‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 79 sur 141 · L'île de la Cité ou l'île Saint-Louis · texte numérisé non relu

L'île de la Cité ou l'île Saint-Louis

3. Les clefs multiplient des noms obscurs, qui seraient désignés par cet André, comme si c'était chose rare qu"un homme ruiné par sa vanité.

DE LA VILLE. Hl

[12] Narcisse^ se lève le matin pour se coucher le soir; il a ses heures de toilette comme une femme ; il va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes-; il est homme d'un bon commerce, et l'on compte sur lui au quartier de** pour un tiers ou pour un cinquième à l'hombre ou au reversi. Là il tient le fauteuil quatre heures de suite chez Arîcie, où il risque chaque soir cinq pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure galant^ ; il a lu Bergerac^, des Marets^ LesclacheS \q^ Historiettes àQ'^sxhm^'^, etquelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualité religieuse

« Rabbin. » (Édit. 1".)

1. Selon plusieurs clefs, Narcisse serait l'abbé de Villars (mort en 1691), fils du marquis de Villars, ambassadeur en Espagne. Mais, si c'était un abbé, La Bruyère aurait-il fait remarquer qu'il va à la belle messe?

2. Le couvent des Feuillants, célèbre pendant la Révolution, était situé rue Saint-Honoré, à la hauteur de la rue aujourd'hui appelée de Castiglione ; celui des Minimes était voisin de la place Royale.

3. La Gazette de Hollande recevait des correspondances de Paris qui étaient fort lues. Sur le Mercure galant, voir le chapitre des Ouvrages de l'esprit, p. 32.

4. Cyrano {Note de La Bruyère). Cyrano de Bergerac (1620-1655) a écrit YHistoire comique des États de la lune et du soleil ; Agrippine, tragédie ; le Pédant joué, comédie, etc.

5. Saint-Sorlin {Note de La Bruyère). Jean des Marets, sieur de Saint- Sorlin (1596-1676i, a publié, outre des ouvrages de dévotion et des romans, plusieurs tragi-comédies, la comédie des Visionnaires, le poëme épique de Clovis, etc. Dans la querelle des anciens et des modernes, il avait pris parti pour ces derniers.

6. Lesclache (Louis de), auteur d'un Cours de philosophie expliquée en tables, et d'un livre de grammaire : Les véritables règles de l'ortografe françéze.

7. C'est le célèbre libraire, celui dont parle Boileau. Il vendait presque tous les livres nouveaux, et en particulier dus Historiettes que, de son nom, on appelait des Barbinades.

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sur les visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier ; et il meurt ainsi après avoir vécu.

[13] Voilà un homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part* : de savoir oii, il est difficile; mais son visage m'est familier. — Il l'est à bien d'autres ; et je vais, s'il se peut, aider votre mémoire. Est-ce au boulevard^ sur un strapontin % ou aux Tuileries dans la grande allée, ou dans le balcon à la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet*? Où pourriez-vous ne l'avoir point vu? où n'est-il point? S'il y a dans la place une fameuse exécution, ou un feu de joie, il paroît à une fenêtre de l'hôtel de ville; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place sur un échafaud ; s'il se fait un carrousel, le voilà entré, et placé sur l'amphithéâtre; si le roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, il assiste à leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur audience. Sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes ^ C'est son visage que

1. Ce portrait du « spectateur de profession » est, selon les clefs, celui du prince de Mecklebourg (Mecklenibourg-Schwerin), beau-frère du maréchal de Luxembourg, qui était venu s'établir à Paris.

2. Il s'agit du boulevard de la Porte-Saint-Antoine, appelé quelquefois Nouveau-Cours et qui, étant sur le chemin de Vincennes, servait aussi de lieu de promenade.

3. Strapontin, « espèce de petit banc qu'on met au milieu du carrosse ou au fond de la calèche. » (Richelet, Dictionnaire français.)

4. On appelait ainsi un vaste jardin, situé au faubourg Saint-Antoine, et qu'avait fait planter et dessiner le financier Rambouillet (voyez Sauvai, Antiquités de Paris, t. Il; Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de Paris, au mot Rambouillet).

5. 11 s'agit des cérémonies où Ton célébrait le renouvellement de l'alliance entre la France et la Suisse. La dernière de ces cérémonies avait en lieu à Notre-Dame en novembre 1GG3 (voyez Olivier d'Ormesson, Journal, t. II, p. 51).

l'on voit aux almanachs représenter le peuple ou l'assistance ^ Il y aune chasse publique, une Saint- Hubert-, le voilà à cheval; on parle d'un camp et d'une revue, il est à Quilles, il est à Achères'. Il aime les troupes, la milice, la guerre; il la voit de près, et jusques au fort de Bernardi*. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, DU Metz l'artillerie''^ : celui-ci voit, il a vieilli sous le har-

^ La Bruyère avait d'abord mis (édit. 5") : « Chanley sait les marches, Vauban les sièges, celui-ci voit. » A partir de la C« édition, il effaça le nom de Vauban, mais poui- le reporter avec grand éloge au chapitre des Jugements.

