‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot. t.1-Chapitre 66 sur 230 · TRANSFORMATIONS DES MALADIES · texte numérisé non relu

TRANSFORMATIONS DES MALADIES

Depuis Galien jusqii a Roderic à Castro, qui publiait au xvii* siècle un ouvrage curieux sous un titre assez singulier {Quœ ex quibus). et depuis ce dernier jusqu'à Lorry, un grand nombre d'auleurs se sont altachés à décrire les transformations deB maladies (mutationes inorborum). La goutte occupe une grande place dans ces écrits, et s'y trouve plus d'une fois invoquée, lorsqu'il s'agit de prouver que, sans perdre son identité, une maladie peut revêtir les formes les plus variées.

Il est généralement reconnu aujourd'hui que nos prédécesseurs avaient exagéré le nombre et la fréquence des transfigurations que peuvent subir les états pathologiques : et, de nos jours, cetle étude autrefois si florissante est quelque peu tombée dans l'oubli; ou, pour mieux dire, elle est envisagée à un tout autre point de vue.

Pour ce qui concerne en particulier la gcmlte larvée, il faut convenir que les anciens la voyaient partout, et même là où (»lle n'est pas. Mais nous ne saurions cependant nous ranger du coté des médecins qui, subissant aujourd'hui l'entraînement d'une réaction trop radicale, ont été jusqu'à nier l'existence de cette forme de la goutte. C'est là un scepticisme trop arbitraire. La goutte viscérale est une affection relativement peu fréquente, mais elle existe : nous espérons du moins vous le démontrer, il s'agit seulement de constater, par une analyse attentive, en quoi elle consiste, et quelles sont les limites qu'il convient de lui assiirncr.

Il lit' nie paraîl pas néccs>aipc, nn point où nous en sommes arrivés, (le ju.-lificr à \o> \cu\ riiiiporlance de ce sujet, qui se rei-oiimiiuide à votre nlleulioii son - un double jmint de vue ; car, sons le rapport de la pnllu>l(>>:ie générale, la (piestion si obsrure et si controversée des métastases el des rétrocessions s ' rattache de la manière la plus intime à cette étude ; et pour ce qui touche à la pathologie spéciale, l'histoire de ces manifestations viscérales nous permet de saisir à la fois les res^f^m-

blances si profondes qui rapprochent la goutte du rhumatisme, et les difTérences qui l'en séparent.

Mais, avant de descendre sur le terrain de la clinique pour aborder la description des faits particuliers, il nous paraît indispensable de préciser autant que possible le sens de cette expression : goutte viscérale.

Il ne faut point appliquer indistinctement ce terme à toutes les maladies dont le goutteux peut se trouver atteint ; ces affections, — dont les unes sont purement accidentelles, tandis que les autres n'ont, avec la goutte, qu'une parenté assez éloignée, — sont modifiées, il est vrai, par la nature du terrain sur lequel elles se développent; mais on ne saurait les ranger au nombre des conséquences directes de cette maladie.

Nous réserverons donc le nom de goutte viscérale aux phénomènes morbides qui peuvent se développer dans nos organes intérieurs, sous l'influence immédiate» de la diathèse goutteuse ; et dans cette série pathologique, nous distinguerons deux groupes naturels : le premier comprend les troubles fonctionnels qui relèvent de cet état général; le second embrasse les lésions organiqves qui peuvent se développer sous son influence.

C'est surtout au premier de ces deux groupes que s'appliquent les expressions de goutte larvée, mal placée, rétrocédée, qu'on rencontre à chaque pas dans les auteurs ; et pour conserver à cet ordre de faits morbides un caractère homogène, on ne doit y faire rentrer que les affeclions viscérales qui, sous tous les rapports essentiels, sont analogues aux lésions articulaires delà goutte, et jouent h» même rAle dans le drame pathologique, si l'on fait abstraction du siège qu'elles occupent.

