‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot. t.1- (volume 2)Chapitre 41 sur 166 · VISION MENTALE DES OBJETS · texte numérisé non relu

VISION MENTALE DES OBJETS

de tel ou tel ordre de sensations dans les habitudes naturelles de l'esprit.

A la vérité, ajoute M. Ribot, « dans la psychologie, la méthode des facultés a si bien réussi à faire considérer la mémoire comme une unité que Texistence des mémoires partielles a été complètement oubliée ou prise pour une anomalie ». Mais en psychologie comme dans toute science de faits, c'est l'expérience qui doit décider en dernier ressort. Or celle-ci a prononcé et elle montre que, « dans la réalité, il n'y a* en dernière analyse que des mémoires spéciales; ou comme disent certains auteurs, locales. »

Or, s'il est vrai qu'à l'état normal « les diverses formes de la mémoire » — c'est toujours M. Ribot qui parle — « ont une indépendance relative, il est naturel qu'à l'état morbide, une forme disparaisse, les autres restant intactes. C'est un fait qui doit maintenant paraître simple, n'exiger aucune explication, puisqu'il résulte de la nature même de la mémoire. »

J'appellerai aujourd'hui votre attention sur un cas pathologique remarquable et bien propre à mettre en lumière, une fois de plus, l'existence en pathologie de cette suppression isolée de l'une des formes de la mémoire.

Il s'agit, dans ce cas, de la perte de la vision mentale des objets {Mental Imagery de Galton *) — formes et couleurs, survenue subitement chez un sujet, qui jouit, comme on le verra, même après l'accident qui l'a privé de l'une de ses plus brillantes facultés, d'une grande activité intellectuelle. L'observation, fort intéressante à divers points de vue, vaut la peine d'être racontée in extenso^.

M. K..., négociant à A..., est né à Vienne; c'est un homme

i. Francis Galton. —Inquiries into human Faculty\ mental Imagery, p. 83. London 1883.

2. L'observation a été recueillie par M. le D' Bernard (de Marseille) alors mon interne.

fort instruit: il connaît parfaitement Tallemand, Tespagnol, le français, et aussi le latin et le grec classiques. Ju^^qu'aii d(^but de Taffection qui Ta amené près de moi il lirait à livre ouvert les œuvres d^Homëre. Il savait le premier livre de riliade à ne pas hésiter pour continuer un passage dont le premier vers aurait été dit devant lui. II connaissait assez le grec moderne pour correspondre commercialement dans cette langue, Virgile et Horace lui étaient très familiers.

Son père, professeur de langues orientales à L..., possède, lui aussi, une mémoire des plus remairquables. Il en est de même de son frère, professeur de droit à W..., d'une de ses sœurs, peintre distingué; son propre fils, qui est Agé de 7 ans, connaît déjà à merveille les moindres dates historiques.

M. X... jouissait, il y a un an encore, d'une mémoire aussi remarquable. Comme celle de son père et de son fils, c'était surtout une mémoire visuelle. La vision mentale lui donnait, au premier appel, la représentation des traits des personnes, la forme et la couleur des choses avec autant de netteté, assure-t-il, et d'intensité, que la réalité même.

Recherchait-il un fait, un chiffre relaté dans sa correspondance volumineuse et faite en plusieurs langues, il les retrouvait aussitôt dans les lettres elles-mêmes qui lui apparaissaient dans leur teneur exacte, avec les moindres détails, irrégularités et ratures de leur rédaction.

Hécitait-il une leçon alors qu'il était au collège? Un morceau d'un auteur favori plus tard? Deux ou trois lectures avaient fixé dans sa mémoire la page avec ses lignes et ses lettres et il récitait en lisant mentalement le passage voulu qui, au premier appel, se présentait à lui avec une grande netteté.

Pour faire une addition, N. X... n'avait qu'à parcourir les diverses colonnes de chiffres étalés devant lui, fussent-elles d'un grand livre, et il alignait le total sans hésitation, tout d'un coup, sans être obligé de se livrer à ces opérations de détail.

