AVERTISSEMENT SUR LE DISTRAIT
Cette comédie a été représentée , pour la première fois, le lundi 2 décembre 1697.
Elle a eu peu de succès dans sa nouveauté , et n'a été représentée que quatre fois. L'auteur, découragé, n'a pas osé la remettre sur la scène. Ce ne fut qu'en 1731 (plus de vingt ans après sa mort), que les comédiens hasardèrent de la reprendre. Cette pièce eut alors un succès complet , succès qui ne s'est pas démenti par la suite.
On a accusé Regnard d'avoir dû la réussite de sa pièce à La Bruyère , qui , dit-on , lui a fourni les principaux traits de son premier personnage ; on ajoute qu'il n'a fait autre chose que de mettre une partie du morceau de La Bruyère en action , et Vautre partie en récit.
On ne nous saura sûrement pas mauvais gré de rapporter ici le portrait que donne La Bruyère du Distrait. On verra le parti que Regnard en a tiré , et l'on appréciera les obligations qu'il doit à l'auteur qu'il a imité.
(( Ménalque descend son escalier , ouvre Ma « porte pour sortir, il la referme | il i*a posait H. ai
Sas AVERTISSEMENT
u qu'il est en bonnet de nuit , et venant à mienx « s'examiner , il se trouve rasé à moitié ; il voit « que son épée est mise du côté droit , que ses bas « sont rabattus sur ses talons , et que sa chemise « est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les (( places , il se sent tout d'un coup rudement i< frapper à l'estomac ou au visage ; il ne souper çonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce c( qu'ouvrant les yeux et se réveillant , il se trouve, « o^ devant un limon de charrette , ou derrière (( un long ais de menuiserie que porte un ouvrier (( sur ses épaules. On l'a vu une fois heurter du (( front contre celui d'un aveugle , s'embarrasser « dans ses jambes, et tomber avec lui, chacun M de son c6té à la renverse. Il lui est arrivé plu- « sieurs fois de se trouver tête pour tête à k u rencontre d'un prince, et sur son passage, se « reconnoltreàpeine, etn'avoii^queleloisirdese i< coller à un mu^ pour lui faire place. Il cherche, (( il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses w valets l'un après l'autre : on lui perd tout, on « lui égare tout. Il demande ses gants qu'il a i( dans ses mains ^ , semblable à cette femme qui « ppenoit le temps de demander son masque, w lorsqu'elle Favoit sur son visage. U entre à (( l'appartement et pasise sous un lustre où sa (( perruque s'accroche et demeure suspendue ; (( tous les courtisans regardent et rient : Ménalque
* Yoyea les scènes m , iv et v du second acte.
fc regarde aussi ^ d rirpto- hant <pr ir<i Wîtrrs : il <c cherdie doR ytxïïk dan^ uiutf 1 Mi^m)iW* m. oit tr c^u ^pô JBantrf* «eh nre3àK^^ t>t ;. qni il vnniupil^ «c iHK panigue. i'il ^va jwr lu vîïlr^ ^pTTs nv/iir w £^dtq1ldgllecâiflnnI^fl«rc^<Ht<^Tt^; îK>ri^^ ir et il dfiimmrir cm H cft à à<^ |iii^$^p|> i^m \m K disent jarèâiièïïDgsMA le soni àt su rn^. Tl ^^tiv v eoLSiàle dans ai waaàsKm i^cm il ^«narl |^nr\i^lA¥it^ (f ment , croj aat ^'3 s^<îsf Itmi^^V. tt <WiY^ (( djQ Palais, €* trcHr^Mit an hais Ai j;i^ï«vi^ ^ïi>^iy^ « on carrosBe ^0 prend pour lo siru ^ U m^ t^\t^ fc dedans, le cxxàÊcr toudie, et Cï\>ît i>AniOhor 'c^m « maître datts sa maison. Ménakp^o sv jtito hySi^^ « de la portière, traverse la cxnir^ mt>uto I'i^m^ relier, parcourt rautichauibro , la ilirtiulM^i^i \\^ « cabinet; tout lui est familier, riiMi no \\\\ vul t( nouveau; il s'assied, il se repoMO, il i^nt \\\vf. « soi. Le maitre arrive, celui-oi 80 li^vo \\\\\\\ lo w recevoir; il le traite tort clvUcinoiit ^ lo pi io ilo « s'asseoir, et croit faire les lionnourM ilo «rt rlitun «c bre : il parle, il rêve , il roproml In pni iili* \ lo « maitre de lamaisons'eniiuiooiiJonioiit'oiMMiini^ I ce Ménalque ne Test pas moitié, ot no ilil poM i m a qu'il en pense ; il a affaire it un f/n lioim « \\ un (( homme oisif qui se retirem k lu (In | il If^pi » m, « et il prend patience ; la nuit Mrrivo ipf'il i<>\ h « peine détrompé'. Vihe knim ioin il irnil s\Uv
