HÉRÉDITÉ
Ces faits mérilaient d'être mis en relief, parce que l'hérédité névropathique figure, vous le savez, au premier rang dans Tétiologie de Tbystérie. Cette cause peut être invoquée 30 fois pour 100, d'après Briquet: tantôt il s'agit, suivant la'nomenclature proposée par M. Prosper Lucas, de V hérédité homonyme ou de similitude^ une hystérique donnant naissance à une hystérique ; tantôt de V hérédité de tr ans formation ^ les parents étant affectés d'une autre affection du système nerveux, de folie, d'épilepsie, etc.
Parmi les antécédents personnels de la malade, nous ne
Fig. 17. — Contracture hystérique de la main gauche. De»Aiu de M. 1*. lUcher
trouvons guère à relever qu'une bronchite assez grave, d'une durée de trois mois. Absence bien constatée, soit dans le passé, soit dans le présent, des phénomènes de l'hystérie convulsive. Notre malade parait ignorer absolument la boule hystérique, les spasmes, les convulsions.
Pour ce qui est de l'état moral, les renseignements fournis par la supérieure de la communauté où elle vivait sont peu explicites : « Elle a un amour extrême de la liberté ; ses con« versations et son esprit ne sont pas bons. » Qu'y a-t-il derrière ces réticences toutes monacales ? Nous n'en savons encore rien ; mais nous le reconnaîtrons peut-être bientôt*
!00 CONTRACTCKE TKAUMATlOt'K
J'arrive maintenant au fait capital, la déformation de la main gauche, qui représente, vous le voyez, une véritable main-bot, que je qualifierai d'hyslérique {fig. i7;. Je vous dirai tout à Tlieure dans quelles circonstances s'est développée cette déformation ; actuellement je ne relèverai qu'un point : il y a un an que cela dure. Depuis ce temps la déformation a été permanente, sans cesse ni trêve, excepté pendant une période de deux mois, où elle a été atténuée, sous Tiniluence d'un traitement.
Le poignet est libre ; il en est de même des autres articulations du membre supérieur. La déformation est donc limitée à la main. Les premières phalanges sont fléchies sur le métacarpe, les autres phalanges ne présentent qu'un léger degré de flexion. Les doigts, ainsi fléchis dans leur ensemble, sont serrés les uns contre les autres, forment une sorte de cône, dont le sommet répond à l'extrémité des dernières phalanges. Le pouce, dans l'adduction, est lui-même fortement a{)pliqué contre l'indicateur.
Il e^t facile de se convaincre que la rigidité musculaire est la seule cause de cette déformation, et que les articulations et les ligaments ne sont pas affectés. Les tentatives de réduction le montrent suffisamment. La chloroformisation aurait pu nous en donner une preuve péremptoire ; mais nous avons craint une perturbation qui aurait pu vous empêcher d'étudier de vtsii cette déformation.
Nous retrouvons d'ailleurs ici les caractères de la contracture spasmodique : si, en effet, les fléchisseurs sont surtout affectés et déterminent le sens de la déviation, les extenseurs sont atteints, eux aussi ; car il est aussi difficile d'exagérer la flexion que de produire l'extension. Cette action simult^née des antagonistes est un des caractères de la contracture spas** modique, sur lesquels je reviendrai.
CONTRACTUBE TRAUMATIQUE iOi
Chemin faisant, relevons quelques autres parlicularilés : La main déformée est plus froide que Tautre, et elle offre une teinte bleuâtre assez marquée, dénotant un trouble manifeste des vaso-moteurs. Il existe une atrophie, ou plutôt uneémaciation légère, non seulement de la main, mais encore des autres segments du membre. L'avant-bras et le bras ont environ un centimètre de moins en circonférence que du côté opposé ; il ne s'agit pas là d'une atrophie musculaire véritable, mais d'un amaigrissement dû au repos prolongé. Nous trouvons, en outre, une diminution de la sensibilité générale et spéciale sur toute la moitié du corps, du côté de la déformation.
11 s'agit ici, remarquez-le bien, d'une contracture permanente, dans l'acception rigoureuse du mot : nous la retrouvons malin et soir ; elle persiste pendant le sommeil, ce dont on peut se convaincre facilement, grâce à cette circonstance, que la malade étant insensible de ce côté, l'exploration peut être faite sans l'éveiller. On est donc en droit d'écarter tout soupçon de supercherie.
Peut-être, avant d'aller plus loin, n'est-il pas sans intérêt d'entrer dans quelques détails relatifs à la physiologie de cette contracture.
