‹ Œuvres complètes de J.-M. Charcot v. 9, 1890 (volume 4)Chapitre 48 sur 156 · SUPPRESSION DE LA VISION MENTALE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE LA VISION MENTALE

Avanl j*étais impressionnable, enthousiaste, et je possédais une fantaisie féconde ; aujourd'hui je suis calme, froid, et ma fantaisie ne peut plus m'égarer.

u Le sens de la représentation intérieure me manquant absolument, mes rêves se sont également modifiés. Aujourd'hui, je rêve seulement /?aro/e5, tandis que je possédais auparavant, dans mes rêves, la perception visuelle.

«< Comme exemple plus concluant : Si vous me demandiez de me représenter les tours de Notre-Dame, un mouton qui broutte ou un navire en détresse en pleine mer, je vous répondrais que, quoique sachant parfaitement distinguer les trois choses très différentes et sachant très bien de quoi il s'agit, elles n'ont aucun sens pour moi, au point de vue la vision intérieure.

« Une conséquence remarquable de la perte de cette faculté mentale est, comme je l'ai dit déjà, le changement de mon caractère et de mes impressions. Je suis beaucoup moins accessible à un chagrin ou à une douleur morale. Je vous citerai qu'ayant perdu dernièrement un de mes parents auquel m'attachait une amitié sincère, j'ai éprouvé une douleur beaucoup moins grande que si j'avais encore eu le pouvoir de me représenter par la vision intérieure la physionomie de ce parent, les phases de la maladie qu'il a traversée, et surtout si je pouvais voir intérieurement l'effet extérieur produit par cette mort prématurée sur les membres de ma famille.

« Je ne sais si j'explique bien ce que j'éprouve ; mais je puis vous affirmer que cette vision intérieure qui me manque aujourd'hui, existait chez moi d'une façon peu ordinaire, et elle existe aujourd'hui chez mon frère, professeur de droit à l'Université de X... ; chez mon père, orientaliste, connu dans le monde scientifique, et chez une sœur, peintre d'un talent assez apprécié.

<c Comme conclusion, je vous prie de remarquer que je suis

m MÉMOIRE AUDITIVE

obligé anjourd*hni de médire les choses que je veux retenir dam ma mémoire, pendant que f avais auparavant seulement À les photographier par la vue. »

Paris, le It juillet i843.

De ce fait, on pourrait rapprocher un autre cas que j*ai récemment observé, et où il s'agit d'un peintre &gé de 36 ans, qui, il y a quelques mois, sans accompagnement d'aucun autre trouble niorbiile, remarqua, à son grand chagrin, qu'il avait perdu la faculté de se représenter, d'imaginer les choses et qu'il n'élait plus bon qu'à copier; et encore pour copier est-il obligé de tenir le modèle constamment sous ses yeui, de façon à ne le point perdre de vue un seul instant.

L'observation de M. X. pourrait se passer de tout commentaire ; nous nous bornerons à son sujet, à de très courtes remarques.

On a vu que la grande mémoire dont jouissait encore H. X., il y a dix-huit mois, reposait surtout sur la faculté de représentation mentale visuelle qui, chez lui, était extrêmement développée. Sous ce rapport, il appartenait à cette catégorie d'individus dont parle M. Gallon \ qui li<ent en quelque s>orte monlalement, chacun des mots qu'ils prononcent, contme s'ils les voyaient réellement imprimés ; qui, par conséquent, lorsqu'il s'agit d'exprimer une idée par un signe du langage, évoquonl Véquivalent visuel au motet non son équivalent auditif ; AxK'i U»s(juols la re[)résenlalion visuelle des objets est quelquet\tis tellement puissante qu'ils sont capables de projeter en quelque sorte sur le papier l'image intérieure et de Ty fixer par le dessin. Lorsqu'elle est ainsi développée, celte faculté parait être, suivant M. Galton, un don de famille, et, de fait, le IVtNre, la ^œtn^ le père de M. X. la possèdent tous à un haut de^rê.

AHNiSIBS VERBALE, AUDITIVE, MOTRICE 189

H est très remarquable que celte suppression >i complète de la vision intérieure, qui place M. X. hors trélal de se repré-^eriler, de se Ggurer les objets, les physionomies — à tel point que les choses, les visages qu*il a vus maintes fois lui apparaissent toujours comme nouveaux, qu*il ne sait plus dessiner de mémoire, etc. — n'ait pas eu pour effet de modifier chez lui profondément la faculté d'expression par le langage ; car la représentation visuelle des signes lui fait défaut en somme, aus>i bien que celle des objets, des physionomies, des paysages, etc. Mais il y a lieu de relever à ce propos que, à partir du moment où il s*est senti privé de la mémoire visuelle, M. X. a élé conduit, pour ainsi dire instinctivement, à développer sa mémoire auditive qu*il avait, semble-t-il, jusque-là fort négligée. Autrefois, quand il voulait apprendre par cœur une série de phrases, il lui suffisait de les avoir vues une fois ou deux ; aujourd'hui, pour obtenir le même résultat, il est obligé de lire les phrases, plusieurs fois, à haute voix, et quand le moment est venu de répéter la chose apprise, il a très nettement la sensation, nouvelle pour lui, de Taudilion intérieure précédant rémission des paroles. C'est dire que, privé actuellement de rimage visuelle du signe, il a appris à évoquer son image auditive ou, en d*auires termes, que chez lui VéquivaleîU aU' ditif remplace Yéquivalent visuel du mot. C'est donc là un nouvel exemple de ces v suppléances » que Ton rencontrerait sans doute à chaque pas dans l'histoire de Taphasie, si on les y cherchait plus attentivement.

Vous savez comment, dans mes dernières leçons sur Y aphasie \ me fondant sur Tanalyse clinique d'un certain nombre de cas appropriés, je me suis appliqué à établir que ce qifon nomme l'amnésie verbale, contrairement à une opinion aissez généralement répandue, ne répond pas à une unité. Le mot,

i. Voir p. 152, note 1.

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