' Voîcî la manière dont îit'ptwftî » tmi*^ hè» mnti i •«•( M|| 1 1 h I qu'il a enchéri sur son anpadf*^ i\ià4» ^'uin^HUitlt »fO il H»HM»t mI
« à une femme , et se persuadant bientôt que « c'est lui qui la reçoit y il s'établit dans son Êiu- « teuil et ne songe nullement à Tabandonner : il « trouve ensuite que cette dame fait ses visites « longues 9 il attend à tout moment qu'elle se « lève , et le laisse en liberté ; mais comme cela « tire en longueur, qu'il a £siim , et que la nuit « est déjà avancée , il la prie à souper ; elle rit , {( et si haut, qu'elle le réveille. Lui-même se (( m^rie le matin , l'oublie le soir , et découche (( la nuit de ses noces ; et quelques années après (c il perd sa femme, elle meurt entre ses bras, il (( assiste à ses obsèques , et le lendemain , quand (c on lui vient dire qu'on a servi , il demande si
plus comique et a plus de yraisemblance. C*est Carlin , valet dn Distrait , qui parle. Acte i > scène ii.
Sortant d'une maison , Tantre joor , par bévue , Pour son carrosse il prit celui qui daus la rue Se trouva le premier. Le cocher touche et croit Qu'il mène son vrai mattre à son logis, tout droit. Léandre arrive , il monte » il va , rien ne l'arrête; Il entre en une chambre où la toilette est prête. Où la dame du lieu, qui ne s'endormoit pas, Attendoit son époux couchée entre deux draps. Il croit être en sa chambre ; et d'un air de franchise , Assez diligemment il se met en chemise , Prend la robe de chambre et le bonnet de nuit ; JEt bientôt il alloit se mettre dans le lit.
Lorsque l'époux arrive. Il tempête, il s'emporte. Le veut faire sortir, mais non pas par la porte; Qoand mon mattre étonné se sauva de ce lieu Tout en robe de chambre , ainsi qu'il plut à Dieu. Mais un moment plus tard , pour t'achever mon conte , Le maître du logis- en avoit poor son compte.
SUR LE DISTRAIE. SaS
u sa femme est prête, et si elle est avertie. Cest « lui encore qui entre dans une église, et prenant (c l'aveugle qui est collé à la porte pour un pilier c< et sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la t< porte à son front , lorsqu'il entend tout d'un w coup le pilier qui parle , et qui lui offre des (c oraisons. Il s'avance dans la nef, il croit voir « un prie-dieu ; il se jette lourdement dessus , la i< machine plie , s'enfonce, et fait des efforts pour « crier : M énalque est surpris de se voir à genoux w sur les jambes d'un fort petit homme, appuyé « sur son dos, les deux bras passés sur ses ép^iles « et ses deux mains jointes et étendues qui lui « prennent le nez et lui ferment la bouche ; il se i( retire confus et va s'agenouiller ailleurs. 11 tire « un livre pour faire sa prière , et c'est sa pan- <( touffe qu'il a prise pour ses Heures et qu'il a « mise dans sa poche avant que de sortir. 11 n'est « pas hors de l'église qu'un homme de livrée court « après lui , le joint , lui demande en riant s'il n'a « point la pantoufle de Monseigneur ; Ménalque c( lui montre la sienne , et lui dit : Voilà toutes w les pantoufles que j'ai sur moi. Il se fouille néanw moins, et tire celle de l'évêque de ***, qu'il « vient de quitter , qu'il a trouvé malade auprès « de son feu, et dont , avant de prendre congé de « lui, il a ramassé la pantoufle, comme* l'un de « ses gants qui étoit à terre ; ainsi Ménalque s'en « retourne chez soi ^vec une pantoufle de moins,
byGof)gle
