‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 63 sur 141 · Sans doute à Lamotte, dont il fait un long éloge · texte numérisé non relu

Sans doute à Lamotte, dont il fait un long éloge

ce qu'il vient d'apprendre lui-même; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment ^

[77] Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement : elles se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites : elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.

[78] Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.

[79] Il n'y a guère qu'une naissance honnête , ou qu'une bonne éducation, qui rende " les hommes capables de secret.

[80] Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une circonstance ^.

[81] Des gens vous promettent le secret , et ils le révèlent eux-mêmes , et à leur insu ; ils ne remuent pas les lèvres, et on les entend; on lit sur leur front et dans

" On lit dans les éditions originales (l''''-8'') : « qui rendent. » Dans les trois premières éditions, cet alinéa est au chapitre de l'Homme. '■ Édition 4'".

1. K Les gens qui savent peu parlent beaucoup, et les gens qui savent beaucoup parlent peu. II est naturel de croire qu'un ignorant trouve important tout ce qu'il sait, et le dit à tout le monde ; mais ua homme instruit n'ouvre pas aisément son répertoire : il auroit trop à dire, et comme il voit encore plus à dire après lui, il se tait. » (J.-J. Rousseau.)

leurs yeux , on voit au travers de leur poitrine , ils sont transparents. D'autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre de soi-même. Enfin quelquesuns méprisent votre secret, de quelque conséquence qu'il puisse être : a C'est un mystère, un tel m'en a fait part, et m'a défendu de le dire ; et ils le disent \

Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié ""^

[82] Nicandre s'entretient avec Élise de la manière douce et complaisante dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix jusques à sa mort; il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé des enfants, et il le répète ; il parle des maisons qu'il a à la ville, et bientôt d'une terre qu'il a à la campagae : il calcule le revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, en décrit la situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse et la propreté des meubles; il assure qu'il aime la bonne chère, les équipages; il se plaint que sa femme n'aimoit point assez le jeu et la société. « Vous êtes si riche, lui disoit l'im de ses amis, que n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendroit votre domaine? — On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je n'en possède. » Il n'oublie pas son extraction et ses alliances : (c Monsieur le

^ Édition 4". Dans les éditions 4*^-7'', cet alinéa est au chapitre des Grands.

•> Édition 8^

1. « Celui qui révèle son secret à un ami indiscret est plus indiscret que l'indiscret même. » (M^'"^ de Scudéry, Xouvelles conversations de morale, 1688, t. II, p. 750.)

Surintendant, qui est mon cousin; Madame la Chancelière, qui est ma parente; » voilà son style. 11 raconte un fait qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches, et de ceux même qui sont ses héritiers : « Ai-je tort? dit-il à Élise; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien? » et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a une santé foible et languissante, et il parle de la cave^ où il doit être enterré. Il est insinuant, flatteur oflicieux à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Élise n'a pas le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de l'homme de ville : il se lève déconcerté et chagrin , et va dire ailleurs qu'il veut se remariera

[83] Le sage quelquefois évite le monde, de peur d'être ennuyé ^.

» Edition 5«.

'' Dans les trois premières éditions, cet alinéa est au chapitre du Mérite personnel.

\. Voyez ce mot dans le Lexique.

[Ij U\ homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille S et faire de son fils un grand seigneur : cela est juste et de son ressort; mais il appartient peut-être à d'autres de vivre contents.

[2] Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite, et le fait plus tôt remarquer.

[3] Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l'on prend, s'il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu'il n'a jamais eu, et aussi grand qu'il croit l'avoir -^

[à] A mesure rpie la faveur et les grands biens se retirent d'un homme, ils laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvroient, et qui y étoit sans que personne s'en aperçût.

" HisTORiQCE Dc TESTE. — Éditioii i".

1. Les auteurs de clefs, qui voient des allusions partout, désignent ici, à cause de ce dernier trait : 1° Louvois, qui eut pour gendres les ducs de La Rocheguyon et de Villeneuve; 2" Colbert, qui devint le beau-père des ducs de Chevreuse, de Beauvilliers et de Mortemart ; 3° Frémont, garde du trésor royal, qui eut pour gendre le maréchal duc de Lorges.

[5] Si l'on ne le voyoit de ses yeux, pourroit-on jamais s'imaginer l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnoie met entre les hommes?

Ce plus ou ce moins détermine à l'épée, à la robe, ou à l'Église : il n'y a presque point d'autre vocation.