OBSERVATION i81

chiffre à chiffre, qu'on a coutume de faire. Il exécutait pareillement les diverses opérations de Tarithmétique.

11 ne pouvait se rappeler un passage d'une pièce de Ihé&lre qu'il avait vu jouer sans qu'aussitôt il n'évoqu&t les détails de mise en scène, le jeu des acteurs, le spectacle de la salle ellemême.

M. X... a beaucoup voyagé. 11 aimait à croquer les sites et les perspectives qui l'avaient frappé. Il dessinait assez bien. Sa mémoire lui offrait, quand il le voulait, les panoramas les plus exacts. Se. souvenait-il d'une conver&ation. Recherchait-il un propos? Une parole donnée? Le lieu de la conversation, la physionomie de l'interloculeur, la scène entière, en un mot, dont il ne recherchait qu'un détail, lui apparaissait dans tout son ensemble.

La mémoire auditive a constamment fait défaut à M. X... ou tout au moins elle n'a jamais paru chez lui que sur le second plan. Il n'a jamais eu, entre autres, aucun goût pour la musique. .

Des préoccupations graves lui vinrent, il y a un an et deno^T à propos de créances importantes dont le paiement lui paraissait incertain. Il perdit l'appétit et le sommeil; l'événement ne justifia pas ses craintes. Mais Témotion avait été si vive qu'elle ne se calma pas comme il l'espérait, et, un jour, M. X... fut frappé brusquement de constater en lui un changement profond. Ce fut d*abord un complet désarroi; il s'était produit désormais entre son nouvel état et l'état ancien un contraste violent. M. X... se crut un instant menacé d'aliénation mentale, tant les choses lui semblaient nouvelles et étranges autour de lui. Il était devenu nerveux et irritable. En tous cas, la mémoire visuelle des formes et des couleurs avait complètement disparu, ainsi qu il ne tarda pas à s'en apercevoir, et cette constatation eut pour effet de le rassurer sur son état mental. Il reconnut d'ailleurs peu à peu qu'il pouvait, par d'autres moyens, ^

en invoquant d'autres formes de la mémoire, continuer à diriger convenablement ses affaires commerciales. Aujourd'hui, il a pris son parti de celte situation nouvelle, dont il est facile de faire ressortir la différence avec l'état primitif de M. X... décrit plus haut.

Chaque fois que M. X... retourne à A..., d'où ses affaires l'éloignent fréquemment, il lui semble entrer dans une ville inconnue. Il regarde avec étonnement les monuments, les rues, les maisons, comme lorsqull y arriva pour la première fois. Paris, qu'il n'a pas moins fréquenté, lui produit le même effet. Le souvenir revient pourtant peu à peu, et, dans le dédale des rues il finit par retrouver assez facilement sa route. On lui demande la description de la place principale d'A..., de ses arcades, de sa statue : « Je sais, dit-il, que cela existe, mais je ne m'en puis rien figurer et je ne vous en pourrais rien dire. » Il a autrefois plusieurs fois dessiné la rade d'A..., il essaie aujourd'hui en vain d'en reproduire les lignes principales, qui lui échappent complètement.

Prié de dessiner un minaret, il réfléchit, et après avoir dit qu'il savait que c'était une tour carrée et haute, il trace sur le papier quatre lignes, devx verticales, plus longues et égales, deux horizontales. La supérieure unitTextrémité supérieure des deux verticales et l'inférieure se prolonge de chaque côté inégalement pour représenter le sol. C*est un dessin tout rudimentaire. ce Vous voulez une arcade, je parviendrai à la tracer, car je me souviens qu'un plein-cintre est une demi-circonférence, qu'une ogive est formée par deux arcs, se rencontrant à angle aigu. Mais je ne vois pas du tout ce que sont les choses dans la réalité. »