Quels sont les muscles qui entrent surtout en jeu pour déterminer cette attitude vicieuse ? Ce sont les inlerosseux qui sont intéressés au premier chef ; car, comme l'a montré liuchenne (de Boulogne), ces muscles ont pour rôle de fléchir la première phalange, et en outre, les inlerosseux palmaires ont pour action de rapprocher les doigts d'une ligne fictive passant par Taxe longitudinal du médius, et par conséquent de les serrer les uns contre les autres. Mais les interosseux ne sont pas seuls affectés, car les deux dernières phalanges sont aussi fléchies, et cette attitude est due à l'action des fléchisseurs profond et superficiel.
102 GRIFFE CUBITALE
Il faut donc reconnaître Taction, non seulement du cubital qui innerve les interosseux, mais encore du médian, sous Tinfluence duquel agissent les fléchisseurs. D'ailleurs, la participation du médian est encore mise en lumière par Tattitude du pouce. Remarquez, en effet, que le pouce n'est pas seulement dans Tadduclion, mais encore en même temps en opposition ; il est porté en dedans, mais Tongle est dirigé en avant et non directement en dehors, comme dans Tadduciion simple. L'adduction du pouce est déterminée par Tadducteur, véritable interosseux du premier espace, qui est animé par le cubital ; mais l'autre mouvement est produit par l'opposant, qui est innervé par le médian.
D'ailleurs, nous n'allons pas nous borner à de simples assertions, relativement à ce mécanisme de la déformation do la main. Nous sommes en mesure de reproduire avec l'électrisation localisée, par la méthode de Duchenne (de Boulogne), les faits que nous venons d'énoncer. Ce genre d'expérimenlation est assez difficile sur les sujets normaux, à cause des douleurs déterminées par la faradisation ; cette difficulté n'existe plus chez les hystériques anesthésiques, qui peuvent se prêter à l'étude, puisqu'elles n'éprouvent aucune douleur.
Je vous présente la nommée Bl..., hystéro-épileptique hémianesthésique gauche. Nous avons marqué un point noir en dedans du tendon du cubital antérieur ; c'est le point d'élection pour la faradisation du nerf cubital au niveau du poignet. Vous voyez que la faradisation produit une griffe cubitale par- /i>//e qui rappelle celle de notre malade, et dans laquelle les interosseux et Tadducteur du pouce entrent seuls en jeu. Si, au contraire, nous excitons le cubital au niveau de sa gouttière au coude, nous déterminons une griffe cubitale totale avec flexion des deux derniers doigts : ce dernier mouvement ôLint dû à l'action de la partie cubitale du fléchisseur profond.
GKIFFE I.NThROSSËUSK i03
Ces mêmes faits sont plus facilement étudiés encore chez les sujets que Ton veut plonger dans la léthargie hypnotique. Nous pouvons, en effet, profiter de Yhi/perexcitabilité neuromusculaire dont sont doués ces sujets, pour provoquer les mêmes mouvements, en irritant le nerf avec un corps dur quelconque, avec un simple b&lon, sans faradisation. L*avantage dans ce mode d'expérimentation, c'est que ces mêmes attitudes sont permanentes, comme vous le voyez, sur cette malade, chez laquelle vous nous voyez produire par simple attouchement du cubital au niveau du poignet, la griffe interosseuse ; ou si nous voulons agir au niveau de la gouttière du coude, la griffe cubitale totale. Après avoir ramené la griffe interosseuse, vous nous voyez reproduire exactement la déformation de notre première malade, en excitant le muscle opposant dans la paume de la main. Je vous ferai remarquer que sur ce sujet hyperexcitable, la main contracturée en flexion, présente tous les caractères de la contracture spasmodique ; Tattitude est fixe, les Qéchisseurs et les extenseurs entrent donc en jeu, il y a donc une action évidente de la moelle. Mais c*est là un point sur lequel nous reviendrons.
Après cette digression un peu longue, il est temps d'en revenir à notre malade.
Nous venons d'établir qu'il s'agit d'une contracture spasmodique ; mais il faut montrer maintenant qu'elle mérite bien le nom d'hystérique, et qu'on peut lui appliquer le pronostic relativement favorable des accidents de cet ordre, qu'on peut espérer, en d'autres termes, que, malgré sa longue durée et sa ténacité, elle pourra céder à l'action d'un traitement approprié.