« Il a une fois perdu au jeu tout l'argeat qui est « dans sa bourse y et voulant continuer de jouer, « il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, « y prend sa cassette, en tire ce qui lui pklt, (( croit la remettre où il Fa prise; il entend aboyer « dans son armoire, qu'il vient de fermer : étonne ce de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et c< il éclate de rire d'y voir son chien qu'il a serre (( pour sa cassette. Il joue au trictrac ; il demande « à boire , on lui en apporte : c'est à lui à jouer, « il tient le cornet d'une main et un verre de i< l'autre ; et comme il a une grande soif, il avale « les dés et presque le cornet , jette le verre d'eau « dans le trictrac et inonde celui contre qui 3 « joue. Et dans une chambre où il est familier, « il crache âur le lit , et jette son chapeau à terre, (c en croyant faire tout le contraire. U se promène (( sur l'eau, et il demande quelle heure il est ; on (( lui présente une montre : à peine l'a -t -il re- « eue, que ne songeant plus ni à l'heure ni à U (( montre , il la jette dans la rivière comme une « chose qui l'embarrasse '. Lui-même écrit une « longue lettre , met de la poudi'e dessus à plu- « sieurs reprises et jette toujours la poudre dans « l'encrier. Ce n'est pas tout ; il écrit une seconde « lettre ; et après lès avoir cachetées toutes ce deux*, il se trompe à l'adresse '. Un duc et pair
* Voyez la scène tiii du troisième acte.
■ ' Ce trait a peut-être donné à Regnard i*idée du jeu de tfaéàtit (le la scène ix du quatrième acte y et de la méprise des lettres.
« reçoit l'une de cefe Aenx lettres , et en l'oévrant « y lit ces mots : Maître OK'd^', ne màBiquez u pas, sitôt la présente reçue, de lii'envoyer ma « provision de foin .... Son fermier reçoit l'autre , w il l'ouvre et se la fait lire 5 on y trouve ces « mots : MoAsêigneuT, j'ai reçu avec une soumisi< sion aveugle les ordreè qu'il a plu à votre gran- « deur . . . . Luinoieme encore écrit une lettre pence dant la nuit, et, après l'avoir cachetée, il i< éteint sa bougie ; il ne laisse pas d'être surprix w de ne voir goutte , et il «ait à peine comnlent u cela est arrivé. Mértakjue dépend l'esc^alter du « Louvre , un autre le monte , k qui il dit : C'est « vous que je cherche. Il le prend par la main, (( le hit descendre àVec lui, traverse plusieurs c< cours , entre dans les salles , en sort , il và , il ce revient sur ses pas ; il regarde enfin celui qu'il c( traîne apt*ès soi depuis un quart d'heUre : il est ce étonné que ce soit lui , il n'a rien à lui dii*e ; il ce lui quitte la main et tourne d'un autre côté. ce Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin ce de vous cjuànd vous sbnges à lui répondre , ou ce bien il vous demande en courant comment se ce porte votre père , et comme vous lui dites qu'il ce est fort mal , il vous crie qu'il en est bien aise. Il ce vous trouve quelque autre fois sur son chemin; ce il est ravi de vous rencontrer ; il sort de chez ce vous pour vous entretenir d'une certaine chose ; ce il contemplé votre main. Vous avez là , dit-il ,
3gl
« un beau rubis : est-il balais? Il vous quitte et « continue sa route : voilà l'afFaire importante <( dont il avoit à vous parler. Se trouve-t-il en « campagne , il dit à quelqu'un qu'il le trouve ce heureux d'avoir pu se dérober à la cour pence dant l'automne, et d'avoir passé dans ses terres « tout le temps de Fontainebleau ; il tient à d'auc( très d'autres discours , puis revenant à celuî-d : c( Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à Fonce tainebleau, vous y avez sans doute beaucoup « chassé. Il commence ensuite un conte qu'il ou- « blie d'achever. Il rit en lui-même , il éclate d'une « chose qui lui passe par l'esprit; il répond à sa u pensée , il chante entre ses dents , il siffle , il se « renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, i< il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, '« on