[6] Deux marchands étoient voisins et faisoient le même commerce, qui ont eu dans la suite une fortune toute différente. Ils avoient chacun une fille unique; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette familiarité que donnent un même âge et une même condition : l'une des deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle entre au service d'une fort grande dame * et l'une des premières de la cour, chez sa compagne *.

[7] Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : « C'est un bourgeois , un homme de rien, un malotru; » s'il réussit, ils lui demandent sa fille i-^

[8] Quelques-uns ^ ont fait dans leur jeunesse l'ap-

» Edition G*" '* Édition 7''

1. Cette fort grande dame est, selon les clefs, M™* Fleurion d'Armenonvillc, fille d'un marchand de draps de Paris. Son mari fut conseiller d'État ordinaire, directeur des finances et garde des sceaux. Il possédait le château de la Muette, qu'il vendit à la duchesse de Berri.

2. M""^ de Grignan, qui avait marié son fils à la fille du fermier général Saint-Amand, disait qu'il fallait bien de temps en temps du fumier pour fumer les meilleures terres. (Saint-Simon, t. IV.)

3. Quelques-uns, « les Partisans, » selon les clefs manuscrites (voyez plus loin ks n"* 13, 14 et 15, etc.).

DES BIENS DE FORTUNE. 17i

prentissage d'un certain métier, pour en exercer un autre, et fort différent, le reste de leur vie \

[9] Un homme est laid S de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit à l'oreille : « Il a cinquante mille livres de rente. » Cela le concerne tout seul, et il ne m'en fera jamais ni pis ni mieux; si je commence à le regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise !

[10] Un projet assez vain seroit de vouloir tourner un homme fort sot et fort riche en ridicule ; les rieurs sont de son côté ^.

[11] N**-, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse, avec un vestibule et une antichambre, pour peu qu'il y fasse languir quelqu'un et se morfondre, qu'il paroisse enfin avec une mine grave et une démarche mesurée, qu'il écoute un peu et ne reconduise point : quelque subalterne qu'il soit d'ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque chose qui approche de la considération •*.

» Édition 6«.

'' Édition A", •= Édition 4».

1. Les clefs désignent ici le marquis de Gouverney et le duc de Ventadour. Ce dernier est signalé par Saint-Simon (t. XV) comme « un homme fort laid et fort contrefait qui, avec beaucoup d'esprit et de valeur, avoit toujours mené la vie la plus obscure et la plus débauchée. ^)

2. Clefs du xviii® siècle : M. de baint-Pouange, parent de Colbert, de Le Tellier et de Louvois. Il fut secrétaire du cabinet du Roi, puis commis principal sous Louvois et Barbezieux : « 11 eut, dit Saint-Simon (t. HI) le plus intime secret de ces deux ministres, et souvent par là celui du Roi sur les choses de la guerre. » — Selon d'autres clefs, il s'agit du partisan Monnerot.

n2 DES BIENS DE FORTUNE.

[12] Je vais, Clitiphon^, à votre porte; le besoin que j'ai de vous me chasse de mon lit et de ma chambre : plût aux dieux que je ne fusse ni votre client ni votre fâcheux! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé , et que vous ne pouvez m'écouter que d'une heure entière. Je reviens avant le temps qu'ils m'ont marqué, et ils me disent que vous êtes sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de votre appartement, de si laborieux, qui vous empêche de m'entendre? Vous enfilez quelques mémoires, vous collationnez un registre, vous signez, vous parafez. Je n'avois qu'une chose à vous demander, et vous n'aviez qu'un mot à me répondre : oui, ou non. Voulez-vous être rare? Rendez service à ceux qui dépendent de vous : vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir. 0 homme important et chargé d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet : le philosophe est accessible'; je ne vous remettrai point à

1. Les CUtiphons n'étant pas une espèce rare, les clefs multiplient ici sans nécessité les indications : 1° M. Le Camus, le lieutenant civil, dont Saint-Simon (t. VIII) a dit qu'il « étoit bon et honnête homme, obligeant, et avoit beaucoup d'amis : mais il étoit glorieux à un point qu'on en rioit et qu'on en avoit pitié. » A part la vanité, ce n'est guère le Clitiphon de La Bruyère; 2° M. Le Camus, premier président de la Cour des aides; 3" le cardinal Le Camus; 4» Mongcrolle, maître des comptes.

