LES BOIS» LES GRANDS» LES BICHES
9. i Nous étions faits pour être hommes » les lois et la société nous ont replongés dans l'enfance. Les riches» les grands» les rois» sont tous des enfans, qui» voyant qu'on s'empresse à soulager leur misère» tirent de cela nnême une vanité puérile» et sont tout fiers de soins qu'on ne leur rendroit pas s'ils étoient hommes faits. ( Emile, Liv. ii.) •lO. t C'est ainsi qu'il dut venir un temps où les yeux du peuple furent fascinés à tel point» que ses conducteurs n'avoient qu'à dire au plus petit des hommes » sois grand » toi et toute ta race ; aussitôt il paroissoit grand à tout le monde ainsi qu'à ses propres yeux » et ses descendans s'élevoient encore à mesure qu'ils s'éloignoient de lui ; plus la cause étoit reculée et incertaine , plus l'effet Taugmentoit; plus on pouvott compter de fainéans dans une famillo » et plus elle devenoit illustre, n (Dise, sur l'Inégalilé. ) 44.1 Les peuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug» ils s'éloignent d'autant plus de la liberté» que» prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée» leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'ag-
• graver leurs chaînes, t [ÉpUre dédit» du Dise.
• sur L'Inégalilé. )
\ 2. • Ce petit gardon que vous voyez là, di-
• soit Thémistocle à ses amis» est P arbitre de
• la Grèce t car il gouverne sa mère, sa mère » me gouverne, je gouverne les Athéniens, et B les Athéniens gouvernent les Grecs. Oh I » quels petits conducteurs on trouveroit soui vent aux plus grands empires » si du prince » on descendoit par degré jusqu'à la première
• main qui donne le branle en secret I » (Emile, Liv. II. )
-15. i Je me suppose riche. Il me faut donc des plaisirs exclusifo» des plaisirs destructifs ; voici de tout autres affaires. Il me faut dos terres» des bois, des gardes» des redevances» dos honneurs seigneuriaux» surtout de Pencens et de Peau bénite, i Fort bien ; mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits» et désireux d'usurper ceux des autres ; nos gardes se chamailleront» et peut-être les maîtres ; voilà des altercations» des querelles » des haines» des procès tout au moins; cela' n'est déjà pas fortag^réable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs blés par mes lièvres, et leurs fèves par mes sangliers : chacun n'osant tuer l'ennemi qui détruit son travail voudra du moins le chasser de son champ : après avoir passé le jour à cultiver leurs terres» il faudra qu'ils passent la nuit à les garder, ils auront des matins» des tambours» des cornets» des sonnettes. Avec tout ce tintamarre ils troubleront mon sommeil. le songerai malgré moi à la misère de ces pauvres gens, et ne pourrai m'empêcher de me la reprocher. Si j'avois l'honneur d'être prince» tout cela ne me toucheroit guère ; mais moi» nouveau parvenu» nouveau riche» j'aurai le cœur encore un peu roturier.
N Ce n'est pas tout : ^abondance du gibier tentera les chasseurs; j'aurai bientôt des braconniers à punir ; il me faudra des prisons, des geôliers» des archers» des galères. Tout cela me parott assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte et m'importuner de leurs cris» ou, bien il faudra qu'on les chasse» qu'on les maltraite. Les pauvres gens qui n'auront point braconné» et dont mon gibier aura fourragé
TROISIÈME DIALOGUE
là récolte. Tiendront se plaindre de leur oAcé. Les uns seront punis pour avoir tué le gibier, les autres rainés pour Kavoir épargné : quelle triste alternative f Je ne verrai de tous eAtés qu'objets de misère, je n'entendrai que {^émissemens : cela doit troubler beaucoup, ce me semble, le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix et de lièTTes presque sous ses pieds.
» Voiite-Toos dégager les plaisirs de leurs
peines, Atcz-en Icxclusion Le plaisir
s'est doDC pas moindre, et Hnconvénient est dté qusnd on n'a ni terre a garder, ni braconnier à punir, ni misérable à tourmenter. Voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu'on fasse, on ne tourmente point sans fin les hommes qu'on n'en reçoive aussi quelque malaise, et les longues nialédîciîons du peuple rendent (At ou tard le gibier amer. • (Émt/e, liv. iv.) 44. « Tous les avaniages de la société ne sontH'ls pas pour les puissans et les riches? Tous Jes emplois lucratifs ne sont*ils pas remplu par eux seuls? Toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées, et l'autorité publique n'est-elle pas tonte eo leur faveur? Qu'un homme de con« sidération TOle ses créanciers ou fasse d'autres friponneries, n'est-il pas toujours sûr de r impunité? L.es coups de bâton qu'il distribue, les Tiolences qu'il commet, les meurtres mèsM et les assassinats dont ilse rend coupa-- Me, ne aont-ce pas des afihires qu'on assoupit et dont au bout de six mois il n'est plus question? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement; et malheur aux innocens qu'il soupçonne 1 Passet-il dans un lieu dangereux , voilà les escortes en campagne ; l'essieu de sa chaise vient-^ à rompre, tout vole à son secours ; fait-on du brait à sa porte, il dit un mot, et tout se uit ; la foule l'incommode-t-elle, il fait un signe et tout se range. Un charretier se trouve-t-il sur son passage, ses gens sont prêts à Tassommer ; et cinquante honnêtes piétons, allante ieursaCFaires, seroient plutôt écrasés qu'un faquin oisif retardé dans son équipage* Tous ces égards ne lui coûtent pas nn sou; ils sont le droit de l'homme riche, et non le prix de la richesse. Que le tableau
du pauvre est différent I plus l'humanité lui doit, plus la société lui refuse. Toutes les portes lui sont fermées, même quand il a le droit de les faire ouvrir ; et, si quelquefois il obtient justice, c'est avec plus de peine qu'un autre n'obtiendroit grftcc. S'il y a des corvées à faire, une milice à tirer, c'est à lui qu'on donne la préférence. Il porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter. Au moindre accident qui lui arrive, chacun s'éloigne de lui. Si sa pauvre charrette verse, loin d'être aidé par personne^ je le tiens heureux s'il évite en passant les avanies des gens lestes d'un jeune duc. En un mot, toute assistance gratuite le fuit au besoin, précis sèment parce qu'il n*a f)as de quoi la payer; mais je le tiens pour un homme perdu s'il a le malheur d'avoir l'&nie honnête, une fille aimable et un puissant voisin. » [De l'Êco* nomie politique.]