voit le pain se multiplier insensiblement sur « son assiette ; il est vrai que ses voisins en mani( quent , aussi-bien que de couteaux et de fourre chettes dont il ne les laisse pas jouir long-temps. (e On a inventé aux tables une grande cuillère ee pour la commodité du service ; il la prend , la ee plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa ce bouche , et il. ne sort pas d'étonnement de voir (e répandu sur son linge et sur ses habits le potage (e qu'il vient d'avaler. U oublie de boire pendant ee tout le dîné ; ou s'il s'en souvient et qu'il trouve (e que l'on lui donne trop de vin , il en flaque plus « de la moitié au visage de celui qui est à sa droite;
ic il boit le reste tranquillement ^ et ne comprend c( pas pourquoi tout le monde éclate de rire de « ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de ff trop. Il est un jour retenu au lit par qnelque a incommodité ; on lui rend visite : il y a im it cercle d'hommes et de femmes dans sa ruelle « qui Fentretiennent ; et en leur présence il souc( lève sa couverture et crache dans ses draps* On (c le mène aux Chartreux , on lui fait voir un (( cloître orné d'ouvrages ^ tous de la main d*un « excellent peintre. Le religieux qui les lui e\i( plique parle de saint Bruno y du chanoine et de tt son aventure y en fait une longue histoire , et h (r montre dans l'un de ces tableaux. Ménalque cf qui, pendant la narration , est hors du cloître « et bien loin au-delà , y revient eniin , et def( mande au père si c'est le chanoine ou saint Bruno i< qui est damné. Il se trouve par hasard avec une « jeune veuve y il lui parle de son défunt mari ^ (c lui demande comment il est mort. Cette femme^ « à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleuro^^ (( sanglote et ne laisse pas de reprendre tous le»^
(( détails de la maladie de son époux y qu'elle con
c< duit depuis la veille de sa fièvre qu'il se portoî %^ V bien jusqu'à l'agonie. Madame, lui demand^^ f'Ménalque, qui l'avoît apparemment écout^^^ « avec attention, n'aviez-vous que celui-là *? ^^
• Scène ti , acte iv. Lëandre répond aa CheraVicr, *[ui loi ^^^ <Ic son père : ^^^
Et n'arei-Tous jumaîs ea que et p^re-U ?
33o AVERTISSEMENT
« s'avise un matin de faire tout hâter dans sa cuii< sine 9 il se lève avant le fruit et prend congé i( de la compagnie ; on le voit ce jour4à en tous ce les endroits de la ville , hormis en cdiui où il a a donné un rendez-vous précis pour cette affaire i< qui l'a empêché de dîner , et l'a fait sortir à pied (( de peur que son carrosse ne le fît attendre. i( L'entendez - vous . crier , gronder , s'emporter « contre l'un de ses domestiques? U est étonné « de ne le point voir. Où peut-il être? dit-il. Que « fait-il? qu' est-il devenu? Qu'il ne se présente i( plus devant moi , je le chasse dès à cette heure. « Le valet. arrive, à qui il demande fièrement c( d'où il vient. Il lui répond qu'il vient de l'en- « di'oit où il l'a envoyé , et il lui rend un fidèle a compte de sa commission \ Vous le prendriez « souvent pour tout ce qu'il n'est pas : pour un i( stupide; car il n'écoute point , et il parle encore « moins : pour un fou; car, outre qu'il parle tout « seul , il est sujet à de certaines grimaces et à des « mouvements de tête involontaires : pour un a homme fier et incivil ; car vous le saluez , et il w passe sans vous regarder, ou il vous regarde « sans vous rendre le salut : pour un inconsidéré; « car il parle de banqueroute au milieu d'une « famille où il y a cette tache , d'exécution et « d'échafaud devant un honune dont le père y a (c monté, de roture devant les roturiers qui sont « riches et qui se donnent pour nobles. De même
Voyez le conunenceraent de la scène yui du troisième acte.
