Voyez le même chapitre, n"' 2, 4, G
de main de maîtres et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.
Si je n'ai pas atteint mon but, qui étoit de prononcer un discours éloquent, il me paroît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avoit promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avoit manqué de parole; si Marly S où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à la critique qu'on en avoit faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil des mauvais ouvrages-; si l'Académie françoise, à qui j'avois appelé comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n' étoit pas en effet composée d'un style affecté^ dur et interrompu^ ni chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras^ et dans tant diépîtres dêdicatoires^, il ne faut plus s'étonner qu'elle ait ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage pour en faire la réputation, et que, pour y
1. « Je ne sais si vous avez lu le remerciement de M. de La Bruyère à l'Académie; il a fait ici du bruit. lia été lu à un dîné du roi à Marly. Il y a quelques portraits assez vivement touchés. » {Lettres de Bourdelot à l'abbé Nicaise, du 25 juillet lOtiS, Bibliothèque nationale, manuscrits, Fonds français, n° 9300.)
2. Compliment à l'adresse de Henri-Jules de Bourbon, auquel La Bruyère avait soumis son discours avant de le prononcer, et qui passait pour être d'un goût sévère.
3. Les louanges hyperboliques des Épîtres dédicatoires étaient un fait trop général pour éveiller l'idée d'aucune satire particulière. Il n'en est pas de même des Prologues d'opéras, qui sont très-probablement une allusion à Fontenelle et à Thomas Corneille.
mettre le dernier sceau, il sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient bâillé.
Car voudroient-ils, présentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a moins mal réussi dans le public qu'ils ne l'avoient espéré, qu'ils savent que deux libraires ont plaidé ^ à qui l'imprimeroit, voudroient-ils désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont porté dans les premiers jours qu'elle fut prononcée? Me permettroient-ils de publier, ou seulement de soupçonner, une tout autre* raison de l'âpre censure qu'ils en firent, que la persuasion où ils étoient qu'elle le méritoit''? On sait que cet homme, d'un nom et d'un mérite si distingué, avec qui j'eus l'honneur d'être reçu à l'Académie françoise % prié, sollicité, persécuté de consentir à l'impression de sa harangue, par ceux mômes qui vouloient supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours avec fermeté. Il leur dit « qu'il ne pouvoit ni ne devoit approuver une distinction si odieuse qu'ils vouloient faire entre lui et moi ; que la préférence qu'ils donnoient à son discours avec cette affectation et cet empressement qu'ils lui marquoient, bien loin de l'obliger, comme ils pouvoient le croire, lui faisoit au contraire une véritable peine; que deux discours également innocents, prononcés dans le même jour, dévoient être imprimés dans le même temps. » Il s'expliqua ensuite obligeamment, en public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentoit de ce que les deux auteurs de la
^ Var. « Une toute autre, » texte des (éditions originales. > ^' (( La méritait. » (Edition 8".)
\. L'instance étoit aux Requêtes de l'HôteL {Note de La Bruyère.) — Les deux libraires étaient Michallet et Coignard, le premier, libraire de La Bruyère, le second, libraire de l'Académie.
'J. L'abbé J.-B. Bignon (petit-fils du savant Jérôme Bignon).
gazette que j'ai cités avoient fait servir les louanges qu'il leur avoit plu de lui donner à un dessein formé de médire de moi, de mon discours et de mes Caractères ; et il me fit, sur cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me devoit point. Si donc on vouloit inférer de cette conduite des Théobaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore, qu'ils ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni adulateurs ; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit naïvement ce qu'ils pensoient du plan, du style et des expressions de mon remerciement à l'Académie françoise. Maison ne manquera pas d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? Ils répliqueront avec confiance que le public a son goût, et qu'ils ont le leur : réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est vrai quelle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun de mes écrits ; car si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours partager les Théobaldes et le public.
DISCOURS