‹ Œuvres complètes de J. de La BruyèreChapitre 119 sur 155 · L.\ pÉNriENTE. Le fauteuil m'est plus commode · texte numérisé non relu

L.\ pÉNriENTE. Le fauteuil m'est plus commode

Le directeur. Et là, sans autre préparation, vous envisageâtes, vous regardâtes Dieu présent partout, c'est-à-dire qu'il est sur la terre, dans les eaux, dans les éléments, dans les métaux, dans les pierres, dans tous les corps, dans les âmes, dans l'homme, dans le cheval, dans le reptile?

La pénitente. Je ne fis pas même cette longue énumération : je songeai seulement qu'il est présent partout.

Le directeur. Encore mieux; et cela dans une vue confuse et indistincte de Dieu, par un pur acte, un simple acte, je dirois volontiers par une indifférence à tout acte?

La pénitente. Quoi? à celui même qui nous fait regarder la simple présence de Dieu?

Le directeur. Oui, ma fille, s'il étoit possible; car le malheur des hommes est de se multiplier dans les actes, de chercher dans l'oraison un acte par d'autres actes, au lieu de s'attacher par un acte simple à Dieu seul. Je m'explique : il y a des chrétiens qui dans l'oraison ne croient jamais assez haïr le péché; qui se persuadent ne pouvoir jamais assez aimer Dieu...

La pénitente. Ils ont grand tort, car il est si bon et si aisé à contenter.

Le directeur. ... Qui s'excitent à des mouvements de foi et d'espérance ; qui se sentent touchés de l'amour du prochain dans la vue de Dieu, tous actes intérieurs multipliés, non-seulement inutiles à l'oraison de simple regard, mais qui lui sont très-pernicieux, puisqu'ils en altèrent la simplicité et la pureté. Elle est appelée par nos maîtres l'oraison de silence, l'oraison de simple présence de Dieu, l'oraison de repos. Jugez par là, ma fille, combien tant de différents mouvements, tant de diverses réflexions, qui n'aboutissent à rien, sont capables de la troubler, de la changer, de l'anéantir.

Le plus court donc et le meilleur, je le répète encore, est de faire mourir notre propre action pour souffrir l'action de Dieu ; plus d'idées saintes et profanes, plus d'autres images dans l'entendement que celle de la présence de Dieu ; et après s'être, comme un limaçon, recourbé, pour ainsi parler, dans l'enveloppe de son intérieur, se ramasser en Dieu, s'y absorber et laisser contre-tirer en nous son image quand il lui plaît, et comme il lui plaît : alors dans ce triple silence de paroles, de pensées et de désirs, se trouvant dans un sommeil spirituel, dans une ivresse mystique, ou plutôt dans une mort mystique, toutes les puissances suspendues sont rappelées de la circonférence au centre : Dieu, qui est ce centre, se fait sentir à Fâme par des touches divines, par des goûts, par des illaps, par des suavités ineffables.

Ses affections étant ainsi émues, elle les laisse reposer doucement, elle avale ce qu'elle a goûté, ce qu'elle a mâché. L'Être infini de son côté mâche et remâche cette âme, savoure ce parfait intérieur. Cette bienheureuse âme trouve un délicieux repos qui l'établit au-dessus des délices et des extases, au-dessus des plus belles manifestations, des notions et des spéculations divines : on ne sait ce qu'on sent, on ne sait ce qu'on est. Je ne sais pourquoi moi-même je puis et j'ose vous l'expliquer : les paroles, les voix et les langues intellectuelles, comme les corporelles, cessent et cèdent au plus profond, plus amoureux et plus intime silence où les hommes puissent arriver en la présence de Dieu. Tout se fait et s'admire en son fond abyssal et suréminent, ce sont les paroles de l'abbé d'Estival; et aussitôt il parle, il se fait entendre sensiblement, on l'écoute, on suit sa voix et ses ordres divins; et voilà la motion divine qui naît de l'incomparable oraison de simple regard, et qui est nécessaire et préalable à toute action, quelque bonne en elle-même qu'elle puisse paroître.