Ce diagnostic peut être basé: l"" sur Ytntensité même de la contracture qui se présente rarement à ce degré, quand elle est due à une lésion organique, à une lésion scléreuse latérale de
104 DIATBÊSE DE CONTRACTER K
la moelle ; 2® sur la permanence absolue au même degré, nuit et jour. Chez les hémiplégiques, la contracture se relâche ordinairement en partie sous Tinfluence du sommeil ; 3"" enfin, les circonstances au milieu desquelles l'attitude vicieuse s*est produite, ont une grande importance. Il y a plus d'un an, le 2 novembre 1881, la malade, en cassant un carreau, s'est fait sur le dos de la main, au niveau du deuxième métacarpien, une plaie insigniOante qui fut cicatrisée au bout de i ou 5 jours. C'est ce traumatisme léger qui a déterminé la contracture ; c'est là un caractère d'une grande valeur. De plus, le début a été soudain et sans douleur. Enfin, la déformation persiste longtemps après que la plaie est guérie. Sans doute aussi, chez des sujets alésions organiques (sclérose descendante cérébrale ou spinale), on peut voir le même accident se produire à la suite d*un traumatisme ; mais dans ce dernier cas, en général, le début de la contracture n*est pas brusque, il n'y a pas la même disproportion entre la légèreté du traumatibme et l'intensité de la contracture, qui n*a pas non plus la même persistance, après la guérison de Tirritation périphérique.
Cette disposition à la contracture chez les hystériques, celte sorte de diaf/ièse de couiracture^ qui peut être mise en jeu par un traumatisme banal, est remarquable chez certains sujets. J'avais observé depuis longtemps que certaines hystériques, à la suite d'un mouvement brusque, en jetant une pierre, par exemple, restaient avec le bras en contracture. Nous pouvons reproduire le même phénomène sur la nommée M..., que je vous présente : vous me voyez, en redressant brusquement le pied, déterminer un pied-bot équin qui ne cédera qu'à un massage prolongé. Remarquez que cette contracture se produit à Tétat de veille, et qu'elle se présente avec la même intensité que celle que nous avons provoquée tout à l'heure.
CONTRACTUKIt TBAUHATIQUF. 105
grâce i lliTperexcitabilitô neuro-musculaire, dans le sommeil hypnotique.
Pour CD revenir & noire cas, vous voyez que cette suite de eoDsidératioDS permet déjà de présumer que l'afiectiou est de nature hystérique. Mnis celte présomption déjà si forle se
i06 HÉmANESTHÉSIE HYSTERIQUE
changera en certitude, lorsqu'une étude plus attentive nous permettra de relever les caractères qui établissent de plus en plus nettement la nature du substralum.
Si les attaques font défaut chez notre malade, elle présente cependant nombre de troubles nerveux qui constituent autant de stigmates caractéristiques de Thystérie. Il existe en effet une oi;û;7> gauche, une hémianalgésie gauche, occupant non seulement la main, mais les deux membres, le tronc, la tête ; la malade n'est pas affectée parla faradisation de la peau. Il y a, en outre, une hémianesthésie semorielle. Les organes des sens sont affectés d*une manière correspondante aux téguments qui les protègent, c*estun point que Ton a déjà eu occasion d'étudier d'une manière générale dans le service \ et qui, dans ce cas particulier, a été mis en lumière, en ce qui concerne Taudilion, par un médecin qui suit actuellement nos visites, M. Walton *. L'odorat, le goût, sont également affectées. Il en est de même de la vision : il existe un rétrécissement du champ visuel (^y. 18) pour la perception lumineuse, et pour la perception des couleurs, avec transposition du cercle rouge, à l'extérieur ; il y a en outre une diminution de l'acuité visuelle, qui est représentée par un sixième de la normale.
Nous retrouvons donc chez cette malade tous les caractères de Thémianesthésie hystérique avec ovarie. Ces troubles sensitifs ne pourraient être déterminés que par une lésion cérébrale en foyer, siégeant au niveau du carrefour sensitif, par Talcoolisme ou Tintoxication saturnine ; mais comme nous ne retrouvons aucun signe de ces affections chez notre malade.
1 . K\\\. Kérê. — Sur quelques phénomènes offierré.i du côté de PœU chez /<•* hifsUni'épileptique^^ nuit en dehors de i* attaque soil /pendant r attaque {Sor. de tÂotoqie, 18S1, et Âich. de Seuri,l*ygie, 18^i, t. III, p. 281).
2. G.-L. NVdllon. — Dea/ness in hytierical hemian^tthœtia {Brain, part. XX. I8«t.
CONTRACTURE HYSTÉRIQUE i07
force est bien de conclure que, chez elle, tous les phénomènes pathologiques sont de nature hystérique et purement hystérique. Et vous voyez qu'en somme ce qui, au premier abord, paraissait irrégulier, bizarre, rentre par cette voie dans la catégorie classique.
Messieurs, Theure étant déjà avancée, nous remettrons la suite de cette étude à notre prochaine leçon.