudence, aux interualles que mes maux me donnent,

Mens intenta suis ne siel itsquc malis,

(Ovide, Tiist., IV, i, 4.)

ie gauchis tout doulcemeat, et desrobbe ma veue de ce ciel orageux et nubileux que i'ay deuant moy,... et me voys amusant eu la recordation des

ieunesses passées :

.... Animus quod perdidit optât, Atqne in piœlevita se lotus imagine versai.

(PÉTRONE, Satyricon, ch. cxxvni.)

Que l'enfance regarde deuant elle, la vieillesse derrière... Les ans m'entraisnent s'ils veulent, mais à reculons! autant que mes yeulx peuuent recognoistre cette belle saison expirée, ie les y destourne à secousses : si elle eschappe de mon sang et de mes veines, au moins n'en veulx ie desra-

ciner l'image de la mémoire :

.... Hoc est Vivere bis, vita passe priore frui. »

(Martial, X, xxvii, 7.)

2. « Mais il me semble qu'en la vieillesse nos âmes sont subiectes à des

[118] Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable ; il est plein de faits el de maximes; l'on y trouve Tliistoire du siècle revêtue de circonstances très-curieuses, et qui ne se lisent nulle part: l'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours sûres, parce qu'elles sont fondées sur l'expérience'.

[119] Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s'accommodent mieux de la solitude que les vieillards.

[120] Philippe-, déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse; il passe aux petites délicatesses; il s'est fait un art du boire, du manger, du repos et de l'exercice; les petites règles qu'il s'est prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les observe avec scrupule, et ne les romproit pas pour une maîtresse, si le régime lui avoit permis d'en retenir ; il s'est accablé

maladies et imperfections plus importunes qu'en la iounesse... Oultre une soitc et caducque fierté, un babil ennujeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et un seing ridicule des richesses, lorsque Tusage en est perdu; l'y treuue plus d'enuie, d'iniustice et de malignité; elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage; et ne se veoid point d'anies, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi. » (Montaigne, Essais, III, ii.)

1. Selon les clefs du xyiii*^ siècle, ce vieillard qui a vécu à la cour serait le maréchal de Villeroy, l'ancien gouverneur de Louis XIV, mort en 1G85 (père d'un autre maréchal), c^^lui dont Saint-Simon a rapporté un mot si étrange de bassesse et de cynisme. (Voyez plus haut, De la Cour, p. 258, note.) Il est douteux que ce fût d'un tel personnage que La Bruyère eut dit : « L'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs. »

2. Les clefs nomment ici le marquis de Sablé, fils de Servien, secrétaire des finances, à qui appartenait Meudon et qui a fait la terrasse. « 11 vendit Meudon à M. de Louvois, mangea tout, vécut obscur, et ne fut connu que par des aventures de débauche. » (Saint-Simon, t. VIII, p. 350.)

de superfluités, que l'habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce les liens qui l'attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en reste à en rendre la perte plus douloureuse. N'appréhendoit-il pas assez de mourir^?

[121] Gnathon ' ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étoient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous; il voudroit pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains^ ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. 11 ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier, il

a Édition ¥.

'' « Il voudroit pouvoir... que do ses mains. » Ces deux membres de phrase oni été ajoutes dans la S*' édition.

1. Les clefs désignent plusieurs Gnathons comme, au numéro suivant, plusieurs C liions. Le seul qui ait quelque notoriété est l'abbé Danse, chanoine de la Sainte-Chapelle, célèbre gastronome, qu'on a cru reconnaître également dans le gros Evrard du Lutrin de Boileau (chant iv) :

Le seul chanoine Evrard, d'abstinence incapable, Ose encor proposer qu'on apporte la table.

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écure ses dents, et il continue à manger \ Il se fiiit, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en foiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dansles hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. II tourne tout à son usage; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service''. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. II embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connoît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèteroit volontiers de l'extinction du genre humain ".

[122] Clîton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner le matin et de souper le soir ; il ne semble né que pour la digestion. Il n'a de même qu'un entretien : il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s'est trouvé ; il dit combien il y a eu de potages*,

•' « Il ne leur épargne... et il continue à manger. » Ces deux phrases ont été ajoutées également dans la 5* édition.

'' « Sont dans le même temps en campagne pour son service. » (Édit. 4''.) •= Édition 4«.

1. Le potage comptait parmi les entrées, parce qu'il était souvent accompagné de viandes :

.... Cependant on apporte un potage :

Un coq y paroissoit en pompeux équipage, Qui changeant sur ce plat et d'état et de nom, Par tous les conviés s'est appelé chapon.

(BoiLEAU, Satire III, vers 42-48.)

et quels potages ; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il n'oublie pas les hors-cC œuvre, le fruit et les assiettes S il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point. Il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvoit aller : on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien ; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus : il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir; il donnoit à manger le jour qu'il est mort. Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour manger '.

[123] Ruffui commence à grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui lui promettent encore

^ Édition 5«.

1. c( On appelle assiettes en cuisine les entrées ou les hors-d'œuvre dont la quantité n'excède pas ce que peut contenii' une assiette. » (P. Vincent, Dictionnaire de cuisine, p. 322, 1707.)

Deux assiettes suivoient, dont l'une étoit ornée D'une langue en ragoût, de persil couronnée ; L'autre, d'un godiveau tout brûlé par dehors. Dont un beurre gluant inondoit tous les bords.

Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes, Lui servoient de massiers, et portoient deux assiettes, L'une de champignons avec des ris de veau. Et l'autre de pois verts qui se noj'oient dans l'eau.

(BoiLEAU, Satire III, vers 49-52 et 153-156.)

vingt années de vie ; il est gai, jovial, familier, indifférent: il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet : il est content de soi, des siens, de sa petite fortune ; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvait un jour être l'honneur de sa famille : il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit : « Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère ; » et il est consolé\ Il n'a point de passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse; tout le monde lui convient, tout lui est propre; il parle à celui qu'il voit une première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse attention, et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un, il l'achève à celui qui prend sa place ''^

[12zi] N** est moins affoibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans; mais il a la goutte; et il est sujet à une colique néphrétique; il a le visage décharné, le teint verdâtre, et qui menace ruine- ;

" « Il perd son fils... et il est consolé. » Phrase ajoutée dans la 7'' édition. ^ Édition 4*.

1. « Ce portrait de Bufftn, dit M. Hémardinquer, semble parfaitement convenir à M. de Coulanges, le joyeux parent et correspondant de M"" de Sévigné. » Coulanges n'est désigné par aucune clef. Le seul personnage indiqué, et cela par une seule clef, est M. de Hautofort; mais il ne répond guère au type de Ruffin. 11 n'était connu que par son avarice (voyez M""^ de Sévigné, lettre du 9 octobre 1080); quelques auteurs de clefs ont même cru voir une allusion à M. de Hautefort dans le n° 113 du même chapitre, sur les vieillards avares.

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