SUR LE DISTRAIT. 33 r
^ « il a dessein d'élever auprès de soi un fils naturel
f «sous le nom et le personnage d'un valet; et
,, u quoiqu'il veuille le dérober à la connoissance
«I (( de sa femme et de ses enfants ^ il lui échappe
^ (( de l'appder son fils dix fois le jour. Il a pris
^ « aussi la résolution de marier son fils à la fille
,î} (( d'un homme d'affaires , et il ne laisse pas de
^ (( dire de temps en temps ^ en parlant de sa maison
^ (( et de ses ancêtres , que les Ménalque ne se sont
ijl a jamais mésalliés. Enfin il n'est ni présent ni
1^ f attentif dans une compagnie à ce qui fait le
>fc ^ ^^j^^ ^^ ^ conversation ; il pense et il parle
f^ f tout à la fois, mais la chose dont il parle est
t^ rarement celle à laquelle il pense : aussi ne
li parle-t-il guère conséquemment et avec suite.
4L Où il dit non , souvent il faut dire oui; et où il
1^ dit oui, croyez qu'il veut dire non. Il a, en
1^. vous répondant si juste , les yeux fort ouverts ,
qi mais il ne s^en sert point ; il ne regarde, ni vous,
fL ni personne , ni rien qui soit au monde ^ Tout
ni ce que vous pouvez tirer de lui , et encore dans
1^ le temps qu'il est le plus appliqué et d'un meil-
4 leur commerce , ce sont ces mots : Oui vrai-
' Voyez le portrait que Carlin fait de son maître ^ acte 11, "ènc I.
'I n rére fort à rien , il s'égare ians cesse ;
„ Il cherche, il troare, il brouille , il regarde sans Toir.
Quand on loi parle blanc , soudain il répond noir ; n TOUS dit non pour oui ; pour oui , non : il appelle
L Une femme monsienr ; et moi , mademoiselle.
33a AVERTISSEMENT
{( ment ! C'est vrai : Bon ! Tout de bon ? Oui-dà : « Je pense que oui ; Assurément : Ah , ciel ! et i( quelques autres monosyllabes qui ne sont pas (c même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ce ceux avec qui il paroit être ; il appelle sérieu- « sèment son laquais monsieur, et son ami il l'ap- « pelle la Verdure ; il dit Votre Révérence à un w prince du sang, et Votre Altesse à un jésuite ; « il entend la messe , le prêtre vient à éternuer, « il lui dit : Dieu vous assiste. Il se trouve avec un c( magistrat : cet homme , grave par son carac- « tère , vénérable par son âge et par sa dignité, « l'interroge sur un événement , et lui demande i( si cela est ainsi ; Ménalque lui répond : Oui , « mademoiselle. Il revient une fois de la camc( pagne , ses laquais en livrée entreprennent de « le voler et y réussissent; ils descendent de son « carrosse , lui portent un bout de flambeau (( sous la gorge , lui demandent la bourse , et il « la rend. Arrivé chez soi , il raconte son aven- (( ture à ses amis , qui ne manquent pas de l'inter- (( roger sur les circonstances, et il leur dit : Dece mandez à mes gens, ils y étoient. »
C'est moins un caractère particulier que donne La Bruyère qu'un recueil de faits de distractions. Regnard a fait usage de plusieurs de ces faits, mais il en a d'autres qui lui appartiennent; et Von peut juger, par le rapprochement que nous avons fait de ceux dont il a fait usage, combien
SUK LE DISTRAIT. 333
il est injuste de leur attribuer tout le succès de la come'die , au point de dire que Regnard n'a fait que mettre le morceau de La Bruyère , partie en action , partie en récit*
Un reproche plus essentiel que Ton a fait à ce poète , c'est d'avoir choisi un sujet vicieux et d'avoir mis sur la scène un ridicule prétendu^ parce que, dit-on, il ne dépend point de nous d'être ou de n'être point distraits ; c'est , non un ridicule , ni même un vice , mais un défaut purement physique ; et l'on ajoute qu'il a été aussi déraisonnable de mettre sur la scène un distrait , qu'il le seroit d'y mettre uïi boiteux, un aveugle , etc.