Le profil d'une tète d'homme que trace M. X... sur notre invitation, serait rœuvre d'un jeune enfant. Il avoue pourtant s'être aidé, en le dessinant, de la figure des personnes qui Tentourent. Un informe griffonnage représente Tarbre qu'on Fa

prié de tracer. « Je ne sais pas, je ne sais pas du tout cooiment cela est fait. »

Le souvenir visuel de sa femme, de ses enfants est impossible. Il ne les reconnaît pas plus d'abord que la rade et les rues d'A..., et alors même qu'en leur présence, il y est parvenu, il lui semble voir de nouveaux traits, de nouveaux caractères dans leur physionomie.

Il n*e8t pas jusqu'à sa propre figure qu'il oublie. Récemment, dans une galerie publique, il s'est vu barrer le passage par un personnage auquel il allait offrir ses excuses et qui n'était que sa propre image réfléchie par une glace.

Durant notre entretien, M. X... s'est plaint vivement à plusieurs reprises de la perte visuelle des couleurs. Il en semble préoccupé plus que du reste : « Ma femme aies cheveux noirs, j'en ai la plus parfaite certitude. Il y a pour moi impossibilité complète de retrouver cette couleur en ma mémoire, aussi complète que celle de m'imaginer sa personne et ses traits. »

Cette amnésie visuelle s'étend d'ailleurs aussi bien aux choses de l'enfance qu'aux choses plus récentes. M. X... ne sait plus rien visuellement de la maison paternelle. Ce souvenir lui étaittrès présent autrefois, il l'évoquait souvent.

L'examen de l'œil a été complètement négatif. M. X... est atteint d'une myopie assez forte de — 7 D. Voici d'ailleurs le résultat de l'examen des fonctions oculaires de M. X..., fait avec le plus grand soin par M. le D** Parinaud, dans le cabinet ophthalmologique de la clinique : Pas de lésions oculaires ni de troubles fonctionnels objectivement observables, si ce n'est toutefois un léger affaiblissement de la sensibilité chromatique intéressant également toutes les couleurs.

Nous ajouterons qu'aucun symptôme somatique n'a précédé, accompagné, suivi cette déchéance de la mémoire visuelle observée chez notre malade.

Aujourd'hui M. X... doit, comme à peu près tout le monde, ouvrir ses copies deletires pour y trouver les renseignements qu*il désire, et il doit les feuilleter comme tout le monde, avant d^arriver à Tendroil cherché.

11 ne se souvient plus que des quelques premiers vers de riliade et la lecture d'Homère, de Virgile, d'Horace ne se fait plus, pour ainsi dire, qu'à talons.

ïl énonce à mi-voix les chiffres qu'il additionne et ne procède plus que par petits calculs partiels.

Quand il évoque une conversation, quand il veut se rappeler un propos tenu devant lui, il sent bien que c'est la mémoire auditive qu'il lui faut maintenant consulter, non sans efforts. Les mots y les paroles retrouvés lui semblent résonner à son oreille, sensation nouvelle pour lui. Il faut qu'il fasse des efforts d'audition pour reproduire, par récriture, deux lignes que nous lui donnons à lire dans un journal du jour. En les lisant, d'ailleurs, il exécute avec les lèvres des mouvements dont il a conscience, et privé de la vi:iion mentale, il lui est devenu nécessaire d*avoir recours à \ii parole intérieure, et aux mouvements d articulation de la langue et des lèvres pour eompreudre les lignes qu'il lit.

H. X... parait avoir très bien analysé tout le mécanisme nouveau de sa mémoire et les remarques diverses que nous bisons devant lui, il les avait déjà pour la plupart laites luimême.

Depuis ce grand changement survenu en lui, M. X... doit, pour apprendre par cœur quelque chose, une série de phrases, par exemple. Lre à haute voix plusieurs fois ces phra.^es et affecter ainsi son oreille et quand il répète plus lard la clio>e apprise, il a très nettement la sen>aliou de Vuuduion intérieure, précédant rémission des paroles, sensation qu'il ne connaissait pas autrefois.