La pénitente. 0 mon Père, mon cher Père, dans quels ravissements venez-vous de me jeter par la sublimité de vos discours sur les avantages de l'oraison de simple présence de

Dieu ! Voilà en erfct l"élat à peu près où je me trouvai le jour du simple regard. 11 me semble y être encore, tant vous représentez vivement comment cela se passe.

Par quelle fatalité arrive-t-il que ni les curés dans leurs prônes, ni les prédicateurs en chaire, ni les évoques dans leurs instructions, ne tracent pas à tous les fidèles l'idée d'une oraison si parfaite et si essentielle au salut? Pourquoi n'en pas faire un catéchisme aux petits enfants? Pourquoi ne les pas façonner de bonne heure au simple regard? Ils n'auroient presque pas besoin, dans la suite de leur vie, de bonnes œuvres et de sacrements.

Je vous ai ouï dire une fois qu'un seul acte de simple regard Pemportoit en mérite sur je ne sais combien d'actes de charité qu'on pouvoit produire pendant sa vie : vous m'en fîtes l'appréciation, je m'en souviens, et vous m'assuriez qu'il valoit tout juste cinq jours entiers de mortification extérieure, et toute la plus rigoureuse qu'il étoit possible de s'imposer; et même vous comptiez les nuits. Encore ne s'agissoit-il pas du simple regard renforcé ou suivi de motion divine. Que veut donc dire que depuis plus de vingt-huit ans que je suis au monde, depuis vingt ans du moins que j'ai l'usage de la raison, je n'avois jamais entendu parler d'une telle merveille, ni à mon confesseur, ni à mon curé, qui est un vieillard fort savant et grand homme de bien, suivant le sentiment de tout le monde? Je n'ai rien lu d'approchant dans aucun livre spirituel, dans aucune traduction des Pères, dans les Épitres de saint Paul, ni, je crois, dans mon Testament de Mons : les jansénistes en auroient-ils retranché cette doctrine? C'est apparemment, mon Père, quelques nouvelles et pieuses découvertes de nos jours. Quel trésor pour nous! quel extrême bonheur pour notre siècle!

Ah ! que ces grands saints qui sont canonisés auroient eu de joie et de consolation dans leur cœur, s'ils avoient eu dans leur temps cette oraison éminente! Et y auroit-il de ces saints contenus dans nos légendes, qui fussent damnés faute d'avoir pratiqué l'oraison de simple regard ?

Le directeur. Cela est trop fort, ma fille; mais tenez pour sCir, avec un de nos auteurs, que a toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie, à l'union divine, et à la pureté de sa création, doit brûler longtemps dans le purgatoire. »

L\ pÊNrrENïE. C'est-à-dire, mon cher Père, que ces longues prières, ces longues lectures, ces longs travaux, ces longues abstinences des saints, sont des manières très-propres à brûler longtemps dans le feu du purgatoire? Malheureux ceux qui les ont pratiquées! ils croyoient éviter les souffrances de l'autre vie, en expiant en celle-ci par des mortifications volontaires les peines dues à leurs péchés : qu'ils ont été trompés, si cela n a fait qu'augmenter leur souffrance en l'autre vie, bien loin de la diminuer!

Le directeur. Ce sont des profondeurs, ma fille, où nous ne devons point entrer et dont la connoissance est réservée à Dieu seul : contentons-nous de bien user de ses dons, et de tirer, par notre fidélité envers lui, tous les secours qu'il a bien voulu attacher à l'oraison de simple regard. Vous m'avez dit, ce me semble, que par un regard fixe vous y contempliez Dieu partout?

L\ PÉNITENTE. Je vous l'ai dit, et il est très-vrai. Le directeur. Sans vous détourner vers aucun de ses différents attributs?

L\ pénitente. Oui, mon Père, de peur de multiplier les actes.

Le directeur. Du moins vous pensiez à la Trinité, à Dieu seul à la vérité, mais à Dieu comme Père, comme Fils et comme Saint-Esprit?

La pénitente. Non, non, mon Père, et je vois que votre charité me tend un piège pour me faire tomber dans des réponses qui vous donnent occasion de me rendre plus instruite: je n'ai point pensé à tout cela, pas même à la Trinité en général, mais à Dieu présent partout.