Permettez-moi, pour mieux vous faire saisir ma pensée, de citer ici quelques exemples. Un individu, depuis longtemps dyspeptique, éprouve subitement un accès de goutte ; le voilà

guéri de sa dyspepsie, du moins en apparence ; mais, les accidents arliculaires une fois calmés, Teslomac redevient malade comme autrefois. Voilà, messieurs, un cas incontestable de goutte viscérale, dans lequel Testomac semble remplacer les articulations dans la série des manifestations morbides, et se trouve, en quelque sorte, appelé à souffrir à leur place. On sait de même qu'un malade affecté de convulsions épileptiformes peut devenir goutteux, et que laguérisondes accidents nerveux peut quelquefoi.^ s'ensuivre; Garrod en a rassemblé plusieurs observations.

Dans les cas de ce genre, Taffection viscérale paraît consister en un trouble purement dynamique ; tout au plus existe-t-il un(* modification superficielle des tissus. On comprend, d'ailleurs, que la gravité de ces manifestations est subordonnée au siège qu'elles occupent.

Mais on voit presque toujours manquer ici ces dépôts cristallisés d'urate de soude, qui, dans les cartilages et les tissus fibreux, viennent inscrire en quelque sorte Thistoire des accès antérieurs. Au reste, les éléments anatomiques peuvent être, comme nous Tavons signalé plus haut, imprégnés d'urate de soude sans offrir de dépiMs cristallins. Ces affections offrent un caractère csscntiellenienl mobile : elles paraissent et disparaissent subitement ; elles peuvent coexister avec les accidents articulaires, les précéder ou les suivre; mais, dans la majorité (les cas, o\\ les voit alterner avec eux. Dans le cas où raffection viscérale est antérieure à la goutte articulaire et constitue pendant un temps j)lus ou moins long la seule manifestation de la diathése, on lui donne le nom de goutte larrce : lorsqu'au contraire elle succède aux accidents du coté des jointures, elle reçoit celui de goutte rejnontée on rétrocédée, pourvu toutefois ((ue la métastase ait été provoquée par riulerventioii manifeste d'une caus(» extérieure, le froid, par exemple. On dit enfin que la goutte est remontée cTelle-

même lorsque le déplacement des symptômes s'est effectué spontanément.

C'est ici que se présente Tun des problèmes les plus difficiles à résoudre, dans Tétude que nous avons entreprise. Les accidents de la goutte viscérale peuvent-ils exister chez des sujets dont les jointures n'ont jamais été et ne seront jamais malades? En d'autres termes, la goutte larvée peut-elle exister indépendamment de la goutte articulaire? La chose est au moins vraisemblable ; mais de combien de difficultés la démonstration nVst-elle pas entourée !

Remarquons toutefois que ces phénomènes peuvent exister chez un sujet issu de parents goutteux, etdès lors manifestement prédisposé à la goutte. C'est là une première présomption en laveur de l'hypothèse que nous nous efforçons de défendre. En second lieu, l'affection viscérale se présente souvent sous Tune des formes qu'elle revêt habituellement lorsqu'elle coexiste avec la goutte articulaire. En troisième lieu, il est des cas où l'affection des jointures se montre à l'état rudimentaire, et se manifeste par des élancements douloureux (twinges). Enfin, la diathèse urique, caractérisée par l'ensemble des phénomènes ((ue nous avons précédeniment décrits, peut venir donner à ces manifestations viscérales de la goutte un cachet d'authenticité qui ne pourra guère être révoqué en doute, lorsqu'on aura constaté la présence de r acide urique dans le sang.

Il nous reste maintenant le second groupe, celui des lésions organiques, qui succèdent presque toujours à la longue aux affections de la première espèce, et occupent le même siège. Au reste, nous sommes loin d'admettre une distinction absolue entre ces deux ordres de phénomènes, et nous croyons volontiers que les troubles fonctionnels ne sont que le premier degré de ces modifications de texture, qui donnent naissance à des troubles permanents.

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