Vauvenargues, édition Gilbert, t. I, p
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parce qu'il n"y a pas une suite sensible dans ses Caraclères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ces fragments, qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours, plus de proportion et plus d'art.
On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, également capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la voix des maîtres et qui caractérise le génie.
Personne n'a peint les détails avec plus de feu, de force et d'imagination dans l'expression qu'on n'en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu'on n'y trouve pas aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal de ces traits qui caractérisent non-seulement une passion ou les vices d'un particulier, mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénelon et de Bossuet ; ce qui vient en grande partie de la différence des genres qu'ils ont traités. La Bruyère a cru, ce me semble, qu'on ne pouvoit peindre les hommes assez petits ; et il s'est bien plus attaché à relever leurs ridicules que leur force.
JUGEMENT DE SCARD ».
En lisant avec attention les Caractères de La Bruyère, il me semble qu'on est moins frappé des pensées que du style ; les tournures et les expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de plus inattendu que le fond des choses mêmes ; et c'est moins l'homme de génie que le grand écrivain qu'on admire.
Mais le mérite de ce grand écrivain, quand il ne supposerait pas le génie, suppose une réunion des dons de l'esprit aussi rare que le génie.
1. Extrait de la Notice sur la personne et les écrits de La Bruyère, par Suard, de l'Académie française {Mélanges de littérature, t. II.)
xwvi DU STVLE DE LA BRUYÈRE.
L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la plupart des hommes, la plupart même de ceux qui font des livres.
11 ne suffit pas de connaître les propriétés des mots, de les disposer dans un ordre régulier, de donner même aux membres de la phrase une tournure symétrique et harmonieuse; avec cela on n'est encore qu'un écrivain correct, et tout au plus élégant.
Le langage n'est que l'interprète de l'àme ; et c'est dans une certaine association des sentiments et des idées avec les mots qui en sont les signes qu'il faut chercher le principe de toutes les propriétés du style.
Les langues sont encore bien pauvres et bien imparfaites. Il y a une infinité de nuances, de sentiments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne peut-on jamais exprimer tout ce qu'on sent. D'un autre côté, chaque mot n'exprime pas d'une manière précise et abstraite une idée simple et isolée ; par une association secrète et rapide qui se fait dans l'esprit, un mot réveille encore des idées accessoires à l'idée principale dont il est le signe. Ainsi, par exemple, les mots cheval
et COURSIER, AIMER Ct CHÉRIR, BONHEUR et FÉLICITÉ, pCUVCUt SCrvir
à désigner le même objet ou le même sentiment, mais avec des nuances qui en changent sensiblement l'effet principal.
Il en est des tours, des figures, des liaisons de phrase, comme des mots : les uns et les autres ne peuvent représenter que des idées, des vues de l'esprit, et ne les représentent qu'imparfaitement.
Les différentes qualités du style, comme la clarté, l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, etc., dépendent donc essentiellement de la nature et du choix des idées ; de l'ordre dans lequel l'esprit les dispose ; des rapports sensibles que l'imagination y attache; des sentiments enfin que l'âme y associe et du mouvement qu'elle y imprime.
Le grand secret de varier et de faire contraster les images, les formes et les mouvements du discours, suppose un goût délicat et éclairé ; l'harmonie, tant des mots que de la phrase.
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dépend de la sensibilité plus ou moins exercée de 1 organe-, la correction ne demande que la connaissance réfléchie de sa langue.
Dans l'art d'écrire, comme dans tous les beaux-arts, les germes du talent sont l'œuvre de la nature ; et c'est la réflexion qui les développe et les perfectionne.
Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heureux instinct semble avoir dispensés de toute étude, et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements de leur imagination et de leur pensée, ont écrit avec grâce, avec feu, avec intérêt ; mais ces dons naturels sont rares ; ils ont des bornes et des imperfections très-marquées, et ils n'ont jamais sufli pour produire un grand écrivain.
Je ne parle pas des anciens, chez qui l'élocution était un art si étendu et si compliqué ; je citerai Despréaux et Racine, Bossuet et Montesquieu, Voltaire et Rousseau : ce n'était pas l'instinct qui produisait sous leur plume ces beautés et ces grands effets auxquels notre langue doit tant de richesses et de perfection ; c'était le fruit du génie sans doute, mais du génie éclairé par des études et des observations profondes.
Quelque universelle que soit la réputation dont jouit La Bruyère, il paraîtra peut-être hardi de le placer, comme écrivain, sur la même ligne que les grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est qu'après avoir relu, étudié, médité ses Caractères, que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue.
Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits sublimes de Bossuet ; ni le nombre, l'abondance et l'harmonie de Fénelon ; ni la grâce brillante et abandonnée de Voltaire ; ni la sensibilité profonde de Rousseau ; mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au même degré la variété, la finesse et l'originalité des formes et des tours, qui étonnent dans La Bruyère. Il n'y a peut-être pas une beauté de style propre à notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des modèles dans cet écrivain...
Despréaux observait, à ce qu'on dit, que La Bruyère, en