Le directeur. Du moins vous est-il venu en pensée qu'il est immense et infini?

L\ PÉNITENTE. C'est cc qui résulte, je crois, de sa présence en tous lieux ; mais je n'ai pas été jusque-là.

Le directeur. Gela en est mieux ; et de sa toute-puissance, rien ?

La. pénitente. Rien du tout, je vous assure.

Le directeur. J'en suis ravi ; mais vous avez été quelque peu touchée de sa bonté infinie?

L.\ pénitente. Presque point, mon Père, et vous pouvez me croire.

Le directeur. C'est encore trop, ma chère fille.

La pénitente. 11 est si naturel d'y penser un peu.

Le directeur. Ce n'est pas une excuse : au contraire; car ceci est tout surnaturel et tout extraordinaire.

Mais étiez-vous dans ce vaste néant, ce total néant que je vous ai recommandé comme la base de l'oraison de simple présence, et qui mène droit au repos central ?

La pénitente. Oui, mon Père, j'étois comme une femme tout à fait perdue et anéantie.

Le directeur. Comme un corps mort?

L\ pénitente. Et enterré, ainsi que je me l'imaginois. Je n'étois plus sur la terre, je n'étois plus. Je me suis aussi appliqué, mon Père, ces paroles du Psalmiste que vous m'avez apprises : « J'ai été comme une bête, comme une jument devant vos yeux ; » et aussi cet autre endroit : « Comme un cheval et un mulet, qui sont privés d'entendement; » enfin je tâchoisà devenir comme une statue ou comme une souche.

Le directeur. Vos intentions sont droites ; il manque là une certaine stupidité, une évacuation de l'esprit d'Adam jusqu'à un certain point, on le voit bien; cependant voilà des efforts, des actes réfléchis pendant l'oraison : des péchés, ma chère fille, des péchés, ou peu s'en faut. Vous êtes morte, ditesvous, et comme enterrée, cela est bien; mais vous ne deviez pas être en état de connoîire que vous étiez telle, et de pouvoir jamais m'en rendre un si bon compte.

Dans le fort de la contemplation, ne vous êtes-vous point

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sentie un peu touchée de la crainte des jugements de Dieu ? Je vous fais, ma fille, cette demande, parce que je vous connois la conscience tendre et sujette à s"ébranler par les scrupules, et que je me souviens que vous me jetâtes, je ne sais à quel propos, ce passage qui dit que le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu.

La. pénitente. Cela est vrai, mais il me souvient aussi que vous me répondîtes que cette leçon étoit bonne à faire à des enfants, ou tout au plus à un commençant, qu'il étoit permis de craindre Dieu une fois en sa vie, lorsqu'on ne faisoit qu'entrer dans les voies mystiques et extraordinaires, mais qu'il n'y avoit rien ensuite de plus fatal à la perfection, que de réitérer cet acte de crainte de Dieu. D'ailleurs, comment aurois-je pu me laisser aller à la crainte de Dieu, si je n'ai pas songé le moins du monde à la considérer comme juste ?

Le directeur. Comme miséricordieux, ma fille.

La. pénitente. Sur cela, mon Père, je vous dirai que j'ai fait les derniers efforts pour ne point recevoir dans mon esprit l'idée de la miséricorde divine, et pour mettre en sa place celle de la seule présence de Dieu.

Le directeur. Hé bien?

La pénitente. Voulez-vous que je vous dise la vérité?

Le directeur. C'est ce que je demande.

L.A pénitente. Je n'y ai réussi qu'à force de ne penser ni à l'un ni à l'autre, ni à chose qui fût au monde. Je tombai dans une espèce de défaill mec au milieu de mon oraison, lassée d'avoir été deux heures de suite à faire mes efforts pour ne penser à rien, et je demeurai en cet état dans une inaction, comme il me sembloit, et dans une stupidité parfaite.

Le directeur. Sans qu'aucunes images vous passassent par l'esprit? auriez-vous été assez heureuse pour cela?

L.\ pénitente. Je me ressouvins^ malgré moi, d'un tableau de sainte Thérèse que j'avois vu autrefois aux Petites Carmélites.

Le directeur. 0 iconoclastes, que vous aviez raison !

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