1. M Sous Louis XIV, on publiait chaque année pour les almanachs de trèsbelles et très-gi-andes estampes, dessinées et gravées par les meilleurs artistes. Là se trouvent représentés par allégorie les événements de l'année passée. Les rois, les princes, les généraux, les grands dignitaires figurent ordinairement dans le champ principal de ces estampes et sont très-ressemblants. Plus bas sont des portraits d'échevins ou de personnages du tiers état, qui regardent le roi : c'est le peuple ou Y assistance; sur les côtés, des médaillons représentant les batailles, les fêtes, tous les événements de l'année ; et plus bas encore est un espace blanc où l'on collait un calendrier de l'année imprimé. » (Walckenaer, Remarques et éclaircissements sur La Bruyère, p. 636.)

2. Tous les ans, à la Saint-Hubert (novembre), il y avait à Versailles une chasse à laquelle prenaient part le roi et « les personnes les plus qualifiées de la cour, de Vun et de Tautre sexe. » {Mercure galant, octobre 1678, novembre 1679, etc.)

3. Houilles, Achères, petites localités du département de Seine-et-Oise, situées dans des plaines qui servaient souvent à des camps et à des revues.

4. Jacques Bernardi, écuyer du roi, dirigeait une académie, qui était une sorte d'école militaire de jeunes gentilshommes. Tous les ans, au mois de septembre, il faisait construire, entre le jardin du Luxembourg et l'emplacement occupé aujourd'hui par la rue iS'otre-Dame des Champs, un petit fort où ses élèves venaient pendant deux mois, devant un grand nombre de curieux, figurer les opérations d"un siège. Ces opérations se terminaient par la prise du fort et faisaient l'objet de relations dans le Mercure galant. L'académie de Bernardi n'était du reste pas la seule école de ce genre; et, le directeur étant mort en 1681, il est probable que son académie déclina et disparut sous son successeur, qui était son neveu. La dernière relation du siège du fort donnée par le Mercure galant est de 1685.

5. Le marquis de Chanley, maréchal des logis des armes du roi, avait

nois en voyant, il est spectateur de profession; il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point regret de mourir ^ Quelle perte alors pour toute la ville! Qui dira après lui : « Le Cours est fermé, on ne s'y promène point; le bourbier de Vincenncs est desséché et relevé, on n'y versera plus? » Qui annoncera un concert, un beau salut*, un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Beaumavielle mourut hier-; que Rochois' est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connoîtra comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira : a Scapin porte des fleurs de lis*, » et qui en sera plus édifié ? Qui prononcera avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui sera

=• « Point de regret de mourir. » (Édit. 5*-6*.)

une grande réputation comme tacticien, et au moment où La Bruyère publiait cet alinéa (édit. 5"^), il était sur les rives du Rhin. « C'est une carte vivante, » disait de lui le maréchal de Luxembourg (voyez Saint-Simon, Mémoires, t. XII; l'abbé Legendre, Mémoires, p. 13G; Dangeau, Journal, t. rV; Rousset, Histoire de Louvois, t. II, p. 172). — Jacquier « était unique pour les vivres, » dit l'abbé Legendre {Mémoires, p. 136) ; et il cite ce mot de Turenne : » Qu'on me donne Chanley, Jacquier, Saint-Hilaire et 30,000 hommes de vieilles troupes, il n'y a plus de puissance que je ne force à se soumettre. » Il était mort en 1684. — Berbier du Metz, qui commanda l'artillerie dans presque toutes les guerres de Louis XIV, avait été tué en 1690 à Fleur us (voyez Rousset, Histoire de Louvois).

i. C'est-à-dire un salut en musique (voyez le chapitre de Quelques usages, n° 19).

2. Beaumavielle, célèbre basse-taille de l'Opéra, mort vers 1688 (voyez Durey de Noinville, Histoire du théâtre de l'Opéra, t. II, p. 54).

3. Marthe le Rochois, cantatrice qui se fit entendre à l'Opéra de 1678 à 1697 (voyez Durey de Noinville, t. II, p. 60).

4. Les clefs citent plusieurs exemples, et en auraient pu citer davantage, de maisons qui avaient sur leurs armoiries des fleurs de lis. On peut voir dans le Dictionnaire généalogique de La Chesnaye des Bois, t. III, la liste des familles qui portent des fleurs de lys dans leurs armes. Le mot de Scapin indique que c'étaient souvent des familles peu relevées.

mieux fourni de vaudevilles? Qui prêtera aux femmes les Annales galantes^ et le Journal amoureux-? Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de XOpéra, et les fureurs de Roland^ dans une ruelle*? Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des gens fades, oisifs, désoccupés % qui pourra aussi parfaitement leur convenir =*?

[lA] Théramène^ étoit riche et avoit du mérite; il a hérité, il est donc très-riche et d'un très-grand mérite. Voilà toutes les femmes en campagne pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur. Il va de maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera. Est-il assis, elles se retirent, pour laisser à leurs filles toute la liberté d'être aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. 11 tient ici contre le mortier'' ; là il efface le cavalier* ou le

» Édition 5*.

\. Barbier {Dictionnaire des anonymes) dit qu'une M'"* de Villedieu avait publié en 1670 les .4nna/es galantes, et en 1687 les Annales galantes de la Grèce.

2. On ignore l'auteur du Journal amoureux. Peut-être La Bruyère a-t-il voulu designer le Journal galant ou Histoire du temps, publié en 1685 par M. V., conseiller du roi à la cour des comptes de Montpellier, «i L'auleur y fait voir par des exemples pathétiques les maux que cause le dérèglement des passions. » (L'abbé de Claustre, Journal des savants.)

3. Roland, opéra de Quinault et de Lulli, joué pour la première fois à Versailles, en 1685, et repris en 1690 (date delà 5^ édition des Caractères).

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