M. X... parle fort bien et fort couramment le français. Il

déclare néanmoins qu'il ne peut plus penser en français el qu'il ne parle celte langue qu'eu Iraduisaut sa pensée deTespagnol ou de Tallemand, les premières langues qu'il ait apprises dans son enfance.

Un détail intéressant est que, dans ses rêves, M. X... n'a plus comme autrefois la représentation visuelle des choses. Seule, la représentation des paroles lui reste, el celles-ci appartiennent à peu près exclusivement à la langue espagnole.

En outre, de la perte de la faculté de la représenlalion visuelle des objets, la cécùé verbale existe chez notre malade & un certain degré. Prié d'écrire les alphabets grec et allemand, il a omis dans la série plusieurs lettres, ainsi en grec, ô,ç,(i,î;,9,^,x. Ces lettres sont tracées devant lui, il ne les reconnaît qu'après les avoir tracées lui-même et encore, après d'assez longs t&tonnemenis, après les avoir comparées entre elles. Des mots grecs dans la composition desquels entrent les lettres en question lui sont dictés ; les couiprenant, il les écrit bien et délibérément, tandis que pour lire les mêmes mois écrits par une autre personne, il est obligé d'écrire au préalable ces mots. On voit par là qu'il lui fautcompenserara.de de la main le défaut de mémoire visuelle des mois dont il est affecté à un certain degré, pour certaines langues.

Cependant, les notions appartenant à la catégorie du sens musculaire, fournies parles mouvements de la main, dans l'acte d'écrire, ne sont pas chez lui d'une intensité exceptionnelle. En effet si, lorsque ses yeux étant fermés, on communique à sa main les mouvements nécessaires pour écrire par exemple le mot Vienne, il est incapable de désigner le mot qu'on lui a fait écrire passivement, il est obligé de le voir et de le lire pour le désigner.

La note suivante, rédigée par le malade, à ma sollicitation,

complétera sur plusieurs points Tobservalion qui vient d'être relatée, et elle fera mieux comprendre encore le désarroi temporaire et aussi le déchet permanent qui se sont produits chez lui, en conséquence de la perle de la vision mentale.

« Je m'empresse de répondre à votre lettre et je vous prie de vouloir bien excuser ma connaissance imparfaite de la langue française, imperfection qui rend un peu difficile l'expression exacte de ce que je dois vous soumettre.

« Comme je vous l'ai dit, je possédais une grande facilité de me représenter intérieurement les personnes qui m'intéressaient, les couleurs et les objets de toute nature, en un mot tout ce qui se reflète dans l'œil.

<c Permettez-moi de vous faire observer que je me servais de cette faculté dans mes éludes : Je lisais ce que je voulais apprendre et en fermant les yeux je revoyais clairement les lettres dans leurs plus grands détails; il en était ainsi pour la physionomie des personnes, des pays et villes que j'avais visités dans mes longs voyages, et, comme je vous le disais plus haut, de tout objet qui avait été aperçu par mes yeux.

« Tout d'un coup cette vision intérieure a absolument disparu. Aujourd'hui même, avec la meilleur volonté, je ne peux pas me représenter intérieurement les traits de mes enfants, de ma femme, ou de n'importe quel objet me servant journellement. Donc, étant élabli que j'ai absolument perdu la \ision intérieure, vous comprendrez facilement que mes impressions sont changées d'une façon absolue.

c< Ne pouvant plus me représenter ce qui est visible, el ayant absolument conservé la mémoire abstraite, j'éprouve journellement des étonnements en voyant des choses que je dois connaître depuis fort longtemps. Mes sensations, ou plutôt mes impressions, étant indéfiniment nouvelles, il me semble qu'un changement complet s'est opéré dans mon existence et naturellement mon caractère s'est modifié d'une façon notable.

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