On convient que cette critique est juste à certains égards. Cependant on observe que la distraction est plus souvent un vice d'habitude qu'un défaut natiu*el. Nous sommes distraits , parce que notre imagination , trop fortement occupée d'un objet quelconque , ne nous permet pas la moindre attention sur les choses qui nous environnent ; c'est pourquoi ce défaut est communément celui des personnes occupées de grandes affaires* Il irist donc possible de prévenir ce défaut et de s'en corriger, et ce n'est point un rire barbare que celui qu'excitent les méprises plaisantes que la distraction peut produire.
Lors de la reprise du Distrait , en 1 7 3 r , ! 'ahhe PeUegrinfîtimprimer,dansleilfercw/T^^iv///if'i'^ du mois de juillet de la même année , une cri tir|tjiî
de cette pièce qui ne mérite pas la peine d'être
réfutée.
n reproche à Regnard de n'avoir produit que des caractères vicieux. Le chevalier est un petitniaitre du phi& mauvais ton , has et crapuleux ; madame Grognac est une grondeuse insupportaMe et une mauvaise mère ; Valère , une espèce d'imbécile qui a une affection déraisonnable pour son neveu , le chevalier ; enfin Léandre , qui est le principal personnage de la pièce , et celui dont il a voulu étaler le principal ridieule^ n'est qu'une espèce de fou. L'intrigue de la pièce est misCTable, et le dénoùment une mauvaise copie de celui de nos Femmes savantes. Le critMjue finit par cette phrase : Cela n'empêche pas qu'on ne doive rendre à M. Regnard la justice qui lui est due; c'est que personne n'a mieux possédé que lui le talent de £aire rire , et c^ est par là que ses pièces de théâtre sont plus aimées qu'elles ne sont estimées.
C'est ainsi que s'exprimoit sur le compte d'un de nos poètes comiques les plus estimables , un misérable auteur qui n'étoit connu au théâtre que par ses chutes, et dont le nom, ainsi que celui de Cotin , ne servira jamais qu'à caractériser la médiocrité. Mais qu'en est-il arrivé ? La critique de l'abbé est demeurée ensevelie dans le Mercure y où personne ne s'avisera jamais d'aller la Kre , et la comédie de Regnard jouit et jouira toujours du succès le plus mérité.
Le caractère du distrait est celai d'un homme vertueux et ridicule , qui inteVesse par les qualités de son cœur^ en même temps qu'il noas fait rii*e par les travers de son esprit ; ainsi Molière avoit produit auparavant les mêmes efieis dans son rôle du misanthrope.
Le chevalier est un libertin tel que Tétoient autrefois nos petit»-maltres y et le portrait chargé qu'en a fait Regnard en ëtoit d'autant phis propre à les faire rougir de la bassesse de leurs inclinations et de la dépravation de leurs mœurs.
La foiblessc de Valère pour ce jeune débauché^ provient de Textrême pusillanimité de son caractère ; c'est un de ces timides vieillards qui savent étaler les meilleures maximes du monde et sont incapables d'agir. Ce caractère contraste avec celui de madame Grognac. Celle-ci est une vieille quinteuse, bizarre , hargneuse^ qui ne voit^ d;ins la soumission et dans la douceur de sa fille IsalK'lle^ que de nouveaux sujets d'émouvoir sa bile.
L'intrigue n'est point aussi misérable que le prétend le critique ; tous les incidents sont hcui^usement amenés et très plaisants. Le dénoùment est préparé ; on parle dès la première Kcène de l'oncle agonisant dont Léandre doit hérilcT: ou n'est donc pas aussi étonné d'apprendre li la fiu de la pièce qu'il a déshérité son neveu ^ qu'on est surpris, dans lesFetnnwssasfan(es,à*mïti3ndn* parler du jugement d'un procès, et d'une Imii-
queroute , dont il navoit jusque-là été nullement
question.
L'auteur des Pros^erbes dramatiques a su nous donner une petite pièce du Distrait, très plaisante y et dans laquelle il a mis en action des faits de distractions autres que ceux employés par Regnard.
La comédie de Regnai'd se joue très souvent, et est toujours vue avec plaisir.