2. Vigneul-Marville (Bonaventure d'Argonne) lui-même, bien qu'il ne soit pas dus amis de La Bruyère, rend un témoignage conforme : « On avoit une grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. de La Bruyère, avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de... [Condé). Il n'y avoit qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivoicnt et retournant avec le mouvement de la porte, levoit adroitement la tapisserie, et laissoit voir le philosophe, le visage riant, et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations. » {Mélanges d'histoire et de littérature, t. I, p. 403.)

un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corps, ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses ouvrages , et je cherche, par la connoissance de la vérité, à régler mon esprit et devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile! Le manieur d'argent, l'homme d'affaires est un ours qu'on ne sauroit apprivoiser; on ne le voit dans sa loge qu'avec peine : que dis-je? on ne le voit point; car d'abord on ne le voit pas encore, et bientôt on ne le voit plus. L'homme de lettres au contraire est trivial comme une borne au coin des places ; il est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu, habillé, sain ou malade : il ne peut être important, et il ne le veut point être^

[13] N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderoit point : ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir; cela est trop cher, et il n'y a rien à gagner à un tel marché.

[i!\] Les P. T. S. ^ nous font sentir toutes les passions

» Édition 8*.

1. Par ces initiales assez transparentes, La Bruyère désigne les Partisans,

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l'une après l'autre : l'on commence par le mépris, à cause de leur obscurité; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on les respecte ; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion.

[15] Sofiie de la livrée * a passé par une petite recette à une sous-ferme ; et par les concussions, la violence, et l'abus qu'il a fait de ses jwuvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquoit que d'être homme de bien : une place de marguillier a fait ce prodige - .

[16] Arfiire ^ cheminoit seule et à pied vers le grand

c'est-à-dire les financiers qui prenaient à ferme les revenus de l'État. — Ce sont eux qu'il appelle, à l'alinéa précédent, « une sorte de gens. » « On établit de temps en temps des chambres de justice pour punir les voleries qu'ont faites les partisans. » (Furetière, Dictionn. fr. au mot Partisans.)

1. En les appelant Sosies et ailleurs n° 18 Champagne, La Bruyère conserve aux pauvres enrichis par le vol leur qualité de laquais. Il a déjà signalé ces fortunes faites par les laquais de son temps (vovez plus haut, n" 8) et il n'est pas le seul à le signaler : « M™*^ Cornuel étoit l'autre jour chez Berrier, dont elle est maltraitée; elle attendoit à lui parler dans une antichambre qui étoit pleine de laquais. Il vint une espèce d'honnête homme, qui lui dit qu'elle étoit mal dans ce lieu-là : « Hélas! dit-elle, « j'y suis fort bien : je ne les crains point, tant qu'ils sont laquais. » Voilà ce qui a fait éclater de rire M. de Pomponne. » (Sévigné, 7 oct. 1676.) « Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs, il remplit le vide dos autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, dos gentilshommes tués dans la fureur de la guerre, etc. » (Montesquieu, Lettres persanes.)

2. Los clefs désignent, pour Sosie, les fermiers généraux d'Apougey, Dolpech, Borricr, de Révol, Le Normand, Mouchi, Bouroulais, La Bazinière, Gourville. Les Sosies étaient une race aussi commune que les Clitiphons: mais le trait sur les marguilliers ne s'applique qu'à Révol et à d'Apougny.

3. Les clefs désignent, pour Arfure, diverses femmes de financiers: MM"'" Benoist, Bclizaiii, MiUeu, de Courchamp.

portique de Saint**, entendoit de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyoit qu'obliquement, et dont elle perdoit bien des paroles. Sa vertu étoit obscure , et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le huitième denier^ : quelle monstrueuse fortune en moins de six années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y a une brigue enre les prêtres pour la confesser; tous veulent l'absoudre, et le curé l'emporte.

[17] L'on porte Crésus - au cimetière : de toutes ses immenses richesses, que le vol et la concussion lui avoient acquises, et qu'il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins , ni le moindre docteur ^ qui l'ait assuré de son salut.

[18] Champagne'' y au sortir d'un long dîner qui lui

\. C'est-à-dire était devenu fermier ou percepteur du huitième denier, impôt établi en 1672, pendant la guerre de Hollande.

'2. Les clefs désignent ici les partisans Aubert, Raymond et Villette. Ce ne devaient pas être les seuls partisans enrichis par le vol et les concussions et ruinés pa>' le luxe et la bonne chère.

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